Le Brésil a développé une forte tradition d’éducation populaire. Les mouvements sociaux et citoyens y sont nombreux, impliquant des populations marginalisées. Dans la période post-dictatoriale des années 1980, ces mouvements ont accompagné la population dans un renouveau démocratique. Simultanément, le pays a été fortement marqué par le néolibéralisme, qui a, en quelque sorte, détourné les aspirations démocratiques en faisant croire à un même « combat ». La subjectivité citoyenne a alors laissé place à une subjectivité nouvelle, où le lien marchand s’est substitué au lien social, fragilisant la construction de la personne et de la société. Les personnes les plus pauvres sont particulièrement touchées et rencontrent toute une série d’obstacles dans la construction de leur citoyenneté : l’espace public[1] leur est difficilement accessible, en raison de l’extrême stratification de la société brésilienne, elles manquent de ressources pour faire usage de leurs droits et liberté, exister publiquement et engager une délibération sur ce qui les concerne. On peut parler de « pauvreté politique ».

Face à ces difficultés, des ONG comme le groupe « Pé no Chão » (« Les pieds sur terre ») conçoivent la participation comme un mode de formation du sujet-citoyen. Issu du Mouvement national des garçons et filles de la rue, Pé no Chão mène à Recife, depuis 1994, des ateliers dans la rue au sein de plusieurs favelas. Plus d’une centaine d’enfants, de filles et de garçons, souvent d’origine noire, reconstruisent une identité positive en s’appropriant leur culture à travers la danse, la capoeira, les percussions ou d’autres formes d’expression. Par des actions collectives, ils développent leur potentialité et une analyse critique des situations, tout en témoignant de leur propre réalité. Ils apprennent la subjectivité citoyenne, l’altérité, la diversité et ce que signifie la démocratie au quotidien. Une parole collective se construit et devient capable de pénétrer l’espace public. La citoyenneté est considérée comme un processus éducatif tout au long de la vie. Quatre éducateurs et des jeunes ayant grandi au sein du groupe les accompagnent.

Pour contrer la « pauvreté politique », des groupes de noirs, d’habitants de favelas, de femmes, d’enfants de la rue, soutenus par des mouvements et des ONG, ont ainsi créé des espaces publics subalternes. Il s’agit d’espaces publics intermédiaires, dans lesquels s’apprennent la citoyenneté et la démocratie. Pour Pé no Chão, cette pratique se retrouve notamment dans le rendez-vous « Eco da Periferia ». Tous les quinze jours, le groupe investit un lieu public (une place, des rues du centre-ville, une école, un espace socio-culturel de la ville ou au-delà), où il réalise un spectacle à partir des ateliers des semaines précédentes. À travers cette mise en lumière, les jeunes prennent confiance en eux et donnent à voir un autre visage des favelas.

L’expression artistique, la force et la beauté des spectacles favorisent l’accueil de cette parole collective. Le groupe est aujourd’hui régulièrement invité à présenter ses spectacles, au Brésil et à l’étranger. Des écoles, des espaces et institutions de la ville deviennent accessibles aux enfants, aux jeunes et à leurs familles. Plusieurs jeunes sont devenus les premiers de leur favela à accéder à un enseignement universitaire. Des initiatives sont prises pour faciliter la vie dans les favelas, où les droits sont encore trop largement bafoués.

L’expérience du Brésil invite nos organisations investies, en France, dans le champ social, à privilégier l’accompagnement de personnes dans cette naissance d’une subjectivité citoyenne, plutôt qu’une participation limitée à la socialisation et à l’intégration sociale. Mais sommes-nous prêts à accepter la création d’espaces publics subalternes, pour permettre aux personnes vivant la pauvreté de se construire une parole et d’exister pleinement, en tant que sujets, en tant qu’alter ego et alter égaux ?



[1] L’espace public est à entendre au sens d’Habermas, c’est à dire l’espace où s’entrecroisent l’État, la société politique, la société civile et où la « chose politique » est rendue publique afin de concourir démocratiquement à la définition du « vivre ensemble ».

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