Que l’hypothèse d’une victoire de Marine Le Pen à l’élection présidentielle ne puisse plus être écartée avec certitude, en dit long sur le raidissement de la société française. Dans un tel contexte, le risque est grand que l’accueil des étrangers ne devienne, toujours davantage, un tabou. Comme si, pour paraître « responsable », il fallait donner des gages sur la fermeture de nos frontières, rivaliser dans les obstacles mis sur la route de l’exil. Laisser mourir, en mer ou dans nos rues, pour ne pas alimenter « l’appel d’air », selon la funeste théorie invoquée à l’envi. Telle est la tendance poursuivie par les gouvernements français successifs. Sur ce terrain, l’extrême droite a déjà gagné.

Dans cette indignité infligée aux hommes, aux femmes et aux enfants qui frappent à notre porte, en quête d’un havre de paix, se joue pourtant notre propre dignité (cf. J. Toubon). Quel sens peut avoir une société qui organise sa surdité à tout appel au secours, en les tenant à distance en Libye, en Grèce ou en Turquie (cf. M. H. Magba) ? Quel socle peut fonder un pays qui proclame la liberté et l’égalité mais renonce à l’hospitalité fraternelle (cf. M. Tardis) ? Quel souffle peut inspirer une Union européenne dont les États, en vertu des accords de Dublin, ne cessent de balloter des vies humaines d’un rejet à l’autre (cf. M. Trépanier) ?

Cette voie est sans issue. Sans issue pour les demandeurs d’asile, privés de leur destin, empêchés de travailler (cf. JRS), dispersés quand ils s’organisent (cf. V. de Coninck). L’impasse est inscrite dans le droit, quand celui-ci institue un tri forcément arbitraire (cf. K. Akoka) entre « bons réfugiés » et « mauvais migrants », en vertu de textes internationaux auquel il est devenu prudent de ne pas toucher (cf. F. Gemenne). L’impasse est patente aussi pour celles et ceux qui, refusant de laisser mourir devant leurs portes, se voient empêchés dans leur solidarité par les forces de l’ordre (cf. Collectif Solidarité Migrants Wilson), menacés de devoir en répondre pénalement (cf. D. Lochak). En renonçant à faire de l’accueil notre mouvement premier, c’est à notre propre humanité que nous tournons le dos. De qui se détournera-t-on, ensuite, si l’on voit l’autre comme une menace ? Si l’ouverture à l’altérité cesse de nous guider ?

Mais de cet avenir rabougri, beaucoup ne veulent heureusement pas. Un peu partout en France, ce n’est pas le visage de l’ostracisme que l’on rencontre, mais celui de l’hospitalité. Chez des particuliers ou à l’initiative de collectifs, d’associations, renouant ainsi avec cette tradition qui considérait l’étranger comme un hôte, qu’il s’agissait d’honorer en tant qu’ambassadeur d’un ailleurs qui vient enrichir notre famille humaine. Un étranger qu’il ne s’agit pas « d’assimiler » à la société d’accueil – l’Église catholique réfute d’ailleurs cette injonction tout autant que le maintien à l’écart (cf. C. Mellon), en appelant à un ajustement réciproque. L’hospitalité est souvent féconde, pour celles et ceux qui s’y risquent : pour ces familles qui s’élargissent aux dimensions du monde (cf. L. Froitier), pour ces villages dont le club de foot reprend du poil de la bête, pour tous ces lieux où le tissu social est revivifié par l’accueil, le collectif se découvrant capable d’un projet porteur en commun (cf. L. Leclair).

Mais l’hospitalité reste une prise de risque. Aussi bien, comme le rappellent Fabienne Brugère et Guillaume Leblanc, elle ne saurait être seulement « un supplément d’âme moral ou privé ». Elle peut s’appuyer sur ce ressort éthique, s’en inspirer, mais « doit reposer sur une solution collective, et donc politique »[1]. Redevenir ce qu’elle fut, en somme : un droit, pour toute personne en danger dans son propre pays, avec des institutions (cf. P. Brice) pour le faire respecter. Kant, qui avait formulé cet impératif, ne versait pas dans l’angélisme : si le droit à une hospitalité provisoire est inconditionnel, l’accueil durable reste du ressort de chaque État. Bien des villes, en Allemagne (cf. S. Hinger) et ailleurs (cf. M.D. Dreyssé), se sont montrées dignes de cet héritage. Puissent-elles convaincre qu’il existe un réalisme de l’hospitalité. Que, même dans l’intérêt bien compris de nos sociétés, « l’accueil est préférable à l’abandon », « la bienveillance est plus porteuse que la malveillance »[2].




[1] F. Brugère et G. Leblanc, La fin de l’hospitalité, Flammarion, 2017, p. 31 et p. 58.

[2] Idem, p. 195

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