Rassemblement populaire en faveur des sans abris et des mal logés le 21 février 2008 sur la place de la République à Paris. ©MaxLeMansRassemblement populaire en faveur des sans abris et des mal logés le 21 février 2008 sur la place de la République à Paris. ©MaxLeMans



 

Les indicateurs n’en finissent pas de le montrer, la France est durement touchée par la crise du logement. Parmi les symptômes du mal, il en est un qui nous semble lointain mais qui touche pourtant de près nos espaces urbains. La résurgence des bidonvilles, depuis désormais vingt-cinq ans, ne peut plus être ignorée. Retour sur un débat organisé par Sciences Po et la Revue Projet: « Bidonvilles: quelles alternatives au déni? », le 19 janvier 2016.

Il y a quelques mois, en publiant le numéro « Bidonvilles : sortir du déni », la Revue Projet dérogeait à sa tradition de ponctuer son titre d’un point d’interrogation. Il n’y avait pas là de question, pour une fois, mais une nécessité. Car, s’agissant du retour des bidonvilles au cœur de nos villes, le déni – qui feint d’ignorer qu’ils sont là, que leurs habitants sont bel et bien en quête d’avenir dans nos espaces urbains, que la seule destruction ne fera que les repousser un peu plus loin, compromettant le lien à peine tissé avec leur environnement et leurs droits – ce déni n’était pas une option. « Sortir du déni est un préalable pour sortir de l’impasse », écrivait Jean Merckaert dans son édito.

Sortir du déni, mais comment ? C’est ce nouveau point d’interrogation que nous avons souhaité porter dans le débat. Un débat de vive voix, cette fois, co-organisé par la Revue Projet et le Centre d’études européennes de Sciences Po Paris, le 19 janvier 2016. Sylvain Mathieu, délégué interministériel à l’hébergement et à l’accès au logement (Dihal), Martin Olivera, anthropologue et maître de conférences à l’université Paris 8, Livia Otal, coordinatrice de la mission bidonvilles de Médecins du Monde en Seine-Saint-Denis et Roland Ries, maire de Strasbourg, ont accepté d’y participer. Une pluralité de points de vue saluée en ouverture par Tommaso Vitale, sociologue à Sciences Po, qui a rappelé l’urgence et le sens d’un tel dialogue.

« Il n’y aurait pas de campements sans crise du logement »

Le débat s’ouvre sur un constat. Réapparus en France il y a vingt-cinq ans, les bidonvilles comptent aujourd’hui un peu moins de 20 000 habitants, soit quatre fois moins qu’en 1966. Les politiques publiques à leur égard, si elles ne sont pas univoques, consistent majoritairement en des évacuations – plus de 11 000 personnes ont ainsi été expulsées en 2015 de 111 campements (un chiffre en légère diminution par rapport aux années précédentes). Seuls 29 de ces campements ont été concernés par des propositions de relogement. Cette résurgence s’inscrit dans un phénomène plus large, celui de la crise du logement. Il s’agit donc d’une question de droit commun. Parallèlement, la tendance est pourtant de faire des bidonvilles un « problème rom ». D’où un double problème éthique : celui de la violation de certains droits fondamentaux, notamment ceux des enfants (santé, éducation…), et celui du risque d’un traitement différencié, sur un fondement ethnique, qui revient à rompre le principe d’égalité devant la loi. Aux yeux du rédacteur en chef de la Revue Projet, même s’il est presque anecdotique en chiffres, le sort réservé à ces Roms en bidonvilles est finalement un nœud du débat public.


"Bidonvilles: quelles alternatives au déni... par cerasvideo

« Il n’y aurait pas de campements sans crise du logement », réagit Sylvain Mathieu, invitant à voir le problème dans sa complexité. L’écart entre les besoins et la production de logements va d’ailleurs en se creusant. Contre l’ethnicisation – qui est aussi, selon lui, le fait des institutions européennes –, le délégué interministériel appelle de ses voeux une approche par le prisme de l’exclusion : « C’est par le traitement de la grande précarité que l’on apportera des solutions définitives à ce problème. » Une précarité que Livia Otal qualifie pour sa part d’« ultravulnérabilité », décrivant l’extrême difficulté des habitants des bidonvilles à accéder à leurs droits, en raison même des expulsions répétées. Les effets négatifs des politiques publiques, qu’ils soient recherchés ou collatéraux, sont particulièrement visibles et ont été largement étudiés, remarque Martin Olivera : n’est-il pas temps désormais de s’intéresser aux formes d’insertion qui peuvent émerger ?


« Une dynamique positive s’enclenche »

Comment faire place à d’autres pratiques que celles de l’expulsion ? Roland Ries, après avoir présenté la tradition d’accueil de la métropole strasbourgeoise – qu’il fait volontiers remonter au refuge offert par la ville à Calvin, ou aux ambitieuses politiques sociales de l’époque bismarckienne – revient sur la démarche de la municipalité. S’il est parfois nécessaire « d’évacuer des campements mal situés », il juge « incohérent » de « mettre dans la rue des familles qui vont errer et reconstituer ensuite un autre bidonville ». D’où l’engagement, pris en 2010 devant le Conseil de l’Europe, de ne pas mettre en œuvre « d’expulsion ni de retour systématique au pays sans proposition de solution alternative ». Et sa déclinaison concrète, par la création d’espaces d’accueil aménagés, dès 2011, le dialogue avec les parties prenantes, et l’horizon d’une suppression totale des bidonvilles d’ici à fin 2016.

« Outiller les responsables pour qu’ils sortent de la solution monolithique de l’évacuation » Sylvain Mathieu


L’expérience est-elle transposable ? Pour Sylvain Mathieu, « une dynamique positive s’enclenche depuis environ deux ans ». Une « prise de conscience » qui fait son chemin dans les décisions publiques : l’évacuation repousse le problème sans donner les moyens de sa résolution dans le temps long. « Une évacuation, c’est toujours un échec », martèle le Dihal. L’apport de solutions suppose trois clés : l’articulation du temps court (celui de l’urgence face à la précarité ou aux demandes des riverains) et du temps long (les solutions, qui passent par la stabilisation et l’accompagnement social, prennent du temps) ; la qualité du partenariat entre la commune et l’État ; le choix, enfin, d’une échelle d’action pertinente, métropolitaine ou régionale. Plusieurs métropoles commencent à se doter d’une approche territoriale : Nantes, Strasbourg, Grenoble, Marseille, Toulouse… Le rôle de la Dihal, en la matière, est « d’outiller les responsables pour qu’ils sortent de la solution monolithique de l’évacuation ».


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« Les clés, il faut toujours les inventer ». Mais, pour l’anthropologue Martin Olivera, l’une d’elles réside indéniablement dans la construction de logements. C’est peut-être ce qui distingue la situation actuelle des périodes précédentes durant lesquelles l’habitat précaire a constitué un problème public : au début du XXe siècle, la volonté d’éradication de la « Zone » a côtoyé la construction de logements à faible loyer, tandis que les années 1960 ont vu naître, laborieusement, une politique de résorption. Le contexte a changé, objecte Sylvain Mathieu, économiquement et institutionnellement : le « millefeuille » territorial actuel n’est pas sans effet sur la dynamique de construction de logements.

« J’habite, donc je suis »

Qu’en est-il des expériences d’autres pays qui « durcissent » les bidonvilles en les intégrant à la ville ? La mairie de La Courneuve, comme d’autres avant et après elle, a craint la pérennisation du bidonville du Samaritain[1]. « Ce sont les expulsions qui pérennisent les bidonvilles », estime au contraire Livia Otal. La première étape est peut-être de reconnaître leurs occupants comme de véritables habitants de la ville – à l’image de Roland Ries qui parle d’eux comme des « Strasbourgeois ». Pour la coordinatrice de Médecins du Monde, le terme de « campement illicite », parce qu’il suggère le nomadisme et insiste sur l’illégalité, a pour effet d’empêcher cette reconnaissance. Or comment accéder à ses droits si l’on n’est pas domicilié, et comment obtenir une domiciliation si l’on n’est pas considéré comme habitant d’un territoire ? Dans ce contexte, « une stabilité temporaire qui permettrait aux personnes de s’ouvrir vers leurs droits et au droit de s’ouvrir vers les personnes » constituerait un sas vers l’insertion, une insertion qui n’est pas hors de portée.

« Une stabilité temporaire permettrait aux personnes de s’ouvrir vers leurs droits et au droit de s’ouvrir vers les personnes. » Livia Otal



"Bidonvilles: quelles alternatives au déni... par cerasvideo

L’exemple de Montreuil, où un projet de maîtrise d’œuvre urbaine et sociale a abouti au relogement de la totalité de ses bénéficiaires, est commenté par Martin Olivera. Il n’y a sans doute pas de recette, et les facteurs de réussite sont pour une part conjoncturels ; mais la possibilité d’une stabilité résidentielle, et celle d’accéder à un titre de séjour, donc à des droits, sont déterminantes. Il faut aussi, à ses yeux – l’intervenant parle ici de son expérience associative – « que ces dispositifs laissent suffisamment d’autonomie aux familles pour mener leur propre chemin sans les enfermer dans un schéma rigide d’intégration ». Deux écueils, donc : situer la réussite du projet dans la stabilisation du terrain, alors que le vrai travail, celui du lien avec le droit commun, commence là ; et voir l’autonomie de ces familles comme un obstacle alors qu’elle constitue une vraie ressource dans une dynamique d’insertion.

Sortir de l’urgence

La temporalité est indéniablement un enjeu décisif. Il faut, pour le maire de Strasbourg, « une réponse d’urgence avec une perspective de moyen terme », qui associe la création de conditions décentes et l’accompagnement social, l’apprentissage du français, la scolarisation... Ce qui manque avant tout aux habitants des bidonvilles comme aux intervenants extérieurs, regrette Livia Otal, c’est une « visibilité dans le temps ». L’action de Médecins du Monde est souvent une « mission de Sisyphe », interrompue dans la phase de réponse à l’urgence, avant d’avoir pu passer le relais aux structures de droit commun. L’enjeu est bien, pour le Dihal, de permettre et d’articuler cet accès à un droit commun existant et déjà consistant. À cet égard, les difficultés sont souvent d’ordre institutionnel et territorial, et la situation en Seine-Saint-Denis – département le plus pauvre de France – doit aussi être lue sous cet angle.



"Bidonvilles: quelles alternatives au déni... par cerasvideo

Le débat est loin d’être épuisé. Les questions de la salle permettent des précisions sur le processus à l’œuvre à Strasbourg, les nouvelles arrivées, les choix de relogement opérés. Des interpellations, aussi, sur la place du sentiment anti-Roms, ou le risque d’essentialiser cette forme d’habitat. Le temps des réponses, malheureusement trop bref, montre, s’il le fallait, que le sujet continue à interpeller, que le dialogue est à poursuivre et les alternatives à consolider.


[1] Expulsés le 27 août 2015, les habitants du Samaritain vivaient pour certains depuis sept ans dans ce qui était devenu le plus vieux bidonville de France. Médecins du Monde et la Fondation Abbé Pierre avaient proposé un projet alternatif de résorption du bidonville, qui n’a pas été retenu. Cf. les extraits du communiqué du maire de la Courneuve dans « Bidonvilles: sortir du déni », Revue Projet n° 348, octobre 2015, p. 37.

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