© caio triana/Pixabay/CC© caio triana/Pixabay/CC


D’un lien social, ce fil qui relie les individus, on attend protection et reconnaissance : pouvoir compter « sur » quelqu’un, mais aussi « pour » quelqu’un. Le travail en est un, indéniable. Par lui on noue des liens directs, une sociabilité, et indirects (une protection sociale). Mais du travail on attend plus encore et notamment en France : une fierté, une utilité, une place dans la société. N’est-on pas invité à décliner son identité par ce que l’on « fait » ? Et gare à celui (et surtout celle) dont le travail n’est pas rémunéré : dédier une période de sa vie à sa famille vaut d’être qualifié d’« inactif » par la statistique.

La privation durable d’emploi est un scandale, la non-reconnaissance de la contribution de chacun(e), une insulte. Des millions de personnes se voient mises au rebut de la société. Or l’âge moyen d’obtention d’un emploi stable – qui permet d’accéder au logement, de s’affranchir de la tutelle parentale, d’envisager l’avenir avec un brin de sérénité – a reculé de sept ans depuis les années 1970 (cf. A. Dulin et C. Vérot).

La perspective d’en être privé effraie tant que l’on devrait tout lui sacrifier. Et participer, sans broncher, à la course d’obstacles qui est le lot des entrants (ou des revenants) sur le marché, une compétition profondément inégale, où la hauteur des barrières est inversement proportionnelle au capital financier, social ou culturel dont sont dotés les concurrents. Enchaîner boulots précaires et périodes de doutes, jongler avec des horaires improbables, partir loin de chez soi pour prouver, quelques heures durant, son « employabilité ». Puis, une fois en poste, se surmener.

Le chômage force également bien des actifs à renoncer à ce qu’ils auraient voulu être. Plus que « déclassés », ils se sentent « déviés » de leur trajectoire (cf. C. Van de Velde), privés du sens qu’ils auraient voulu donner à leur activité. Or les dés de la réussite professionnelle sont jetés si tôt dans la vie d’un jeune Français que le système éducatif, mais aussi l’attention des parents pour leurs enfants, s’en trouvent contaminés, participant – souvent inconsciemment – au lent corsetage des désirs du jeune selon les besoins de la machine productive. Une fois sur les rails, difficile de bifurquer.

In fine, le chômage et la précarité conduisent notre société à l’aliénation, à laisser à d’autres le soin de définir sa finalité. À celui qui fournit de l’emploi, la patrie reconnaissante ! Peu importe qu’il fabrique des armes, des plateformes pétrolières, des montages pour éviter l’impôt…

Sortir de cette impasse suppose une réponse à double détente. Signifier à chacun que l’on a besoin d’elle, de lui : lui donner la possibilité de contribuer, par son travail, à la société. Et les propositions ne manquent pas, pour permettre de traverser les périodes transitoires sans déchoir (revenu minimum sans barrière d’âge, droit à l’accompagnement), comme pour rebondir ou changer de voie (capital formation). Mais il s’agit aussi de contester à l’emploi le monopole qu’il exerce sur nos existences. Lui dénier d’être la seule source de revenus, le seul mode valide de reconnaissance d’une utilité sociale. Lui refuser de prendre tant de temps dans nos vies.

Revenu universel ? Réduction du temps de travail ? N’évacuons pas trop vite les pistes envisagées. Car la sauvegarde de notre maison commune, la reconquête de notre finalité collective et de la dignité de chacun invitent à un grand chamboulement dans nos façons d’envisager l’organisation de l’activité humaine. Pourquoi ne pas cheminer, par exemple, vers une forme de pluriactivité institutionnalisée – avec un système universel de protection et des rémunérations distinctes selon les types d’activités ? Elle permettrait aux individus d’exprimer différentes facettes de leur personnalité, de leurs talents, d’atténuer la pression sur la sélection scolaire, de sortir des oppositions délétères entre activités manuelles et intellectuelles, de mieux concilier vie professionnelle et vie privée. Et de vaincre le poison qui tétanise nos sociétés et les empêche d’opérer l’indispensable reconversion écologique : la peur de tout perdre, l’angoisse de ne plus exister.

À lire dans la question en débat
« Je travaille, donc j’existe ? »

Fonctionnalit\E9 r\E9serv\E9e aux abonn\E9s