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En Gironde, un Agenda 21 est mis en place depuis 2004, évoluant au fil des échanges avec les acteurs du territoire. Mais quel est son véritable impact sur le bien-être de tous ? Laissez-vous conter cette épopée fabuleuse...

En Gironde vit une créature étrange à qui la nature a donné la force et l’énergie de la vie : Agenda21[1]. Projet territorial de développement durable, il est né en 2004, enfanté par une volonté politique et plus de 2 500 rencontres et contributions citoyennes. En 2006, il mettait déjà en œuvre près d’une centaine de travaux très concrets. Agenda21 avait à cœur de participer, à sa mesure, à la construction d’un monde meilleur et durable, tout en agissant au quotidien au plus proche des citoyens.

Comment Agenda21 eût à cœur de mesurer les résultats de ses efforts

En 2008, il voulut savoir si ses efforts payaient. Les résultats de ses travaux étaient bons, il avait tout fait dans les temps. Mais tout de même, quel impact cela avait-il sur la vie des citoyens ? Il lança très officiellement une évaluation participative. Il fit alors la rencontre de 15 citoyens : des hommes et des femmes de tous âges, de toutes opinions, de toutes professions, de tous les territoires du département. Ils n’étaient représentatifs de rien ni de personne. Ni élus, ni militants, ils étaient riches de leurs différences. Aucun d’entre eux ne connaissait Agenda21. Ils l’étudièrent de près et rencontrèrent différents acteurs, pour se forger une opinion, la coucher par écrit et la restituer publiquement.

À la première rencontre, Mamie Nicole s’étonnait de n’avoir jamais entendu parler d’Agenda21. Dès la rencontre suivante, elle affirmait le voir partout : « C’est incroyable, il y a tous les jours un article dans la presse… Même au club de tennis de mon fils, un projet de développement durable est lancé et ils recyclent les balles de tennis pour en faire de nouveaux revêtements. » Lors de la troisième rencontre, elle témoignait d’un niveau d’expertise et d’exigence très poussé. Agenda21 se rendit vite compte que la magie de la transformation avait touché les autres membres du panel : le plus jeune avait arrêté ses études pour devenir leader syndical ; un autre, percevant l’impact écologique négatif d’un parc d’attraction, avait mis fin au projet de construction ; la jeune femme aux longs cheveux bruns s’était lancée dans l’aide internationale ; le barbu non chevelu avait lancé un projet de développement durable dans le collège de son fils… Quasiment tous avaient bifurqué, souvent radicalement, vers plus d’engagement dans le collectif et dans les biens communs. L’aventure avait été pour eux une formidable mise en appétit pour la chose publique.

Agenda21 lui-même en sortit transformé. Le panel rendit un avis éclairé, critique au sens positif. Parmi les attentes citoyennes, beaucoup furent surprenantes, comme la construction d’indicateurs : « Les moyens humains et financiers consacrés à Agenda21 nous semblent importants. Ces actions valent le coût pour la planète et permettent de faire des économies. Mais nous manquons d’indicateurs de résultat synthétiques. » La question posée était simple : « Ce que vous faites est bien, mais qu’est-ce ça améliore ? » Agenda21 n’était pas en mesure d’y répondre.

Comment Agenda21 découvrit que l’évaluation impliquait la participation

Le département de la Gironde, qui avait enfanté Agenda21, exigea une réponse cohérente et construite avec les citoyens. Agenda21 établit un cahier des charges : construire un référentiel partagé associant les avis d’experts, de décideurs institutionnels et politiques et de citoyens ; croiser savoirs experts et savoirs profanes tout en évitant que quiconque soit considéré comme seul légitime sur un thème donné ; éviter la fascination pour la donnée ; déterminer des indicateurs mesurables et accessibles gratuitement ; sans établir de palmarès, fixer des critères permettant de se situer par rapport à d’autres territoires ; mettre ces données à disposition de tous les départements.

Agenda21 se voulait aussi cohérent avec les grands cadres existants. Aux côtés d’autres territoires, il avait travaillé avec le référent du ministère de l’Écologie, un dénommé Filsen, à l’élaboration d’un cadre national de référence des projets territoriaux de développement durable. Celui-ci définit cinq finalités : l’épanouissement de tous les êtres humains, la cohésion sociale, la solidarité entre les territoires et les générations, la lutte contre le changement climatique et la préservation de l’atmosphère, la préservation de la biodiversité et la protection des milieux et des ressources, une dynamique de développement suivant des modes de production et de consommation responsables. Cependant, Agenda21 s’étonnait de trouver une finalité aussi peu opérationnelle que l’épanouissement des êtres humains. Filsen lui rappela la déclaration du sommet de la Terre de Rio en 1992 : « Les êtres humains sont au cœur du développement durable, ils ont droit à une vie saine et productive en harmonie avec la nature. » La surprise d’Agenda21 demeurait : lorsqu’on parlait de lui, il ne s’agissait que de technique et d’environnement, alors qu’il voulait participer à l’épanouissement de la société. Or ce n’était jamais cela qui était mesuré !

Filsen lui expliqua que parler technique était peut-être une manière de ne pas trop changer de modèle et de tenir à distance le développement durable, dans sa complexité et sa capacité transformatrice. Une sorte de « mécanisme de défense ». Mais pourquoi s’agissait-il de se défendre, quand la réalité des liens intimes entre les êtres humains, la société et l’environnement était perceptible par tout un chacun au quotidien ? Était-il efficace de vouloir tout découper, séparer ? Filsen rappela que ce n’était pas si simple, qu’il y avait des habitudes, des intérêts divergents et des jeux de rôles et de pouvoir déjà institués. Il rappela aussi que nos connaissances sur l’impact de notre modèle de développement sur le climat et l’environnement avaient considérablement évolué et que l’on commençait seulement à comprendre que tous les grands enjeux étaient liés. Il élaborait donc des cadres de référence pour aider les gens à comprendre et agir dans le monde. Agenda21 comprit que ces cadres étaient peut-être une des conditions d’une nouvelle liberté ! Il s’adossa donc naturellement au cadre de référence national. Il regroupa aussi les éléments déterminants de la démarche (participation, évaluation, pilotage, transversalité et amélioration) au sein d’une thématique appelée « gouvernance ».

Agenda21 décida de ne pas convoquer les personnes sur un sujet qui pourrait leur sembler obscur, mais d’aller les rencontrer une par une, en prenant le temps de l’échange. Petit à petit, un phénomène d’adhésion permit d’organiser des rencontres croisées. La question de départ, celle du sens : « Qu’est-ce que c’est, pour vous, la cohésion sociale ? », permettait d’arriver progressivement à celle de la mesure : « Et vous, comment la mesurez-vous ? »

Agenda21 fit la rencontre d’Éloïde, une petite fée en formation, curieuse de sa démarche. Avec son aide, il mena à bien un travail d’une année qui permit d’associer 600 personnes et de co-construire une vision partagée de ce qu’elles souhaitaient suivre et mesurer ensemble. Éloïde convainquit Agenda21 de ne pas chercher systématiquement le consensus car « le consensus, c’est mou. On se met toujours d’accord sur le plus petit dénominateur commun et, finalement, on passe à côté de ce qui compte vraiment. Ce que l’on produit ainsi n’est jamais à la hauteur et n’aide ni les gens à dépasser ce qu’ils font déjà, ni à considérer les choses différemment. » Elle parlait de « consentement » et se demandait quel était « le plus haut niveau d’ambition que l’on peut viser collectivement sans rien renier de nos valeurs ».

Les observations étaient donc toujours mises en débat et devaient être acceptables par tous. Trois règles furent posées : la transparence (l’intégralité des données et des méthodes de calcul fut publiée en opendata[2]) ; toute critique sur le contenu « rêvé » du modèle devait être accompagnée d’une contre-proposition concrète, pragmatique et s’appuyant sur l’existant ; aucune vérité absolue n’était édictée, on cherchait plutôt une perspective commune pour élargir, progressivement, le nombre des acteurs impliqués et dégager une vision pleinement partagée et recevable pour tous, professionnels, élus et citoyens.

Comment Agenda21 comprit que la question était : « Faire sa part, oui mais laquelle ? »

Éloïde et Agenda21 n’étaient tout de même pas totalement à l’aise avec leur « tambouille statistique ». Ils décidèrent donc de soumettre tout ce travail à des experts extérieurs. Ces derniers n’étaient pas censés émettre un avis sur le contenu du référentiel, mais sur la méthode utilisée pour effectuer les calculs. Rendu public, cet avis rassura Éloïde et Agenda21, tous deux assez fiers de cette production collective. Six indices synthétiques et territoriaux, adossés au cadre national de référence, venaient de naître : le « profil DD » (développement durable).

Il s’agissait d’un système composé d’indicateurs synthétiques qui rassemblaient un grand nombre de données, agrégées entre elles pour permettre d’établir une note entre 0 et 100. Dans l’indice de cohésion, on trouve des données liées au logement, au revenu, à l’emploi, à la scolarité, à l’insertion, à l’égalité, mais aussi aux solidarités, à l’attractivité et à la connectivité sur le territoire. Avec l’indice d’épanouissement, on parle santé, satisfaction au travail, savoir, culture, loisirs, sécurité, cadre de vie et égalité. L’indice de qualité des écosystèmes, plus technique, regroupe des données liées aux espaces à enjeux, aux espaces aquatiques, aux espèces et aux habitats, à l’utilisation des ressources et à la qualité de l’air. L’indice climat est lié à la vulnérabilité du territoire, avec des données tendancielles sur le climat (précipitations, canicules, dates des vendanges…), les émissions de gaz à effet de serre et les consommations d’énergie, les risques territoriaux et les catastrophes naturelles. L’indice de consommation et de production responsables, qui aura beaucoup fait parler, porte sur l’agriculture responsable, le tourisme, les déchets, les transports, l’économie sociale et solidaire et le dynamisme économique. L’indice de gouvernance s’est avéré plus compliqué à construire. Il y est question de démocratie locale (participation aux élections, comme à la vie associative), de citoyenneté et de droits civiques, d’instances et d’actions participatives, de projet territorial, de services au public, de mise en capacité des personnes…

Une fois ces données récoltées pour tous les départements de France métropolitaine, de savants calculs ont commencé. La valeur la plus faible observée dans un département devint la base 0 et la valeur la plus forte, la base 100. Par une méthode à peine plus complexe qu’un produit en croix, une note sur 100 était donnée à chaque indice. Une moyenne par sous-thématique puis par thématique était ensuite calculée, jusqu’à obtenir une note pour l’indice. Chaque sous-thématique et chaque thématique pesait le même poids. Ainsi, Éloïde a pu présenter une note sur 100, par indice, pour chaque département et rapprocher cette note de la moyenne des départements français. Mais elle ne cessait de répéter : « L’important n’est pas de se comparer, mais de se situer par rapport à une tendance. Et de savoir où nous devons concentrer nos efforts pour agir sur les territoires. »

Nous avions enfin des éléments pour répondre à Mamie Nicole sur les avantages pour le territoire. « Mais comment partager ces choses-là ? Comment donner les réponses si les gens ne se sont pas posé la question ? », demanda alors Éloïde. « On a travaillé avec 1 000 personnes, or il en reste 1 300 000 sur le territoire… Comment leur donner à voir ? » De ce travail était née une autre question : comment intégrer le référentiel développement durable dans l’ensemble du fonctionnement du département ? Agenda21 devait écrire l’acte II de son histoire, avec un fort ancrage dans les politiques et dans l’organisation du département.

Par ailleurs, les relations avec le ministère n’étaient pas simples. Celui-ci avait inventé un nouveau mot, la « redevabilité », et un nouveau cadre : le rapport annuel de situation au regard du développement durable. À partir de 2011, obligation est faite à toutes les collectivités de plus de 50 000 habitants de rendre compte, chaque année, lors des discussions budgétaires, de leur démarche globale et de l’impact de leurs politiques au regard des cinq finalités du développement durable. C’est clairement un exercice de redevabilité, mais aussi de perspectives qui doivent se traduire dans les orientations puis dans le budget des collectivités. Ce nouveau cadre ne risquait-il pas d’écraser Agenda21 ? Filsen, au contraire, y voyait un nouvel espace d’expression, d’appropriation et de lisibilité vers davantage d’acteurs et de citoyens, pour pouvoir se situer au regard du développement durable.

Une première version du profil DD fut publiée en 2011, dans le premier rapport annuel du département de la Gironde. Mais tout ne fut pas si facile. La publication interrogeait la portée et l’ambition d’un objet initialement technique, statistique et co-construit. Analyser la situation du territoire au regard du développement durable questionne l’impact réel des politiques et des dispositifs. De quelle part sommes-nous redevables dans l’évolution d’un territoire dont nous ne sommes pas les seuls acteurs ? Si la situation en matière de cohésion sociale se dégrade, peut-on en conclure que les politiques locales d’action sociale ne sont pas les bonnes ? Mais il ne s’agit pas non plus de minimiser les effets de l’action publique. Or comment parler de résultats sans les lier aux impacts ? La réalité d’une politique, ce n’est pas de faire bien ou de faire mieux, mais c’est de faire à la hauteur des enjeux ! Un peu tourneboulé par la virulence des débats, Agenda21, comprit que la question à laquelle il fallait répondre était désormais : « Quelle est ma part ? »

Les finalités du développement durable étaient globalement partagées. En revanche, l’indice de gouvernance suscitait un certain émoi, sinon un rejet. Chaque étape avait pourtant fait l’objet d’une co-construction et les bases de cet indice étaient largement partagées dans la communauté experte, nationale comme internationale, notamment par les travaux de Robert Putnam sur le capital social pour créer un fonds de valeurs partagé et accepté par toutes les parties prenantes. Mais la confrontation avec des acteurs qui n’avaient pas pris part au processus soulevait des questions nouvelles. Sans s’en rendre compte, l’indice proposait une vision anglo-saxonne et individualiste de la gouvernance, qui n’avait guère de liens avec la réalité et la vision politique locale. Une année durant, Agenda21 retourna rencontrer les acteurs pour construire un tout nouvel indice. Une centaine de personnes de tous horizons furent sollicitées et les 542 communes de Gironde furent interrogées. Depuis, le travail se poursuit sans relâche. Un millier d’acteurs (environ 80 % sont girondins) ont été associés à la consolidation du profil. Il a été partagé au sein de l’Assemblée des départements de France et une dizaine d’entre eux l’ont utilisé sur leur territoire, parfois en le complétant ou l’amendant.

Surtout, Agenda21 reste attentif aux critiques sur la compréhension de ses travaux par tous. Aussi a-t-il développé un système de visualisation simple et interactive des données sur internet. Le site permet aussi aux citoyens d’enrichir l’indice de gouvernance par leur vision et perception en répondant à quatre questions : je me sens entendu lorsque je donne mon avis sur les décisions publiques qui me concernent ; je fais confiance aux pouvoirs publics pour améliorer le bien-être de tous ; je pense que mon implication peut améliorer des choses ; je pense avoir suffisamment accès à l’information qui me concerne. Les réponses deviennent alors de nouvelles données.

Par une belle journée de juin 2013, Agenda21 reçoit une invitation inattendue. Deux membres de l’Assemblée nationale, M. Serba et Mme Esav, souhaitaient qu’Agenda21 leur présente ses travaux. Il leur raconta son histoire, présenta ses tableurs et ce qu’il avait sur le cœur. Impressionnés, les députés parlaient indicateurs, projet de loi de finances, commissions, rapporteurs, propositions de lois… sans oublier que l’objectif était bien de construire des outils permettant de dessiner et de poursuivre un autre projet de société.

Localement, Agenda21 avait avancé avec les élus et les services du département sur la définition d’une stratégie de responsabilité sociétale. C’était l’occasion d’ouvrir le dialogue avec les acteurs économiques. Il constitua un groupe hybride composé d’entreprises engagées sur cette question, d’évaluateurs, de chercheurs, de services de l’État et de collectivités concernées par cette obligation (faite depuis dix ans aux grandes entreprises) de publier un rapport développement durable. La cinquantaine de personnes mobilisées n’avaient pas toutes la même trajectoire, ni les mêmes références. Il fallut six mois pour s’accorder et aboutir à un nouveau concept : « la coresponsabilité sociétale territoriale ».

C’est ainsi, au tout début de l’année 2014, qu’Agenda21 croisa le chemin de Welbi et que leurs histoires s’entremêlèrent. Welbi souriait tout le temps en sifflotant « nous sommes des merveilles ». Il était apparu dans le groupe au moment où ses membres avaient décidé de changer de vocabulaire. La responsabilité sociétale n’avait de sens que si elle rendait réellement compte d’améliorations au sein de la société et de l’environnement. Il s’agissait pour les organisations de se considérer comme partie prenante à part entière d’un écosystème de coresponsabilité.

Un atelier fut lancé pour essayer de dessiner ce que serait la coresponsabilité sociétale territoriale en 2033. Une échéance, à la fois suffisamment lointaine pour ne pas s’empêtrer dans les contraintes et se dégager du quotidien, et suffisamment proche pour ne pas faire de la science-fiction. L’atelier était limité à 25 personnes, en veillant à faire entrer de nouvelles parties prenantes et à garantir la diversité des points de vue. Mais il y avait trop de mots, trop d’idées, alors ils se sont mis à dessiner. Et là, tout est devenu simple. Un film a été fait avec les dessins pour montrer comment fonctionnerait la coresponsabilité sociétale territoriale en 2033. Ils se sont accordés sur le seul objectif susceptible de mobiliser tout type de partie prenante : viser le bien-être de tous pour aujourd’hui et pour demain. Welbi riait en voyant Agenda21 se demander si ce n’était pas un peu trop simple.

Le film fut largement partagé. Il parlait à tout le monde et tout le monde disait : « Pourquoi attendre 2033 ? Pourquoi ne pas faire le pas dès maintenant ? » Agenda21 et Welbi riaient désormais ensemble. Un jour, Welbi prit un air grave : « Ce que nous devons apprendre à faire, nous l’apprenons en le faisant. Tu dois apprendre à faire ce que tu dois faire. Arrête de rire, les gens ont compris, tu te réjouis et je me réjouis avec toi. Maintenant, tu as une responsabilité inédite. Tu ne peux pas laisser les gens démunis maintenant qu’ils ont compris. Comment les acteurs peuvent-ils appréhender leur part dans un écosystème de coresponsabilité ? Comment appréhender la part de chacun ? »

Comment Agenda21 prit conscience que la vraie question était : « Quelle part dois-je faire et comment faire tous notre part pour être à la hauteur des enjeux ? »

Agenda21 avait maintenant compris qu’à chaque fois qu’il se sentait submergé par tout ce qui restait à accomplir, l’essentiel était d’être entouré de personnes belles et bienveillantes. « Tout seul, on va plus vite, mais ensemble on va plus loin. » Mais là, il ne savait pas vers qui se tourner. C’est alors qu’un grand et bel homme s’approcha. Il prononçait des mots comme « cadre normatif », « démarche évaluative », « critères »… Cela faisait sérieux. Mais Agenda21 vit aussi que son œil pétillait de malice et d’aventure. Il venait de rencontrer Bensi.

Bensi était catégorique : « Nous pouvons réussir à élaborer un modèle d’évaluation de la coresponsabilité, si nous sommes plus nombreux – mais pas trop – et, surtout, divers ». Une entreprise, une association, une collectivité ou même l’État n’ont pas tous la même responsabilité, ni la même perception de leur responsabilité. Bensi, malgré son réseau, avait cherché partout mais cela n’existait pas : nous devions vraiment tout construire. Agenda21 envoya une invitation tous azimuts à « un travail de mesure de notre coresponsabilité. Cela sera compliqué, on ne sait pas encore ce que ça va donner. Mais une chose est sûre, cela va être utile à tous et il n’y a que 25 places ». Le lendemain, le groupe était complet : des chefs d’entreprises, des associations, des collectivités, des représentants de l’État. Bensi avait la rigueur de l’esprit, le pragmatisme de l’expérience et l’envie du cœur.

Pour mesurer ce que je fais, encore faut-il que je sache ce que je dois faire. En repartant du profil DD, chaque membre du groupe devait dire à combien il estimait sa responsabilité et à combien il estimait celle des autres, sur chaque thématique. Par exemple, sur le logement : à combien j’estime ma responsabilité, celle de la collectivité locale, celle de l’État, des entreprises, des associations et des citoyens ? Par hypothèse, nous mesurions ce sur quoi nous avions la main, notre 100 % de responsabilité locale. Tout le monde joua le jeu. Mais la somme des responsabilités que les acteurs s’auto-attribuaient n’était pas énorme… En revanche, celle que chacun attribuait aux autres était bien plus importante ! C’est à partir de là que s’est engagée une discussion : il fallait de toute façon arriver à 100 % de responsabilité collective. Il n’y avait pas de réponse objective, tout le monde savait que c’est par l’intersubjectivité qu’elle se dessinerait.

Chemin faisant, le groupe est parvenu à élaborer un premier calculateur. Celui-ci permettait de s’identifier (type d’acteurs, nombre d’habitants ou de salariés…), puis de répondre à un petit questionnaire d’appréciation des actions menées à ce jour. Ensuite, il présentait les résultats – la répartition des responsabilités des différents acteurs, la responsabilité de l’acteur individuel (en calculant la réponse à cette question « et si tout le monde faisait comme moi ? ») – et l’effort à fournir collectivement. C’est ainsi que naquit le « calculateur de contribution des acteurs, dans un écosystème de coresponsabilité à la hauteur des enjeux ».

Au-delà des nuits passées à remplir des cases dans des tableaux informatiques, à élaborer des équations compliquées, le calculateur était un outil de mise en visibilité de la complexité et un outil de médiation. Le résultat brut n’était pas le plus important, mais les discussions qu’il faisait naître l’étaient beaucoup plus. L’outil entraînait chacun à sortir de sa zone de confort et à questionner l’impact de sa contribution et ses liens avec les autres acteurs.

Par un beau dimanche d’automne, Agenda21 s’installa dans un quartier de Bordeaux à l’occasion d’un grand village des alternatives. Il voulait partager le calculateur mais savait bien que des tableurs et des ordinateurs ne seraient pas adaptés. Il prit alors un grand tas de sable qu’il versa sur le sol et il posa à côté cinq vases vides en verre transparent. Chaque vase symbolisait un acteur : les collectivités, l’État, les entreprises, les associations et les citoyens. Chaque passant pouvait prendre un gobelet de sable et le répartir dans les vases en fonction de la responsabilité qu’il attribuait à chacun sur un thème. Par exemple, pour parvenir à un zéro gaspillage alimentaire, qui est responsable et de combien ? Les gens se sont arrêtés, ont joué, ont expliqué. Ce n’était pas si compliqué de faire des choses qui comptent. Il fallait prendre un peu de temps, aller à la rencontre, se poser plein de questions pour trouver des réponses aux questions que l’on ne se posait pas, s’ouvrir aux surprises et se faire tous confiance.

Depuis, Agenda21 poursuit sa route et rencontre de nouvelles démarches qui se rejoignent : le buen vivir en Amérique du Sud, le right livelihood en Asie, le bonheur national brut au Bhoutan, Spiral (Societal progress indicators for the responsibility of all) en Europe et en Afrique. Tous sont empreints de leur histoire, de leur culture, mais tous convergent vers des trajectoires communes : observer pour transformer, définir de nouvelles boussoles de progrès de la société avec et pour les citoyens, pour un bien-être de tous aujourd’hui et demain, et un mieux vivre ensemble.

Agenda21 gardait encore en lui un dernier tracas. Toutes ces démarches, aussi co-construites soient-elles, étaient toujours descendantes. Les critères d’observation sont toujours issus de données existantes. Mais qui produit des données sur ce que les gens ont dans le cœur ? Qui est responsable de l’observation du bien-être citoyen ? Comment mesurer quelque chose d’aussi subjectif ?

Spiral semblait apporter des réponses : seuls les citoyens sont à même de dire et de mesurer ce qui fait leur bien-être. Si on veut le savoir, il suffit de leur demander ! En Gironde, Agenda21 progresse maintenant aux côtés de Spiral, dans une démarche originale, horizontale et ascendante, et retrouve une énergie vitale démultiplicatrice de capacités pour des actions locales coresponsables et soutenables, guidées par des indicateurs de bien-être et de mal-être, exprimés par les citoyens eux-mêmes. Le principe est toujours le même : on commence par créer un petit groupe d’acteurs et de citoyens très divers, très hétérogène, à qui l’on pose trois questions : qu’est-ce qui fait mon bien-être ? Qu’est-ce qui fait mon mal-être ? Qu’est-ce que je fais ou pourrais faire pour améliorer le bien-être de tous ? À partir des réponses, on construit un programme de coresponsabilité, sur la base de la capacité de chacun. On construit des indicateurs qui deviennent les boussoles pour suivre les actions et chaque membre du groupe devient ambassadeur de la démarche, qu’il reproduit avec ses pairs – un chef d’entreprise avec des chefs d’entreprises, un collégien avec des collégiens… En deux ans, Agenda21 a déjà collecté plus de 7 000 critères citoyens sur son petit territoire, avec des jeunes, des publics en difficulté, mais aussi des chercheurs, des travailleurs…

« En définitive, avec Spiral, on observe, on transforme, chacun contribue à faire des choses mieux et surtout à la hauteur des enjeux… Ce n’est pas une spirale, c’est un tourbillon », se dit Agenda21 ! Quand il regarde en avant, Agenda21 voit bien les kilomètres qu’il reste à parcourir. Et quand il regarde en arrière, il se souvient que le chemin est beau. Et il se réjouit que nous soyons de plus en plus nombreux à cultiver nos jardins comme un bien commun.



[1] Que Voltaire nous pardonne l’emprunt que nous lui faisons dans notre titre, mais il est bien question ici de voyage apprenant et d’optimisme.

[2] Soit des données ouvertes, accessibles à tous les internautes [NDLR].

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