Nombre d’observateurs s’accordent pour reconnaître que l’économie mondiale vit, ces mois-ci, un « tournant ». Quelle que soit l’analyse proposée, quatre facteurs entrent en ligne de compte. 1) La hausse du prix du pétrole (et de l’or) : le baril de brut pour livraison en avril a atteint 110,20 dollars à New York, le 12 mars dernier ; 2) l’augmentation du prix du blé, maïs, riz, etc. : selon la Fao, le prix des matières premières agricoles a augmenté de près de 40 % en 2007 au plan mondial ; 3) la crise financière liée aux subprimes : la perte de capitalisation boursière mondiale cumulée depuis décembre 2007 tourne autour du millier de milliards de dollars (945 selon le FMI) ; 4) le poids grandissant du couple Inde-Chine, susceptible, d’ici quelques décennies, de remettre en cause la domination économique nord-américaine. Si ce dernier paramètre n’est pas une nouveauté, les trois premiers prennent une ampleur inédite qui évoque d’autres événements dramatiques : 1929, 1973, 1979 ou 1997…

On voudrait, ici, défendre l’idée que les diverses significations, économiques, sociales, politiques de ce « tournant » n’émergent que si l’on consent à prendre le recul de la plus ou moins longue durée. Alors apparaissent aussi plus clairement les marges de manœuvre dont disposent les sociétés européennes, et la France parmi elles, pour « négocier » ce tournant.

Un choc qui promet d’être définitif

L’augmentation du prix du brut a trois facteurs explicatifs au moins. Le premier est une réaction, en partie compréhensible, à la chute du dollar : dans la mesure où les livraisons de brut sont financées en dollar, les pays producteurs ont tout intérêt à compenser sa dépréciation ; puisque ces pays ne réinvestissent plus systématiquement leurs énormes recettes dans l’économie américaine, les bénéfices liés à la consommation américaine de pétrole ne viennent plus soutenir indirectement le billet vert. Le deuxième facteur explicatif, lui, est exclusivement d’ordre spéculatif, induit par l’incertitude qu’engendre le krach des subprimes[1]. Une partie des liquidités dont les Banques centrales ont inondé les marchés pour « sauver » le système bancaire sont déjà placées dans les deux valeurs refuges que sont (re)devenus l’or et le pétrole. Autrement dit, le sauvetage de fin de la bulle immobilière est d’ores et déjà en train de fabriquer une nouvelle bulle spéculative, celle du pétrole. Néanmoins – c’est la troisième explication –, les « fondamentaux réels » permettent aussi de rendre compte en partie de la flambée du cours du pétrole. Sa consommation mondiale s’est en effet accélérée depuis la fin de 2002. Elle croît désormais plus vite que le Pib mondial. Ce phénomène, en grande partie dû à la croissance chinoise de plus en plus gourmande en pétrole [2], n’a aucune raison de s’inverser dans les années à venir – si, du moins, nous ne modifions pas de manière radicale nos modes de vie et de transport. Il contraste fortement avec ce que nous avons connu de 1978 à 2002, où la consommation de pétrole croissait moins vite que le Pib mondial.

Si la classe moyenne chinoise continue de grandir, il n’est donc pas du tout excentrique d’estimer qu’en 2015 la production de pétrole sera significativement inférieure à la demande mondiale (d’au moins 8% [3]). Et son prix « réel » (hors inflation) devrait augmenter encore dans les années à venir, indépendamment de la spéculation financière dont il fait l’objet depuis quelques mois (laquelle pourrait cesser avec le retour de la confiance sur les marchés). Compte tenu de la tendance fortement inflationniste qui se dessine depuis décembre dernier, et en supposant que le dollar ne se déprécie pas encore davantage, certains économistes sont ainsi conduits à envisager un baril supérieur à 380 dollars actuels en 2015 ! Enfin, les compagnies pétrolières elles-mêmes reconnaissent qu’en dépit des ressources encore inexploitées, la production de pétrole devrait décliner d’ici quelques années (2020 pour Total, 2025 selon Shell)… Ce sera le début d’une véritable explosion du prix du pétrole.

Nous sommes donc bien en face d’un nouveau « choc pétrolier », et qui promet d’être définitif : alors que le prix « réel » du pétrole a diminué entre 1980 et 2002, désormais il devrait à nouveau augmenter (à l’instar des années 60 à 73). En outre, à cause de la nouvelle bulle spéculative induite par la politique monétaire des Banques centrales, la récession (qui diminue a priori l’accroissement de demande d’énergie) risque de ne pas suffire pour tempérer, fût-ce provisoirement, l’embellie du pétrole…

Ces perspectives incitent à réfléchir à une monnaie de substitution au dollar. En témoigne la décision, prise déjà il y a un an par la Banque centrale du Koweït, de supprimer le lien fixe entre sa monnaie, le dinar, et le dollar, en basant sa valeur sur celle d’un panier de devises incluant, parmi d’autres, le billet vert. Si d’autres devaient suivre cette initiative, un pas significatif serait accompli dans la transition de la domination nord-américaine vers une autre. Laquelle ? Cela dépendra, bien sûr, de la composition des paniers de substitution, notamment du poids de l’euro, du yuan (actuellement très sous-évalué) et du yen.

Le deuxième « choc », après celui du pétrole, concerne le prix des denrées alimentaires de base. Le blé, le maïs, le riz, le soja, le colza et l’huile de palme ont vu leur prix doubler, voire tripler, en deux ans. Cette fois, c’était tout à fait prévisible, du fait de la diminution des stocks mondiaux et de l’augmentation accélérée de la demande, en particulier en Asie où la hausse du niveau de vie moyen s’ajoute à une urbanisation massive, qui diminue les terres cultivables, à des productivités agricoles encore faibles et aux désastres causés par les sécheresses et les inondations (elles-mêmes aggravées par le réchauffement climatique). Ce qui n’était peut-être pas prévisible, c’est l’accélération de cette augmentation des prix. Elle est due pour partie à celle des énergies (en particulier du pétrole) qui enchérit semences, pesticides et engrais, et pour partie à la spéculation (toujours à la recherche de placements « sûrs »). Bref, la crise financière n’est pas la cause de celle du pétrole et des denrées alimentaires de base mais elle les a précipitées.

Le recul de la longue durée

Pour échapper à la sidération devant de telles perspectives, il peut être utile de replacer ces bouleversements dans la perspective de la longue durée.

Ce qui saute d’abord aux yeux, c’est que nous venons d’une économie où la « denrée rare » avait toujours été le travail, tandis que les ressources naturelles constituaient une denrée disponible en quantité apparemment illimitée, et qu’il va nous falloir apprendre à raisonner à rebours de cette logique plurimillénaire. Désormais, le travail risque de devenir trop abondant (le chômage de masse, plus ou moins masqué par la précarisation des emplois, en témoigne) tandis que les ressources naturelles vont devenir rares. Un continent comme l’Europe, s’il veut faire cet apprentissage, doit investir massivement dans sa recherche-développement. Non pas tant pour conquérir une place dans le classement de Shanghaï, mais pour réfléchir collectivement à cette nouvelle donne économique mondiale et aux moyens politiques, économiques, techniques, d’y faire face.

Nous vivons aussi le basculement d’une « économie-monde » [4] centrée, depuis un siècle environ, autour des Etats-Unis vers une « économie-monde » destinée à graviter autour de la Chine et du sud de l’Asie. Un potentiel économique formidable y est, en effet, aisément décelable et la source d’une bonne part des difficultés (énergétiques, alimentaires) à venir s’y trouve située : « prendre en main » la régulation de l’économie mondiale promet de devenir rapidement, pour ces pays, une question de survie. C’est ce qu’on observe déjà à travers l’agressivité dont fait preuve la Chine autour des lieux stratégiques où se trouvent les actuelles (et futures) ressources pétrolières et minières, en Afrique notamment. Assistera-t-on passivement à cette « colonisation » qui ne dit pas son nom ? L’Europe n’a guère de leçons à donner à la Chine en la matière, mais cela n’oblige pas l’Union à fermer les yeux, par exemple, sur les événements dramatiques du Tchad. Favoriser l’avènement d’un régime démocratique au Tchad ne serait-il pas le meilleur moyen de tempérer les ambitions chinoises sur les gisements du sud-Soudan ? De même, les industriels européens dénoncent avec raison la quasi-absence de droit du travail effectif en Chine continentale, qui lui permet de se livrer à une concurrence en prix avec laquelle nous ne pouvons pas rivaliser. Or la Chine a aussi besoin de nos investissements pour soutenir sa croissance industrielle : c’est là un outil de pression par lequel nous pouvons « négocier » sa lente transition vers le statut de première puissance mondiale. La Chine n’aura pas les moyens de contester la puissance industrielle nord-américaine avant plusieurs décennies : Angela Merkel semble l’avoir compris.

On constate, enfin, une étonnante similitude entre la fin du xixe siècle et le début du xxie. Dans l’un et l’autre cas, on assiste à une forme de mondialisation des échanges commerciaux, à une financiarisation des économies occidentales et à la domination d’un discours politique favorable au « laissez-faire », destiné à légitimer la tentative d’organiser des sociétés entières autour de marchés prétendument auto-régulés [5]. Un « discours » seulement, car la période de libre-échange effectif qu’a connue l’Europe occidentale ne s’étend pas au-delà des années 1846 à 1879. Aujourd’hui aussi, l’Europe, le Japon et les Etats-Unis font profession de libre-échangisme mais sont les premiers à pratiquer des formes plus ou moins dissimulées de protectionnisme ou de « préférence nationale ». Or on sait comment Karl Polanyi a pu suggérer que certains totalitarismes du xxe siècle ont constitué des « réponses politiques » aux contradictions insolubles auxquelles se heurtent les essais d’édification de « sociétés de marchés ». Nous serions bien avisés de méditer cette leçon d’histoire, et d’envisager sérieusement des « réponses démocratiques » aux tensions à venir au sein d’économies libérales comportant des marchés qui ne devraient pas avoir prétention à servir de fondement du lien social [6]. Car il ne fait aucun doute, qu’en présence d’un pétrole et d’une nourriture chers, des « solutions politiques » non-démocratiques seront envisagées…

La fin d’une ère « d’abondance inégalitaire »

A une échelle un peu plus courte, ce qui se passe aujourd’hui correspond à la clôture d’un chapitre, ouvert à la fin des années 1970. Les trois dernières décennies ont en effet profondément bouleversé la régulation économique mise en place au cours des Trente Glorieuses. Ces dernières avaient assisté au déploiement d’une production de masse où, sur chaque grand marché de produits, quelques grands producteurs se partageaient leurs clients et pouvaient répercuter les hausses régulières de salaire sur les prix. Le régime « fordiste » de production, couplé à une croissance macro-économique élevée, permettait un emploi stable, un chômage faible, des inégalités relativement faibles (comparées à celles d’aujourd’hui), un partage de la valeur ajoutée entre produits du capital et produits du travail très favorable à ces derniers (80 % contre 20 % aux produits du capital). L’inflation était élevée et le prix réel du pétrole était croissant, mais cela ne pénalisait ni la croissance ni le pouvoir d’achat des ménages.

Depuis lors, la déréglementation des marchés financiers (amorcée en France, sous la première cohabitation de 1986) a permis de développer considérablement l’attractivité des placements financiers. Cette « financiarisation » de l’économie a profondément déformé l’organisation « capitaliste » des entreprises, construite autour du triangle salariés- manager-actionnaires, au profit d’un pouvoir accordé aux actionnaires inconnu jusqu’alors. Les entreprises cotées en bourse sont livrées à une concurrence bien plus intense que celle qu’elles connaissaient durant les Trente Glorieuses, et dont le symptôme exemplaire est le « dogme du Return on Equity (rendement d’une action) à 15 % » – lequel oblige les sociétés à prendre des risques impossibles à couvrir, rendant inévitables des crises comme celle des subprimes. Le court-termisme des décisions d’actionnaires anonymes se répercute alors massivement sur les décisions (d’investissement notamment) de la plupart des entreprises cotées.

Comment un tel bouleversement des manières de produire, d’échanger, de consommer a-t-il pu être « consenti » par nos sociétés occidentales ? Chaque pays a accompagné cette transformation à sa manière, en élaborant son propre « compromis institutionnel » [7], mais il semble bien qu’une structure invariante soit repérable (sans qu’on puisse désigner une volonté délibérée sous-jacente à un phénomène social dont la « logique » n’apparaît qu’ ex post) : celle qui consiste à produire énormément de biens de consommation à bas prix, en comprimant les coûts salariaux, et à investir une part croissante de la valeur ajoutée d’une économie dans le secteur le plus immédiatement rentable, celui des marchés financiers. Le résultat d’un tel « compromis institutionnel », favorisé par l’innovation technologique des communications et par un pétrole dont le « prix réel » était devenu décroissant, est ce que nous avons observé au cours des trente dernières années : une inflation faible (moins de 3 % l’an en moyenne) ; l’accès à la consommation de masse de la quasi-totalité des membres de nos sociétés (aujourd’hui, les enfants tsiganes ont aussi des téléphones portables, quand bien même ils n’ont pas de logement salubre et ne sont pas scolarisés) ; une progression salariale de plus en plus faible à chaque décennie ; une part de la valeur ajoutée consacrée aux rendements du travail qui a chuté de 68 (en 1981) à 56 % environ  [8]; une croissance économique faible (autour de 2 % l’an) et un chômage de masse que peu de pays ont réussi à résorber sans lui substituer des emplois de plus en plus précaires ; une explosion des profits issus de la sphère financière. Faiblesse de la croissance et chômage de masse ne sont donc pas incompatibles avec des profits financiers en croissance accélérée. Au contraire : la part croissante prise au détriment de l’investissement par la rémunération des actionnaires dans les bénéfices d’une entreprise, ne peut qu’induire, à terme, une croissance anémiée, laquelle contribue à rendre structurellement problématique la résorption du chômage de longue durée.

La « classe moyenne », devenue la majorité de nos sociétés, avait-elle des motifs de remettre en cause un tel « compromis », d’ailleurs largement impensé ? La faiblesse des prix de consommation garantissait un accès grandissant de tous à la consommation de masse, et l’explosion des profits tirés de la sphère financière était largement invisible à ceux qui n’en ont pas bénéficié : tant que la part du gâteau dédiée aux salaires continue d’augmenter, fût-ce lentement, ceux pour qui elle constitue l’unique source de revenus (l’immense majorité des Français) n’ont aucun moyen de percevoir la vitesse à laquelle augmente le reste du gâteau, ni d’exiger une redistribution plus équitable de la valeur ajoutée. De fait, les trente dernières années ont connu un accroissement inédit des inégalités [9] (comparables aujourd’hui à celles que connaissait l’Europe occidentale à la fin du xixe siècle), sans que celles-ci suscitent un mécontentement social capable de se traduire en une remise en cause politique de ce qu’on désigne ici, pour faire court, par ce « compromis » des trente dernières années.

Quoi qu’il en soit, l’équilibre sur lequel nous vivons depuis les années 80, risque fort d’être remis en cause dans les années à venir puisqu’il était construit sur des prix de consommation faibles – en particulier un pétrole et une alimentation bon marché. Etant donnée la déformation déjà excessive de la répartition de la valeur ajoutée entre rendements du capital et du travail, on peut s’attendre à un « rattrapage » des salaires. Les ministres des finances européens réunis à Brdo par la présidence slovène de l’Union ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : soutenus par les gouverneurs des Banques centrales et le président de la Bce, ils ont exhorté, en avril, à la modération salariale, tandis que des manifestants venus de toute l’Europe manifestaient à Ljubljana, en demandant des « salaires dignes et des droits sociaux » dans toutes les langues de l’Union. L’Allemagne a pris les devants en accordant une augmentation d’environ 8 % sur deux ans aux salariés de la fonction publique. On comprend l’inquiétude des grands argentiers européens : vu la faiblesse de la croissance prévue par le Fmi pour la zone euro (1,3 % en 2008), une forte hausse des salaires risque, à son tour, d’alimenter une inflation qui, derechef, éliminera la hausse de pouvoir d’achat tout juste conquise. Néanmoins, le problème auquel vont devoir faire face les sociétés européennes est bien plus profond que la seule gestion temporaire d’une inflation excessive en période de croissance atone. Il va consister à inventer un nouveau compromis institutionnel, compatible, cette fois, avec des prix de matières premières élevés, un pétrole cher, une inflation forte et une croissance forte des salaires.


1 / Cf. notre article Crise des subprimes :agir vite sur le site du Ceras.
2 / Avec une accélération des besoins de logements, de transports, d’électricité... De plus, la part très élevée du charbon dans la production d’électricité implique que la Chine devrait mettre encore davantage le pétrole à contribution, afin de réduire les émissions de CO 2.
3 / Ceci, même compte tenu des perspectives optimistes de découvertes de nouveaux gisements.
4 / Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Armand Colin, 1979 .
5 / Karl Polanyi, La grande Transformation, Gallimard, 1983.
6 / C’est en un sens ce à quoi tente d’introduire le dossier de Projet n° 303 .
7 / Bruno Amable, Les cinq capitalismes, Seuil, 2005.
8 / Cf. déjà le rapport du CAE, n°2, 1997, « Le partage de la valeur ajoutée » (P. Artus, D. Cohen).
9 / Cf. Thomas Piketty, Les hauts revenus en France au xxe siècle, Grasset, 2001.


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