©Pexels / Donald Tong
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Entretien - Qu’est-ce qui conduit des jeunes Français à se radicaliser ? Que représente la prison dans leur parcours ? Pour F. Khosrokhavar, la radicalisation répond à une recherche d’appartenance, dans une société qui exclut. La prison est un des maillons de la chaîne. Il est temps de l’humaniser.

Connaît-on le nombre des personnes visées par des faits de terrorisme, de complicité, de propagande, ou identifiées comme présentant des risques, et leur part dans la population carcérale ?

Farhad Khosrokhavar - Le ministère de la Justice avançait le chiffre de 1200 à 1500 personnes radicalisées actuellement en prison, dont environ 350 condamnées pour ce fait[1]. La proportion est faible par rapport à l’ensemble de la population carcérale (près de 70 000). Mais en un sens, c’est énorme ! Quand un terroriste fait exploser un engin, cela n’a pas du tout le même poids symbolique qu’un accident de la route, même si la mortalité routière est sans commune mesure avec le nombre de victimes du terrorisme. Les chiffres du terrorisme ne reflètent pas l’angoisse de la population, surtout à l’égard du djihadisme. Le terrorisme d’extrême gauche ou celui d’Irlande du Nord étaient… « apprivoisés ». On savait à quoi s’en tenir et l’on pouvait contextualiser ces évènements. Aujourd’hui, avec le djihadisme, la société a le sentiment qu’il s’agit d’individus venus de l’extérieur. L’idéologie n’a pas de source en Occident et ce terrorisme revendique des principes religieux, alors qu’on pensait en avoir fini avec le phénomène religieux depuis la sécularisation.

Nos sociétés s’étaient habituées à compter quelques dizaines de terroristes. L’armée et les services de renseignement y étaient préparés. Mais parler de « radicalisés » couvre une réalité différente. Même pour quelques centaines, les services de police ne sont pas prêts. Pour surveiller un individu, il faut entre 10 et 15 personnes. Et pour suivre tous ceux qui sont susceptibles de passer à l’acte, il en faudrait 20 000.

Peut-on établir des profils type de ceux qui sont incarcérés pour des motifs liés au terrorisme ?

Farhad Khosrokhavar - On retrouve surtout deux profils selon les classes sociales. Les deux tiers sont des jeunes de banlieue, des garçons dans l’écrasante majorité. La plupart ont connu à peu près le même processus de radicalisation. Naissance dans un quartier plus ou moins enclavé. Famille éclatée, où le père est parti ou ne fait pas le poids. Dans ces familles, souvent monoparentales, il existe des tensions énormes entre les garçons, avec l’aîné qui cherche à imposer son autorité, comme dans la famille Merah. Ou bien les enfants ont été placés en foyer, comme le terroriste du musée de Bruxelles. Ces jeunes ont généralement fait l’expérience de la délinquance, sont parfois multirécidivistes, ce qui leur a valu un ou plusieurs passages en prison. Là, une rencontre a pu les mettre sur la voie du djihadisme, qu’ils poursuivront à l’extérieur. Enfin, un voyage initiatique dans un pays où il y a le djihad (Afghanistan, Syrie surtout, Irak, Mali parfois) a souvent marqué le parcours.

Sans que ce soit systématique, on retrouve très souvent ces étapes. À l’issue de quoi, ils se « dénationalisent » pour s’identifier au djihadisme. Le jeune d’origine nord-africaine n’est ni algérien ni français. Il est traité de « sale Arabe » en France et de « sale Français » en Algérie. De même pour le jeune Pakistanais en Angleterre. Ces jeunes ont une haine de la société, dont ils se sentent rejetés. Le djihad devient alors une identité symboliquement forte : celui qui se sentait méprisé par la société, c’est désormais lui qui la méprise. Devenu membre d’une élite qui va punir l’Occident pour sa mécréance, il inspire la crainte et non plus le mépris. L’État islamique a joué un rôle fondamental : en France, à partir des années 1990 jusqu’en 2012, il y a eu moins de 200 djihadistes. Entre 2013 et 2016, entre 1500 et 1700. Les jeunes étaient cet « État ». Un État, c’est un peu comme une extension du corps, c’est beaucoup plus fort qu’un réseau, comme l’était Al-Qaïda.

Le second profil, qui concerne davantage de filles, est celui de jeunes de classe moyenne : sans casier judiciaire, ils ne sont jamais passés par la prison. Ils développent une vision humanitaire et estiment important d’aller aider en Syrie notamment. Car il s’agit bien d’une situation tragique où s’est manifestée l’impuissance des pays occidentaux. On a détruit toute une société de l’intérieur sans qu’aucun pays ne réagisse. Mais leur élan humanitaire s’est muté en combat djihadiste.

Il y a une dizaine d’années, les classes moyennes croyaient que leurs enfants seraient plus riches qu’eux. Aujourd’hui, l’inquiétude et l’incertitude pèsent face à l’avenir. D’où la perte de toute utopie : l’utopie socialiste et l’utopie républicaine donnaient un sens au vivre ensemble. Dans des sociétés individualistes, la dystopie[2] de Daech fascine une minorité. Un phénomène terroriste est certes le fait d’une minorité, mais il faut le lier à un malaise social. Cependant, je pense que la fin de Daech signifie aussi une fin pour beaucoup.

Il existe aussi d’autres profils, selon que l’individu est « normal » (n’a pas de précédent psychologique), est dépressif et présente certains traits « névrotiques » ou même présente plus ou moins des symptômes psychotiques (c’était le cas du terroriste qui a tué plus de 80 personnes le 14 juillet 2016 à Nice). Daech avait tenté d’attirer les personnes à problème mental caractérisé, à la différence d’Al-Qaïda.

On peut aussi faire une typologie en termes de générations : il y a d’abord les adultes de 20 ans et plus, mais il y a avec Daech les adolescent(e)s et les post-adolescent(e)s, qui sont une nouveauté en Europe. Al-Qaïda évitait de leur faire appel. Il y a aussi la première, la seconde et, plus rarement, la troisième génération d’origine immigrée qui sont parmi les candidats au djihad. Selon le genre aussi Daech a innové : il a attiré beaucoup de femmes et de jeunes adolescentes qui devaient mettre au monde des « lionceaux » pour servir le néo-califat.

Quelles sont leurs conditions de détention ?

Farhad Khosrokhavar - Aujourd’hui, les sujets les plus durs sont incarcérés à Fresnes et Fleury-Mérogis, les autres dans deux ou trois autres prisons françaises. Cependant, dans plusieurs autres prisons sont incarcérés des individus condamnés ou en instance de jugement pour association de malfaiteurs en vue d’une action terroriste. À la prison de Fresnes, avant même les dernières décisions du gouvernement, la direction entendait les isoler. L’objectif est surtout d’éviter tout contact avec d’autres détenus. À Fleury, la construction en trois ailes séparées par plusieurs centaines de mètres permet de les regrouper tous dans le même édifice.

« On peut être en prison pour bien d’autres raisons et se radicaliser à l’intérieur. »


Mais on peut être en prison pour bien d’autres raisons et se radicaliser à l’intérieur. Et les critères de séparation sont très complexes ! Par exemple, les hyper fondamentalistes ne sont pas forcément des terroristes. Mais il suffit de se laisser pousser la barbe pour être soupçonné et se retrouver avec des violents qui inciteront à la radicalisation. Les vrais radicalisés se montrent discrets. Chaque solution comporte des aspects positifs et négatifs. L’immersion parmi d’autres peut leur permettre d’entrer en contact avec des détenus fragilisés, mais c’est aussi un moyen de mieux les contrôler, car des « balances » pourront renseigner les surveillants. S’ils sont entre eux, il devient plus difficile de recueillir des informations.

Avec le regroupement des détenus condamnés pour association de malfaiteurs, on assiste à une visibilité accrue des détenus, mais ceux qui ne sont pas identifiés comme radicalisés continuent à dissimuler leur vision extrémiste pour échapper à la vigilance des autorités.

En France et en Angleterre, on privilégie le volet répressif. Au Danemark au contraire, on a misé sur le volet persuasif : essayer de leur trouver un travail, réunir des groupes de discussion pour tenter de renouer avec la vie normale. Aujourd’hui, on n’y dénombre aucun acte répréhensible commis par des jeunes revenus au pays après le djihad et qui n’ont pas été envoyés en prison. Pourtant, le Danemark occupe le troisième rang pour le nombre de djihadistes proportionnellement à sa population.

« Une part de la radicalisation en prison provient de l’inhumanité foncière des conditions carcérales en France. »


La plupart des détenus radicalisés sont encore jeunes. À leur sortie de prison, dans dix ans, s’ils ne portent pas un regard critique sur leur parcours, ils seront encore dangereux. Mettra-t-on un gendarme derrière chacun ? Ce qu’il faut avant tout, c’est humaniser les prisons, surtout les maisons d’arrêt. La plupart des prisons centrales sont correctes : chaque détenu dispose d’une cellule, il peut se déplacer pendant la journée et faire du sport. Mais en maison d’arrêt, à trois ou quatre dans 9 m², tous ne peuvent pas tenir debout en même temps ! Avec en moyenne un surveillant pour 100 détenus, comment avoir le temps d’entrer en relation ? En maison centrale, c’est un pour 30 : les surveillants parlent avec les détenus. Le méchant, ce n’est ni le surveillant ni le détenu, c’est le système. Une part de la radicalisation en prison provient de l’inhumanité foncière des conditions carcérales en France.

Face au terrorisme, le droit pénal opère une rupture : sont désormais incarcérées des personnes en fonction de leur dangerosité. Comment est-ce compris ?

Farhad Khosrokhavar - Auparavant, tant qu’on ne passait pas à l’acte, il n’y avait pas de punition. Aujourd’hui, dire quelque chose d’extrémiste revient à agir. Nos sociétés traumatisées l’acceptent et préfèrent la sécurité à la liberté. Une fois la peine purgée, on exige un suivi, au-delà de la peine, avec des normes restrictives. On est dans le fantasme de la protection. Mettre quelqu’un en prison pour protéger la société, ça, je peux le comprendre. Mais il faudrait d’abord exploiter d’autres voies et, si cela ne fonctionne pas, alors mettre en prison. Celle-ci n’est pas la panacée ! Ce qui s’y passe contribue à la radicalisation. À la sortie, les détenus peuvent être beaucoup plus dangereux qu’à leur entrée. Si quelques-uns renoncent à la violence, d’autres sont confortés dans le sentiment que la société les rejette même s’ils veulent faire amende honorable. Et puis la prison coûte cher (un détenu coûte environ 3000 €/mois). À mon sens, éviter la prison serait suivre la voie de la raison, mais les sociétés ne sont pas toujours rationnelles. Et les citoyens, du fait de leur sentiment d’insécurité, se font instrumentaliser par les politiques.

Avec le terrorisme, glisse-t-on vers la possibilité d’une incarcération à vie et le renoncement à toute réinsertion ? Y compris pour des personnes uniquement jugées « à risque » ?

Farhad Khosrokhavar - Tout à fait. Le pire des cas, ce sont les États-Unis, avec huit fois plus de détenus qu’en Europe et des possibilités de réinsertion extrêmement faibles. La dimension de réinsertion doit être clairement renforcée chez nous. Le taux de jeunes de banlieue incarcérés est très supérieur à celui du reste de la population. Les directeurs de prison attendent d’avoir les moyens de les former et de les réinsérer. Cela suppose un programme de longue haleine pour les intégrer dans un réseau, dans un travail. Cela ne se décrète pas.

La société se berce dans l’illusion sécuritaire. Mais dans un avenir pas si éloigné, on retrouvera les mêmes personnes et les mêmes problèmes. Enfermer quelqu’un pendant vingt ou trente ans, c’est très coûteux et contraire aux droits de l’homme. Une prison hyper répressive ne saurait être une solution, sauf à ce que la société se désintéresse du sort des gens qu’elle exclut…

Quelles autres peines imaginer face à ce type d’infractions ?

Farhad Khosrokhavar - On peut s’inspirer du Danemark, mais le contexte est différent car les Danois ont un tissu associatif beaucoup plus important. Être un peu moins répressif et un plus intégrateur suppose de mobiliser beaucoup de monde pour réussir ce processus. La France est le pays d’où sont partis le plus de djihadistes. Les processus de déradicalisation y ont commencé très tard, en 2014. Et les initiatives n’ont guère été convaincantes. Après l’échec du premier centre de déradicalisation de Beaumont-en-Véron, qui a fonctionné pendant une année, on a fermé la structure en 2017, sans recommencer de manière sérieuse. Mais on ne peut pas baisser les bras. L’efficacité sera d’autant plus grande hors de la prison. Mais comme c’est toute une population carcérale qui est de plus en plus concernée, il faut aussi le faire au sein de la prison. Que ces jeunes réfléchissent à leur destin, à leur avenir. Quand il leur manque les mots, la violence leur paraît souvent la seule solution. Comment sortir de ce cercle infernal ? Vue la situation actuelle en France, il faudrait des tentatives de désengagement bien organisées au sein du milieu carcéral, tout en donnant aux détenus la possibilité de se racheter. Il faut qu’ils puissent porter un regard réflexif et critique sur leur trajectoire et cela n’est possible que s’il y a des « cures » de désengagement et de déradicalisation au cours desquelles ils puissent confronter d’autres vues sur le plan religieux, culturel, politique et social face à des personnes qui ont une compétence dans ces domaines.

En Europe, c’est la solution répressive qui reprend le dessus et celle qui consisterait à tenter d’intégrer les djihadistes dans la vie sociale autrement que par des mesures coercitives n’a pas le vent en poupe. Le modèle danois, qui est plutôt « gentil », a eu un certain succès jusqu’à présent, puisque les djihadistes qui ont été de retour et qui n’ont pas eu de sang sur les mains ont pu bénéficier de conseil, de suivi et même d’aide sociale pour leur réintégration et il n’y a pas eu de retour à la violence parmi eux. Mais une Europe épurée et traumatisée par la violence terroriste privilégie de loin la solution coercitive à celle qui tiendrait à insérer les jeunes radicalisés dans la vie sociale, moyennant certaines conditions, en prenant le risque mesuré de rechute chez certains d’entre eux.

Propos recueillis par Martin de Lalaubie et Anne de Mullenheim.



[1] F. Khosrokhavar, Le nouveau jihad en Occident, Robert Laffont, 2018.

[2] Récit de fiction décrivant une société qui court irrémédiablement à sa perte [NDLR].

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