Le printemps arabe traduit un changement des considérations morales et politiques de la jeunesse. Les révoltes de 2011 expriment le rejet du panarabisme, du monde arabe comme construction idéologique. Il s'agit désormais pour une génération entière de retrouver une identité culturelle et religieuse oubliée.

Tunisiens, Égyptiens, qui ont précipité le départ de leurs présidents éternellement « réélus » depuis trente ans, peut-être suivis par les Libyens au prix de leur sang, et sans doute par les Yéménites et les Bahreïnis, qui dans la foulée pourraient entraîner l’Arabie saoudite dans le grand plongeon démocratique, n’exigent pas seulement la mise au placard de l’Histoire de régimes autoritaires, iniques, corrompus et oppressants. Ils ne se sont pas levés seulement pour mettre un terme à des privations, à un chômage important et au mépris dans lequel les tenaient leurs élites politiques, économiques et intellectuelles. Cela fait trop longtemps qu’ils souffrent de la faim[1] et d’une parole interdite. Ils se battent donc autrement que les Anciens, ceux qui ont construit l’indépendance. Leur combat est plus viscéral. Ils signent enfin le constat de décès du « monde arabe ». Les héros de l’indépendance étaient animés d’un sentiment de fierté – ils avaient bouté hors de chez eux les Anglais et les Français – et pensaient être chargés d’une mission, celle de construire des nations jeunes et indépendantes, tout en luttant contre le jeune État israélien, porté sur les fonds baptismaux par ses parrains occidentaux. Bref, eux avaient l’avenir devant eux ! En 2011, les manifestants de la place Tahrir partent, en revanche, à la conquête d’une dignité perdue.

De l’arabisme à la révolution palestinienne

Sous la houlette du colonel Nasser, l’Égypte avait retrouvé, en 1956 – date de l’expédition de Suez – sa gloire pharaonique. Pour la perdre une décennie plus tard ! Le 5 juin 1967, Israël passait à l’offensive : en une semaine, les chasses égyptienne et syrienne étaient clouées au sol. Les chars de Tsahal bousculaient leurs adversaires sur tous les fronts. Et l’État hébreu de tripler sa superficie : en moins d’une semaine de combats, l’Égypte perdait Gaza et le Sinaï, la Syrie était amputée du Golan et la Jordanie de la Cisjordanie. L’échec militaire valait constat de faillite. Discrédité, l’arabisme sombrait dans la déroute des armées. Désormais l’islamisme, le pétrole et la résistance palestinienne seraient le moteur du monde arabe. Mais l’arabisme devenait un discours creux, qui perdait donc de sa virulence.

La « libération de la Palestine occupée » apporta alors aux nouvelles générations les moyens de contester une société bloquée, étouffante et despotique. Aux héros de l’indépendance, la jeunesse du Caire, de Damas, d’Amman et de Bagdad se mit à préférer les gauchistes palestiniens, keffieh sur le crâne et kalachnikov en bandoulière, portant bien haut la bannière d’un marxisme « pur et dur ». Les « feddayin » devinrent l’incarnation de la révolution en marche contre les chefs d’États arabes et l’ordre établi qu’ils représentaient. En Jordanie, pendant le mois de septembre 1970, le roi Hussein affrontait de manière sanglante l’Organisation de libération de la Palestine (olp), qui en fera son « septembre noir ». Au Liban, les Palestiniens, présents au Pays des cèdres depuis leur expulsion des rives du Jourdain par le souverain hachémite, prêtaient main-forte aux « islamo-progressistes » contre l’État libanais. En Égypte, les étudiants affirmaient, presque quotidiennement, dans la rue leur soutien au combat des Palestiniens et poussaient le président Anouar el Sadate à affronter militairement Israël. L’Occident croyait voir surgir derrière Arafat, Habache, Abu Nidal et les autres, les fantômes de Marx et Lénine. Erreur ! La révolution aura bien lieu, mais elle accouchera, en 1979 en Iran, d’une république islamique et non d’une république populaire et démocratique.

L’islamisme, nouvel étendard

Après l’échec de la révolution palestinienne, le monde arabe n’avait pas encore renoncé à sa volonté d’émancipation libératrice. L’islamisme devenait le nouvel étendard de « la rue arabe ». Car la perte de Jérusalem, Al Qôds (la Sainte), a une signification religieuse considérable : elle est le signe le plus visible de la défaite arabe. Dès les origines de l’islam, Jérusalem est un des lieux sacrés du monde islamique. C’est vers elle, avant La Mecque, que se sont tournés les musulmans au moment de la prière. Son sol aurait été foulé par les pieds du Prophète, lors de son voyage nocturne. La sacralisation de Jérusalem s’est développée après la défaite de 1967, creusant la tombe des régimes laïques arabes. Nombreux furent les musulmans qui ont vu dans la chute de Jérusalem une intervention divine, comme la punition des pouvoirs mécréants, oublieux de Dieu. Le nassérisme hostile aux Frères musulmans tomba dans les oubliettes de l’Histoire. Les écrits de Sayyid Qutb, un dirigeant des Frères musulmans pendu sous Nasser, devinrent des prophéties. « La domination de l’homme occidental dans le monde humain touche à sa fin, non parce que la civilisation occidentale est matériellement en faillite ou a perdu sa puissance économique et militaire, mais parce que l’ordre occidental a joué son rôle, et ne possède plus cet ensemble de « valeurs » qui lui a donné la prééminence. […] La révolution scientifique a achevé sa fonction, ainsi que le « nationalisme » et les communautés limitées à un territoire qui se sont développées à son époque. […] Le tour de l’islam est venu. »[2]. L’islam redonnait espoir aux vaincus de 1967, et devenait une arme contre l’Occident, allié d’Israël.

En 1973, l’islamisme remplacera l’arabisme. Jusqu’au déclenchement de la « Guerre du Kippour », ou du Ramadan c’est selon, en octobre 1973, les groupes marxisants étaient le fer de lance de l’opposition contestant les régimes établis du Caire à Bagdad. À l’issue du conflit israélo-arabe de 1973, l’islamisme, auparavant écrasé par la répression de Nasser, tel un phénix, renaît de ses cendres.

L’arme du pétrole

Du Golfe à l’Atlantique, les foules musulmanes trouvaient dans l’islam wahhabite, pratiqué en Arabie saoudite, un substitut au marxisme. Si Israël, après avoir vu son armée enfoncée dans le Sinaï et sur le Golan, sortait militairement vainqueur de l’affrontement, le royaume saoudien tirait les marrons du feu en utilisant l’arme, ô combien efficace, du pétrole. Alors que Tsahal n’était plus qu’à une centaine de kilomètres du Caire et à une quarantaine de kilomètres de Damas, le refus israélien d’un cessez-le-feu imposait aux populations arabo-musulmanes l’idée que seule Ryad se posait en rempart du monde arabe. En « fermant les robinets du pétrole », Fayçal, le successeur d’Ibn Saoud, condamnait Tsahal à arrêter son offensive. L’invincibilité israélienne devenait inopérante sans carburant.

Et le royaume saoudien volait de succès en succès sur la scène internationale. L’opinion musulmane voyait dans l’or noir un don de Dieu tombé du ciel, comme jadis le Coran. À l’issue de la guerre de 1973, les cours du baril grimpaient de 70 % ! Et les caisses de Ryad commençaient à regorger de « pétrodollars ». « Le premier choc pétrolier et l’embargo ont montré que le royaume allait jouer un rôle grandissant […], ses revenus pétroliers semblaient connaître une croissance irrésistible : 949 millions de dollars en 1969, 7,45 milliards en 1972, 22,574 milliards en 1974, 25,7 en 1975, 30,8 en 1977 », explique l’historien Henry Laurens, directeur-adjoint du Centre d’histoire de l’islam contemporain de l’université de Paris Sorbonne. Tous les États pétroliers du Golfe sont touchés par cette fièvre de l’or noir. Les recettes pétrolières des seuls pays arabes de l’Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole) passent de moins de 11 milliards de dollars en 1970 à 72 milliards de dollars en 1975 et à 280 milliards en 1980. La part des pays arabes dits « conservateurs » (Arabie saoudite, Koweït, Émirats arabes unis, Libye) y est considérable : elle passe de 70,2 % en 1970 à 78,6 % en 1980. Au total, ces pays ont encaissé, entre 1973 et 1985, plus de 1 000 milliards de dollars. Quant aux avoirs des seules monarchies arabes à l’étranger, ils s’élevaient à 350 milliards de dollars en 1992.

Oubliée l’époque, c’était en 1818, où les Saoud devaient fuir devant Ibrahim Pacha ; oubliée « la voix des Arabes » et ses discours nassériens vilipendant la dynastie saoudienne. Désormais, Fayçal est courtisé par les grands de ce monde, adulé par les foules arabes qui voient en sa personne l’incarnation de l’unité arabe et le défenseur de l’islam. Dans les rues du Caire, on murmure qu’on pourrait « reconstituer le califat vacant depuis 51 ans et le conférer à Fayçal, chef incontesté du monde arabe. »[3]

L’Arabie saoudite se veut, alors, le fer de lance d’une réislamisation. Elle se voit au centre de la « Oumma », de la Malaisie au Sénégal et des républiques musulmanes d’Asie centrale aux banlieues européennes. La Somalie, l’Éthiopie, l’Érythrée, l’Irak, l’Égypte, l’Algérie, l’Afghanistan, le Pakistan, mais aussi la France, l’Allemagne, la Belgique ou la Grande-Bretagne sont inondés de Coran ou des œuvres d’Ibn Taymiya, le maître à penser des islamistes, luxueusement édités et vendus à bas prix. Dans cette lutte, Ryad ne regarde pas à la dépense. Des sommes colossales sont mobilisées. Pour financer la « réislamisation » et contourner l’interdiction coranique du prêt à intérêt (la riba), à l’instigation de l’Arabie saoudite est créée à Djeddah en 1973, « la banque islamique de développement ». Les dirigeants ont déjà (en août 1969) sur les fonds baptismaux « la conférence islamique ». Si cette institution sert à propager le wahhabisme, elle concourt aussi à réislamiser l’économie. Sous ses ailes protectrices se développe, du Pakistan au Maroc, une kyrielle de « banques islamiques ». Désormais le monde arabe voit tout en vert !

Un monde arabe devenu muet

Même en vert, le monde arabe résistait. L’Occident lui prêtait attention, écoutant la « musique » venue du Caire, de Bagdad, d’Alger ou de Tripoli. C’était hier. Aujourd’hui, ce monde arabe est muet. Si l’islam piétiste attire les foules, ce n’est peut-être plus le cas de l’islamisme. À Tunis, à Tripoli comme au Caire, les Frères musulmans ont du mal à monter dans le train du printemps arabe. L’âge d’or fondamentaliste s’est évanoui en 1990, lors de l’invasion du Koweït en 1990 par l’Irak. Pour se défendre de Saddam Hussein, l’Arabie saoudite demande aide et protection à l’Oncle Sam, qui s’installe dans le pays du Prophète. Elle devient l’alliée de l’agresseur américain. Commence alors le déclin de son prestige dans le monde arabo-musulman[4]. Les descendants d’Ibn Saoud trahissaient l’héritage. Le père de l’État saoudien avait voulu interdire aux non musulmans de fouler la terre sainte qui avait vu naître le Prophète ; celle-ci était maintenant souillée par des milliers de soldats américains.

D’échec politique en déroute économique, le monde arabe est ainsi devenu muet. Les deux « géants » arabes, Égypte et Arabie saoudite, jouent des rôles de second plan sur la scène internationale. Remplacés par la Turquie, l’Iran et le Qatar. La Voix des Arabes, une radio née dans l’Égypte de Nasser, est aujourd’hui porté par Al Jazirah. L’Égypte est absente du théâtre irakien. Sa politique iranienne se résume à agiter le péril chiite et à proférer quelques insultes. Elle a perdu son bras de fer avec la Syrie et pèse d’un poids très léger sur le processus de paix israélo-palestinien. Si elle soutient Mahmoud Abbas, elle est accusée de rester de marbre devant le blocus de Gaza, voire d’y participer. La situation de l’allié saoudien ne vaut guère mieux, lui qui ne cesse de perdre du terrain face au rival iranien. Elle a subi une déroute humiliante au Yémen, malgré son soutien aux rebelles du nord qui n’ont pas encore mordu la poussière. Ses tentatives de médiation entre Palestiniens et Libanais ont été rejetées par les acteurs locaux. Adieu le temps, où les descendants d’Ibn Saoud faisaient la pluie et le beau temps.

Dignité retrouvée

Aujourd’hui le monde arabe subit les évènements, impuissant. Alors qu’hier la rue arabe se faisait le héraut des causes perdues, comme l’unité arabe ou la résistance face à l’« entité sioniste ». Aujourd’hui le monde arabe ne combat même plus les moulins à vent. Quand les anciens éprouvent encore de la fierté pour les défaites d’hier, les jeunes enragent des renoncements d’aujourd’hui. C’est pourquoi, la jeunesse arabe ne se contente pas de contester les décisions que prennent les dirigeants éternels, en place depuis trente ou quarante ans, mais aussi la manière dont leurs potentats les gouvernent. Lorsque l’Occident loue la modération et la volonté de coopérer de l’Arabie saoudite et de l’Égypte, l’opinion proche-orientale déplore la perte d’indépendance et de dignité. Elle voit dans cette attitude « raisonnable » la rançon du soutien militaire, financier et diplomatique à ces régimes. Hier, les Arabes se sentaient pauvres ; aujourd’hui ils se sentent dépossédés de leur identité, perdue dans les déroutes arabiste et islamiste. La révolte qui agite le monde arabe des rives de l’Atlantique jusqu’aux rivages de l’Océan indien doit se comprendre comme une recherche d’identité et de dignité. Comme la volonté de mettre fin à des politiques, ressenties comme contraires à ce que voudraient être les populations arabes. C’est-à-dire libres !

Leurs manifestations sont autant de « déclarations d’autodétermination »[5] face à l’Occident. C’est de cette manière qu’il faut comprendre le regard tourné vers le Hamas ou le Hezbollah pour certains, vers l’Iran pour d’autres ou encore vers la Turquie pour beaucoup d’autres. Depuis les débuts de la révolution tunisienne, le monde arabe se débarrasse, ou s’efforce de se débarrasser, de dictateurs considérés comme des clones des dirigeants occidentaux. Aide économique massive, soutien à ces régimes chancelants et accord de paix avec Israël s’avèreront insuffisants à mettre un terme à la « crise ». D’ailleurs, sur la place Tahrir, on n’a jamais entendu « mort à Israël » ou « mort aux USA », mais on a vu des foules brandir avec fierté leur drapeau égyptien. L’un des premiers gestes des rebelles libyens a été de brûler le drapeau symbole de la révolution de 1969 pour le remplacer par l’ancien. Des drapeaux, symboles de la dignité retrouvée, avant d’être la possible expression d’un nationalisme. Depuis des lustres, les spécialistes comme le monde politique occidental ont utilisé le conflit israélo-arabe comme un thermomètre pour mesurer l’humeur de l’opinion arabe. C’est la puissance de son sentiment d’humiliation et de sa volonté d’indépendance et de liberté qu’il aurait fallu mesurer.

Après avoir oscillé entre arabisme et islamisme, le monde arabe semble quitter le navire des « ismes », pour tenter de rejoindre celui de la réalité, de la liberté et de la dignité. Pendant soixante ans, le monde arabe s’est vu interdire tout sentiment de liberté et de dignité. Aujourd’hui, il dit : « Ça suffit » ! C’est en cela que le monde arabe est mort. Vive le monde arabe ! Le monde arabe est un monde à reconstruire… par les Arabes.



[1] N’oublions pas que plus de 40 % des Égyptiens vivent avec moins de deux dollars par jour…

[2] Sayyid Qutb, Ma’alim fi’l-tariq, Le Caire, 1964, pp. 4-5 (traduction Albert Hourani).

[3] Le Monde, 20 juin 1975.

[4] On peut remarquer que Ben Laden la range parmi les ennemis de l’islam, aux côtés des États-Unis.

[5] L’expression se trouve sous la plume conjointe de Hussein Agha et Robert Malley.

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