La revue « Projet », l'euro et le projet européen


Il est des héritages qui obligent. On sait le défi de s’affirmer soi-même face à l’une ou l’autre figure parentale, parfois encombrante mais dont on a reçu la vie. La culture, les valeurs, la vision du monde demandent elles aussi à être interrogées, bousculées. Mais elles ne vivent que d’être habitées, pratiquées, renouvelées. Entre révolte et conservation d’un patrimoine, la liberté avec laquelle chacun envisage le rapport à l’héritage est bien souvent le curseur autour duquel se forment les clivages au sein des familles, des entreprises, des courants politiques ou artistiques. Et l’on se définira tantôt ancien ou moderne, tantôt conservateur ou progressiste.

L’héritage européen cristallise clairement ce type d’opposition. Toute une génération, légitimement fière d’avoir contribué à l’édification d’une construction unique dans l’histoire, et garante sur le Vieux Continent d’une paix qui n’a pas de prix, semble incapable d’en faire l’inventaire. La filiation Schuman-Monnet-Schmidt-Delors semble si forte que tout recul critique est perçu comme une trahison. Le débat sur l’euro, en particulier, manque de sérénité parce qu’il met en jeu le grand œuvre que des générations ont voulu léguer. Comme si poser la question de sa survie relevait du crime de lèse-majesté. Nous avons choisi, avec nos revues partenaires en Europe[1], de la prendre à bras-le-corps.

Soyons clairs : la revue Projet est favorable dans son principe à la monnaie unique en ce qu’elle symbolise l’alliance de peuples, si longtemps déchirés, autour d’un projet commun ancré dans les valeurs de paix, de dignité humaine et de solidarité. D’autant qu’elle présente l’intérêt économique évident de réduire les incertitudes de change. Mais l’euro n’est pas une fin en soi. Il reste un outil au service d’un projet. Or il est temps, manifestement, d’expliciter à nouveau, voire de réinventer ce projet commun, car un accord sur un tour de vis budgétaire ne saurait en tenir lieu.

On ne sauvera pas ce symbole monétaire à n’importe quel prix (cf. Gaël Giraud). Car c’est d’abord le prix de la devise européenne qui est en jeu : s’il permet à l’Allemagne d’engranger des excédents commerciaux, il est en revanche surévalué pour beaucoup d’autres. Tantôt venant d’Espagne (cf. Joan Majó Cruzate) et tantôt d’Italie (cf. Marco Lossani), le mistral et la tramontane de la colère soufflent en Europe du Sud. Comment ne pas alourdir encore les dettes publique et privée si aucun surplus n’est envisagé sur le front des exportations ? Les règles de la zone euro interdisant un ajustement par la monnaie, sauf à revenir à la monnaie commune (cf. André-Jacques Holbecq), ces pays n’ont, pour tenter de recouvrer leur compétitivité, que les coupes dans la dépense publique, la réduction des salaires et des niveaux de protection sociale, et le chômage (cf. Jacques Sapir). Pour Arnaud Montebourg, le coût social s’annonce si élevé que la zone euro n’y survivra pas sans une solidarité accrue des peuples européens et sans la possibilité pour la Banque centrale européenne de créer de la monnaie au bénéfice des États. Pour Jean Peyrelevade, la seule solution pour sortir de la crise par le haut est d’avancer vers le fédéralisme budgétaire. Jean-Pierre Jouyet en appelle lui aussi à un véritable gouvernement économique de la zone euro pour desserrer la contrainte exercée par les marchés, dont il dénonce l’opacité. Ou, comment honorer l’intuition des concepteurs de la monnaie unique.

27 avril 2012


1 / Aggiornamenti sociali (Italie), En question (Belgique), Working Notes (Irlande), Cuadernos CJ (Espagne).



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