La monnaie apparaît comme un domaine, par excellence, dont sont exclus les citoyens, priés de l’utiliser sans broncher pour épargner, commercer ou payer l’impôt. Le renoncement à toute forme d’« ingérence » politique en la matière est tel que les États de la zone euro ont confié la gestion de leur monnaie à une instance indépendante. Au moins la crise a-t-elle ce mérite : rappeler combien la monnaie est, fondamentalement, une question politique.

Car abandonner l’ambition de gouverner la monnaie revient à exposer l’activité économique et l’emploi à une instabilité destructrice, tant il s’agit d’un lieu spéculatif, où les transactions de change atteignent des volumes près de soixante-dix fois supérieurs à ceux des transactions commerciales[1]. Ce serait ignorer, aussi, un enjeu central de répartition de la richesse, la monnaie dominante – le dollar – servant de pompe aspirante de l’épargne mondiale. Une telle attitude reviendrait, enfin, à déserter l’arène internationale, où la monnaie est devenue le terrain d’affrontement des principales puissances, États-Unis et Chine, sous le regard intéressé des banques d’affaires.

La monnaie nécessite l’adhésion. Soixante-sept ans après Bretton-Woods, les grandes puissances sauront-elles s’accorder sur un nouvel équilibre conjuguant stabilité, équité et légitimité, seul à même de susciter durablement l’adhésion des peuples? Opèrent-elles déjà un repli stratégique derrière des alliances régionales? Ou fourbissent-elles leurs devises guerrières ? La réforme du système monétaire a valeur de test de la capacité des nations à coopérer, voire à créer du contrat social à l’échelle mondiale. Aussi l’intuition française d’en faire une priorité du G20, en 2011, est-elle juste. Mais le défi est colossal. Il faudra aux représentants français la détermination, l’intelligence de porter une parole européenne. Et l’humilité.



[1] En 2010, le marché des changes atteint 3981 milliards de dollars/jour(source : BRI) et les exportations annuelles de marchandises, 13825 milliards de dollars (source : OMC, notre calcul)


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