Unidentified Bacteria ©Josef Reischig / WikimediaCommonsUnidentified Bacteria ©Josef Reischig / WikimediaCommons



 

Pauvreté, cohésion sociale, environnement… Sur chaque enjeu, on voit poindre l’argument démographique. Il serait si commode de tout expliquer par une variable ! Pour l’Indien Mohan Rao, le néo-malthusianisme sert avant tout à dépolitiser le débat public.

La politique démographique est un domaine où l’examen rationnel et historique des faits est souvent voilé, occulté, voire totalement opaque[1]. À l’instar des avatars de Vishnou, les arguments néo-malthusiens sont vraiment protéiformes. Ils affirment, par exemple, que la persistance de la pauvreté dans notre pays est imputable, avant tout, à la croissance démographique ; que les pauvres ignorent où est leur bien et celui de la société dans son ensemble, qu’ils se comportent de façon irrationnelle et doivent être éduqués ; que la croissance démographique de certaines communautés religieuses montre qu’elles cherchent à occuper tout le terrain et à prendre le contrôle de « notre » pays ; que l’action pour l’intégration positive des Dalits constitue une menace pour le bien-être social et même que l’ensemble des programmes de protection sociale est un gaspillage d’investissements productifs. En tant que nation, « nous » sommes désormais acculés, après avoir tout essayé, à pouvoir et même à devoir forcer les pauvres à contrôler leur nombre ; cette croissance démographique constitue la principale menace à l’environnement ; cette croissance dans les pays du tiers-monde menace la liberté et la démocratie dans le monde, etc.

Solutions simplistes pour monde complexe

Le néo-malthusianisme propose des solutions simples pour un monde complexe, fracturé et inquiétant. Il développe une vision dans laquelle Dieu demeure, bien entendu, dans son Ciel, et où tout irait pour le mieux s’il n’y avait la prédilection pour les pauvres, « eux », qui prolifèrent si impudemment. C’est par une véritable alchimie intellectuelle que la société est ainsi parée de caractéristiques biologiques, afin de mieux la contrôler et la recréer. Nous sommes dès lors autorisés à imaginer un monde dénué des dangereuses idées de réorganisation d’un ordre social injuste, tout en accusant ses victimes, ces « eux » qui risquent de nous menacer par leurs exigences d’égalité et de justice. Trompeusement séduisante, cette explication simpliste du monde bénéficie de l’imprimatur de l’État et de toutes les grandes institutions qui diffusent les connaissances et l’information. Elle est constamment réitérée de multiples manières, au point qu’il n’est sans doute pas exagéré de dire que les ressources qui ont été consacrées à la création de ce « bon sens », depuis plus d’un siècle, dépassent celles qui ont été investies dans toute autre idée. Tapies sous la surface, ces idées ont une étrange façon de ré-émerger dans ce que certains perçoivent comme une époque apocalyptique, où le monde que nous connaissons est menacé ou change trop vite à notre goût.

Microbes dans un bocal confiné

S’ajoutent à cela le confort et l’attrait d’une pensée en système linéaire ou fermé. Il n’est pas surprenant que des biologistes soient si nombreux à mettre les sociétés humaines sur le même pied que des essaims de mouches de mangue ou d’autres amas de créatures instinctives. Ils décrivent fréquemment des scénarios catastrophiques de croissance démographique, comme si les êtres humains n’étaient pas doués d’intelligence, capables d’apprendre, de réagir et en éternel changement. Rien n’impressionne peut-être plus un épais bon sens que ces nombreuses images qui présentent les sociétés humaines comme des insectes grouillants et se multipliant hors de toute mesure, dans un bocal confiné, ou comme des microbes dans une boîte de Petri[2]. Certes cette imagerie, qui s’adresse à notre côté le plus primaire, n’est pas toujours aussi grossière. La plupart des images sur la question démographique font, au contraire, appel à notre altruisme : les images d’enfants et de mères torturés par la faim portent, dans leurs yeux, une puissante accusation associée aux messages dénonçant la surpopulation. Elles nous exhortent à agir en apportant notre contribution au contrôle démographique dans les pays du tiers-monde. Nombreuses sont les images qui induisent un réflexe spontané, ne tenant pas compte de l’histoire dans un monde pourtant profondément troublé par l’histoire et dépourvu de patience à son égard.

Des scénarios catastrophiques de croissance démographique, comme si les êtres humains n’étaient pas doués d’intelligence, capables d’apprendre, de réagir et en éternel changement.


Écrivant innocemment, voici quelques années, sur la communautarisation de la population indienne, j’ai été profondément étonné et même effrayé – ce qui, je suppose, était le but recherché – par les réponses reçues sous forme d’innombrables cartes postales dont beaucoup m’accolaient l’étiquette « anti-hindou », de nombreux auteurs espérant même que je déménagerais au Pakistan, où, disaient-ils, mon épouse se ferait violer. Dix ans plus tard, le même venin se répandait à nouveau sur des sites Internet, gérés par des Indiens habitant aux États-Unis mais craignant de perdre leur « hindouité » alors qu’ils avaient abandonné leur pays. Les idées néo-malthusiennes sont reconfigurées, reconstruites, refaçonnées par d’autres idées portant sur la race, le genre, la communauté et, bien entendu, la nationalité. Peu importe que ces thèses se soient, à plusieurs reprises, avérées empiriquement superficielles. Elles affleurent dans de nombreux discours déconnectés, apportant aux politiques des chiffres une touche d’actualité et de piquant. L’argument démographique y demeure incontournable qui, en prétendant tout expliquer, n’explique évidemment rien.

Nier la complexité sociale

Certains ont de la nature une image modelée sur le capitalisme : une nature sauvage et indomptable où la lutte darwinienne pour la vie sélectionne les plus aptes. Le naturel est ainsi construit de manière à célébrer l’intérêt suprême et sans limites des riches et la compétitivité dans la société. Si telle était bien la nature, qui serions-nous en effet pour intervenir ? Peut-être qu’intervenir serait la démesure de l’hybris ? Une telle nature semble dire que les pauvres et autres victimes du système ne récoltent que ce qu’ils sèment, exactement comme les riches et les privilégiés. Certains politiques avancent, comme Malthus avant eux, que les pauvres n’ont moralement aucun droit aux protections sociales. Ce faisant, ils ramènent les énormes complexités de la vie sociale au rang de simples sermons, remplaçant les hésitations et les doutes par le granit de leurs certitudes. En bref, le succès du néo-malthusianisme réside dans la réduction des imprévisibilités et des incertitudes de la vie. Dans la naturalisation du social. Ramené aux durs fondements de l’arithmétique malthusienne, le politique est dépolitisé.

Traduit de l’anglais par Christian Boutin.



[1] Ce texte a été composé avec le concours de Jean Vettraino, à partir d’extraits d’un article paru sous le titre « Explaining Neo-Malthusianism ? Demographic Anxieties, Anti-Feminisms, Islamophobia and Neoliberalism in a Death Dance », tiré de Prasanta Chakravarthy (ed), Shrapnel Minima: Writtings from Humanities Underground, University of Chicago Press and Seagull Books, 2014.

[2] Du nom du bactériologiste allemand Julius Richard Petri, il s’agit d’une boîte en verre ou plastique, cylindrique et transparente [NDLR].

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