Slovénie, 2012 ©Daniel Thornton
Slovénie, 2012 ©Daniel Thornton



 

Certains élus songent à conditionner le RSA à un travail bénévole. Mais peut-on encore parler de bénévolat quand il s’agit d’un service obligatoire ? Comment juger de son caractère gratuit s’il y a une contrepartie financière ?

Dans le Haut-Rhin, le conseil départemental a voulu récemment décider d’une règle qui obligerait les bénéficiaires du RSA à faire du bénévolat. La sanction, pour ces derniers, étant de perdre leur allocation s’ils refusaient de participer à un travail « gratuit » proposé « généreusement » par des associations. Le tribunal administratif de Strasbourg a jugé cela illégal en octobre 2016, mais le président du Haut-Rhin a interjeté appel. De son côté, le président de la Drôme propose, au-delà du coût très lourd des budgets sociaux, de « faire passer les allocataires du statut d’usager à celui de bénévole actif et reconnu » en leur suggérant de faire du bénévolat et en les faisant encadrer par des associations. Ne peut-on reconnaître dans cette idée la philosophie à la base du RMI : dépasser l’assistance en aidant à l’insertion ?

À l’origine d’une confusion

Les bénéficiaires d’aides sociales tenus d’accomplir des activités d’intérêt général, pour toucher une subvention, ne font pas du bénévolat. Lequel, sous des costumes divers (charité, engagement, militantisme, citoyenneté, honneur[1]…), se définit comme une action non obligatoire, sans rémunération et vers autrui[2]. Pourtant les administrations, les associations et les médias entretiennent la confusion. Pourquoi ?

Le « travail gratuit » profiterait certes aux associations et aux pouvoirs publics – qui ne manquent pas d’utiliser la force bénévole, au risque d’empêcher la création d’emplois salariés. En 2008, le Parlement européen considérait que le bénévolat « pourrait bien constituer notre source d’énergie renouvelable la plus durable.[3] ». Son poids économique est estimé à 1 % du Pib : c’est une mine à ciel ouvert !

Il y plus de 30 ans, des économistes, comme Annie Fouquet[4], ont mis en évidence le travail gratuit – non marchand mais productif – des femmes au foyer. Le statut, non rémunéré, de ces « travailleuses de l’ombre » est proche de celui des bénévoles. Au Royaume-Uni, Ann Oakley[5] dénonçait la non-comptabilisation des services rendus par les femmes. Cette réflexion, issue du féminisme, prédispose évidemment à parler de travail gratuit, qu’il soit librement consenti ou qu’il aille culturellement de soi.

L’activité bénévole peut aussi être décrite à partir des paradigmes du travail : les bénévoles produisent des biens et des services, ils interagissent dans des collectifs régis par des carrières, des rôles, des statuts... On pourra d’ailleurs avancer qu’engager des jeunes ou des moins jeunes dans des associations, c’est leur offrir un tremplin vers l’emploi. Ils retrouvent l’habitude d’un emploi du temps et d’une action en équipe, ils acquièrent de nouvelles capacités, ils enrichissent leur CV, leurs contacts. Le tout peut leur permettre de franchir les obstacles vers l’obtention d’un stage ou d’un emploi rémunéré. On pourrait même systématiser ce type de travail pour donner des responsabilités à des jeunes et les mettre sur un chemin professionnel.

Encore faut-il appeler un chat un chat ! Le bénévolat se distingue par son caractère volontaire, c’est-à-dire choisi. Quand « l’énergie » est échangeable contre une aide monétaire, il s’agit, ni plus ni moins, d’un travail d’intérêt général auquel sont contraints les bénéficiaires d’allocations d’aide sociale, qui n’ont guère choisi leur situation et leur vulnérabilité.

Quand « l’énergie » est échangeable contre une aide monétaire, il s’agit d’un travail d’intérêt général auquel sont contraints les bénéficiaires d’aide sociale.


Un apport bénévole indispensable

Au contraire, une bonne partie des 14 millions de ceux et celles qui rendent des services à autrui, sans rémunération, sont bien des bénévoles que ni la loi ni personne n’a obligés à s’engager. Ils se différencient des salariés quant au sens donné à leur action, à leur engagement, quant à leur rapport aux valeurs et au pouvoir. Leur implication est souvent sans limite et leur apport est indispensable, complémentaire ou alternatif à notre État-providence. Même s’il s’agit de care, de sollicitude et de souci de l’autre, il y a là une production nécessaire au lien social. Ces bénévoles sont souvent invisibles, invisibilisés ou peu reconnus[6].

Bien sûr, les statistiques cachent quelques bénévoles qui mêlent engagement, plaisir et loisir personnel (ceux qui animent des associations de sport ou de loisirs). Leur impact sur la vie des territoires et des quartiers est indéniable. Mais la délimitation précise entre les diverses postures (usagers, consommateurs, adhérents, bénévoles occasionnels ou responsables actifs) n’est pas toujours évidente.

À côté du bénévolat, défini en France par ses relations avec l’État et son encadrement associatif de droit privé, existe l’entraide : entre amis, conjoints, parents, voisins ou collègues, c’est une aide sans rémunération ni obligation (sauf dans le cadre familial). On trouve, à l’étranger, d’autres types d’organisations : groupes d’entraide, « anonymes », groupes de paroles... Ces structures, familiales ou communautaires, sont souvent liées à un quartier ou à un groupe identitaire – on pense, par exemple, aux engagements passés de Barack Obama à Chicago. Moins dans l’assistance et la « charité » que beaucoup de nos associations, moins verticales, elles donnent à leurs membres le pouvoir d’agir, l’empowerment. En témoignent les associations de malades qui regroupent des personnes concernées sur une base fraternelle, égalitaire, horizontale et efficace[7].

Il y a un paradoxe français. Nous baignons dans une culture de la solidarité et de l’éducation populaire – deux concepts intraduisibles ! Pour des raisons culturelles, politiques, religieuses et organisationnelles, nous avons pourtant moins d’associations de personnes partageant un même problème pour les résoudre entre elles – dans le mal logement, la formation ou l’insertion – que les pays du Nord.

Trouble sur le bénévolat

La discussion actuelle sur le travail imposé aux bénéficiaires d’une aide risque de jeter le trouble sur le bénévolat. La question croise jugements de valeurs, contraintes économiques et stéréotypes qui prédisposent à une analyse politique. Pour certains, le « travail gratuit » sous-entend une forme d’exploitation. Ce qui inquiète des responsables politiques, conscients du risque que des dispositifs d’aide et d’insertion deviennent des sous-emplois, à l’encontre de l’idée d’aides sociales sans contrepartie.

Le bénévolat est encore parfois perçu comme subalterne : amateur, non professionnel, non qualifié… alors même qu’on assiste à une professionnalisation et une spécialisation de tâches autrefois exercées par des « profanes » ou des mères de famille. Dans des fonctions proches du social ou du care, par exemple à l’hôpital, dans les soins palliatifs ou dans l’accompagnement, on reproche aux bénévoles de s’en tenir à un rôle compassionnel, de sollicitude et de relations humaines ; autrement dit, à une « production » considérée comme évanescente. On leur reproche même de s’emparer de l’affection des personnes aidées, alors que les « professionnels » ont un rôle accru de surveillance et de contrôle.

Qu’il s’agisse de salariés ou de bénévoles – souvent des retraités donc d’anciens salariés – a-t-il de l’importance, si tous ceux qui travaillent au sein de l’économie sociale ont en commun une éthique de la conviction et de la responsabilité ? Les personnes qui y seraient assignées, pour un « travail gratuit », risqueraient d’y participer avec d’autres motivations, davantage liées à leur situation socio-économique. Auront-elles le même désir de poursuivre le projet de l’association, qu’elles ne connaissent pas toujours ? On peut penser un engagement défrayé, mais ce sera alors un volontariat encadré par des textes clairs, et non du bénévolat.

Sans les bénévoles, notre État-providence s’effriterait davantage encore.


Sans les bénévoles, notre État-providence s’effriterait davantage encore. Le temps libre des retraités et même des jeunes en recherche d’emploi et des chômeurs indemnisés représente une banque de temps de plus en plus riche[8]. Pourtant, le nombre d’offres de bénévolat s’essouffle en regard des demandes. Les associations, les groupes et les collectifs crient au manque de main-d’œuvre. Mais il n’est pas certain que l’entrée en scène de bénévoles « obligés » résolve le problème. On sait que les jeunes en service civique ou dans les dispositifs « ville » ne répondent pas toujours aux attentes des associations et ne s’encastrent pas facilement dans leur organisation.

Choisir l’altruisme

La question se pose de la force des mots et de la manière de les déshabiller. Après en avoir fait l’équivalent du volontariat, puis l’avoir caché derrière le concept d’engagement, faut-il vraiment remplacer le mot bénévolat par celui de travail gratuit ?

Et comment se départir de tout jugement de valeur pour aborder un thème qui, rapporté à l’une de ses racines – celle des bonnes œuvres – risque d’occulter les formes d’exploitation qui se profilent par derrière ? Le souci de faire rentrer dans un emploi ceux qui en sont éloignés est bien dans le droit fil des idées d’insertion, en particulier quand il s’agit des jeunes. Mais le terme de bénévole appliqué à des contributions obligatoires, en échange d’un revenu minimum ou de tout autre dispositif d’aide, est fallacieux.

Depuis plus de trente ans, les études sur les valeurs en Europe rappellent l’altruisme des Français. Si l’on observe une montée de l’individualisation, il n’y a pas davantage d’individualisme, ni de repli sur soi. Il suffit de regarder l’importance des solidarités familiales comme celles, fréquentes, des enfants déjà retraités vers leurs parents[9]. Mais peut-on obliger à l’altruisme ?



[1] Ou « Ehrenamtliche Helfer » (les aidants pour l’honneur) en Allemagne.

[2] D. Ferrand-Bechmann, en coopération avec C. Ferrand-Cooper, Le Bénévolat. Au Bénévole Inconnu !, Dalloz-Juris Éditions, 2014.

[3] Commission du développement régional, Rapport sur la contribution du bénévolat à la cohésion économique et sociale, 10 mars 2008[NDLR].

[4] Ann Chadeau, Claude Thélot et Annie Fouquet, « Peut-on mesurer le travail domestique ? », Économie et statistique, 1981, volume 136.

[5] Ann Oakley, Sex, Gender and Society, Ashgate, 2015 [Temple Smith, 1972].

[6] D’où le choix du sous-titre de mon dernier ouvrage, op. cit.

[7] D. Ferrand-Bechmann, Les bénévoles face au cancer, DDB, 2011.

[8] On parle rarement du bénévolat hors associations ; or il est présent dans les administrations, les prisons, les hôpitaux, les syndicats, les mouvements sociaux et même dans les entreprises qui peuvent l’encourager à l’instar des États-Unis.

[9] Cf. « Quand nos aînés déclarent la dépendance ! », Revue Projet n° 326, février 2012 [NDLR].

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