Un nouveau « Bretton-Woods » ne saurait émerger tant que le « Vieux G7 » de 1975 prétend garder la main. La réponse passe-t-elle par les coopérations régionales ?

La crise états-unienne, qui a contaminé le reste du monde à travers l’utilisation du dollar comme monnaie pour le crédit et le commerce international, a fait surgir un débat sur les nouvelles institutions souhaitables et sur la monnaie de réserve. L’instabilité engendrée par la volatilité des marchés des changes et des capitaux, conjuguée avec l’échec des instruments créés après la seconde guerre mondiale pour assurer la stabilité de l’économie mondiale, ont favorisé la régionalisation de l’architecture financière internationale[1]. Sans faire l’objet d’un débat comparable à ceux préalables aux accords de Bretton-Woods en 1943-44, celle-ci se met en place par le biais d’accords régionaux. Nous passerons ici en revue les trois problèmes auxquels cette coopération régionale cherche à apporter des réponses : le Fonds monétaire international (Fmi), le dollar et les droits de tirage spéciaux (DTS).

Pays riches très endettés[2]

Le consensus actuel sur le développement promeut un soutien aux exportations, censées apporter des excédents commerciaux et une croissance durable. Cette théorie suppose l’existence d’acheteurs déficitaires, facteurs d’excédent pour le pays producteur, plus efficace et moins coûteux. Elle implique une sous-consommation dans le pays exportateur et une surconsommation chez l’importateur. L’exportateur aura une balance des paiements excédentaire et un fort niveau d’épargne en devises, qu’il pourra recycler dans le pays en déficit commercial.

Ce système peut fonctionner à court terme, tant qu’il n’y a pas d’accumulation de dettes ni de réserves. À long terme en revanche, l’économie déficitaire risque le surendettement et la dépréciation de sa monnaie. Inversement, les pays excédentaires peuvent être amenés à réévaluer leur monnaie. En bref, l’épargne des pays pauvres permet la surconsommation des pays riches, ce qui constitue un contresens éthique et économique (voir tableau 1).





En 2008, au sein de l’ancien G7 (les sept pays les plus industrialisés en 1975), le niveau d’endettement total était en moyenne quatre fois supérieur à celui des sept principaux pays émergents. La seule dette extérieure était entre trois et vingt fois plus élevée dans l’ex G7 que pour les émergents. Parallèlement, ces derniers détiennent des réserves internationales nettement plus importantes. La différence représente le crédit net apporté par les émergents aux économies mûres, puisque les réserves internationales sont constituées de bons du Trésor dans les quatre monnaies reconnues.

Le problème du Fonds monétaire

Les sévères conditions imposées par le Fmi, des années 1980 à 2000, avec une contraction de la consommation et un ajustement drastique de la dépense publique, au prix de graves problèmes sociaux et politiques, ont affecté son image, amenant à douter de sa pertinence. Les crises asiatique et argentine ont particulièrement écorné la réputation d’une institution dont l’intervention fut très tardive et accompagnée de tout un cortège de conditions. Mais la crise de 2007 fut l’occasion pour le Fmi de retrouver une clientèle, surtout en Europe et dans les anciens pays socialistes en termes de volume de prêts, et en Afrique quant au nombre de pays.

Reste qu’il n’est pas sûr que le Fonds ait la taille nécessaire pour résoudre les problèmes globaux. Malgré l’injection massive de ressources annoncée au G20 de Londres, les ressources qu’il gère demeurent limitées. Le fonds de stabilisation européen et le fonds multilatéral asiatique cumulent 800 milliards de dollars (au 3 janvier 2011), soit trois fois plus que les 235 milliards de dollars du Fmi – selon le bilan 2010[3].

Le problème du dollar

Le rôle du dollar américain comme monnaie de réserve se trouve mis en question, dès lors que les États-Unis sont devenus lourdement déficitaires et détenteurs d’une monnaie faible. La diminution du poids de l’économie américaine et l’émergence de nouveaux grands acteurs internationaux appellent l’utilisation de nouvelles monnaies d’échange. D’autant que la volatilité du cours affaiblit la suprématie du dollar, comme ce fut le cas en son temps pour la livre sterling. L’émission de 2 600 milliards de dollars pour relancer l’économie américaine n’a pu qu’accentuer le phénomène[4]. Et la stratégie de dépréciation du dollar pour soutenir les exportations a été en s’accentuant depuis le début de la décennie (cf. tableau 2). Cette politique du « chacun pour soi » a été baptisée « guerre des monnaies » par l’hebdomadaire The Economist en octobre 2010[5].





Le problème du DTS

Un droit de tirage spécial (DTS) a été créé en 1968 à partir des quatre économies qui pesaient le plus au plan mondial (cf. tableau 3). Les critères ont été modifiés par la suite pour mieux prendre en compte les poids respectifs dans le commerce mondial. Dans la structure de l’économie mondiale en 2010 mesurée en parité pouvoir d’achat (PPA)[6], les quatre principaux pays n’incluent pas l’Europe, qui pèse fortement dans le commerce mondial mais n’est pas un pays. Si l’Allemagne doit figurer dans le panier, c’est son propre poids et non celui de l’Europe qui sera considéré. Cette question de pouvoir amène à réviser tant le concept de DTS que ses composantes, pour avoir un véritable reflet du monde actuel.





Qui doit gouverner la monnaie de réserve ?

Selon le Fmi, les monnaies de réserve sont celles de ses cinq principaux actionnaires, autrement dit celles des pays membres qui ont les quotas les plus importants (statuts du Fmi, article XIII.2.B). Cette définition fait des monnaies de réserve une question politique. Or les cinq principales économies actuelles sont les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Inde et l’Allemagne. En dépit des ajustements opérés en 2010, les quotas du Fmi ne reflètent pas ces changements.

Pourquoi une telle sous-représentation au Fmi de la Chine et l’Inde et une telle surreprésentation de l’Allemagne, du Royaume-Uni, de la France et du Japon ? Si les quotas font des cinq principales économies celles qui déterminent les monnaies de réserve, alors leur répartition ne reflète pas la réalité. Les nouvelles monnaies de réserve et le nouveau DTS devraient comprendre le dollar, le yuan, la roupie, le yen et l’euro. La possession de monnaies des pays émergents est aujourd’hui enregistrée comme de l’investissement direct ou de l’investissement de portefeuille. Parallèlement, les systèmes de compensation intra-régionaux sont comptabilisés comme des réserves.

L’arbitraire souligné par la dernière colonne du tableau 3 reflète le pouvoir gardé par l’ancien G7 au sein du Fmi. S’il était réformé en profondeur, afin de refléter la pluralité du nouveau siècle et l’évolution de la structure mondiale du pouvoir, le Fonds devrait être le garant du DTS comme monnaie de réserve mondiale. Faute d’une telle évolution, des alternatives s’organisent déjà au niveau régional.

La dynamique de Chiang Mai en Asie

Les processus d’intégration stratégique en cours résultent de la dynamique des flux commerciaux et de capitaux, et non de négociations multilatérales. Dans ce cadre, les raisons d’être de la coopération financière régionale sont d’éviter le déséquilibre des changes, de contrer rapidement les attaques spéculatives, de faire circuler l’épargne et de favoriser le commerce.

Pour comprendre la coopération financière en Asie, il faut revenir à la crise asiatique de 1997-98, lorsque le Japon et les gouvernements de l’Association des nations du Sud-Est asiatique[7] (Asean) ont cherché à prévenir la répétition du problème survenu en Thaïlande, et lancé l’idée d’un fonds monétaire asiatique. Washington qui s’y était d’abord opposé, a fini par céder lorsque l’idée est revenue sur la table à Chiang Mai, en 2000. C’est ce changement d’attitude américaine, dont les raisons ne sont pas claires, qui a décidé le Japon à approuver le régionalisme.

Deux paniers de monnaies asiatiques ont été esquissés ; un fonds multilatéral de soutien à la balance des paiements doté de 120 milliards de dollars a été créé, et un marché de bons du Trésor doublé d’un fonds de garantie de 700 millions de dollars a été proposé[8]. En outre, depuis 2009, des accords de paiement intra-régionaux en monnaies nationales ont été signés, par lesquels la Chine commerce en yuan au sein de l’Asean+3[9], induisant un volume élevé d’échanges en monnaie chinoise et transformant de facto le yuan en monnaie de réserve. Depuis 2010, le commerce entre la Russie et la Chine s’effectue également en monnaies nationales, et le yuan s’échange sur les marchés internationaux, où certains le considèrent déjà comme une monnaie de réserve.

La dynamique asiatique a tiré les leçons de l’expérience européenne. En témoigne la création à Singapour d’un Bureau de recherche macroéconomique, chargé de suivre tant les déséquilibres fiscaux que les déséquilibres extérieurs et de change de l’Asean+3. Ce bureau gèrera le fonds multilatéral de soutien à la balance des paiements.

L’Unasur et la dynamique latino-américaine

En Amérique latine, trois groupes de pays se distinguent selon leurs principaux partenaires commerciaux. Ceux du Golfe des Caraïbes commercent surtout avec les États-Unis, ceux du Pacifique Sud avec l’Asie et ceux du Mercosur (Marché commun [d’Amérique] du Sud), entre eux. Certains pays des Caraïbes ont formé une association, l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (Alba), conçue autour de la coopération Sud-Sud et qui comporte un système de crédit compensé pour le commerce industriel, le « Sucre ». Pour l’espace de l’Unasur (Union des nations sud-américaines), qui regroupe le Mercosur et la Communauté andine, j’ai proposé la création d’un panier monétaire sud-américain, qui n’est pas encore débattu dans les enceintes politiques. L’initiative a été prise, enfin, d’une Banque du Sud, banque de développement d’un nouveau genre, qui ne centre pas son activité sur les infrastructures. Mais il ne s’agit pas d’un mécanisme de liquidité régionale, que pourrait en revanche représenter un Fonds monétaire du Sud[10].

La constitution de la Banque du Sud a pour objectif la circulation de l’épargne régionale au sein de l’espace sud-américain, et l’autonomie dans la définition des politiques économiques, alimentaire, de santé et d’environnement, tirant les enseignements des dommages provoqués par les banques multilatérales de développement qui ont affaibli cette autonomie. Une réelle coordination semble se faire jour en Amérique du Sud pour maintenir la stabilité des changes au sein de la région, à l’exception de l’Argentine et du Venezuela. Des accords de paiement en monnaie nationale entre le Brésil et l’Argentine, appliqués depuis novembre 2008, se développent en reales, monnaie brésilienne. Celle-ci s’est fortement apprécié au sein du Mercosur, mais les autres monnaies restent assez stables entre elles et les indicateurs macroéconomiques sont relativement homogènes.

La dynamique de l’Unasur a consisté à généraliser les plus grandes avancées au sein de la Communauté andine ou du Mercosur à toute la région, afin de constituer un espace sud-américain intégré aux plans politique et économique.

Apprendre de l’euro

En somme, les institutions héritées de la Seconde guerre mondiale ont démontré leur incapacité à gérer les crises contemporaines, et la forte dépréciation du dollar, depuis le début des années 2000, rend son usage comme monnaie de réserve et d’échange problématique. Le DTS doit être réformé pour que les monnaies qui composent le panier reflètent l’évolution de l’économie mondiale. Mais son utilisation comme nouvelle monnaie de réserve supposerait qu’elle soit gouvernée par un Fmi profondément réformé pour faire droit aux nouvelles puissances économiques. L’Europe, en particulier, devrait céder des quotas à l’Asie. Reste que le pouvoir ne s’offre pas, il s’approprie. En Asie comme en Amérique latine, des processus de coopération financière sont en marche, qui regardent l’expérience de l’euro pour éviter les mêmes travers. Les leçons que le reste du monde tire des problèmes de l’euro n’ont pas de prix.

Traduit de l’espagnol par Jean Merckaert.



1 / Fritz Barbara, Metzger Martina (dir.), New Issues in Regional Monetary Coordination : Understanding North-South and South-South Arrangements, Palgrave Macmillan, 2006.
2 / L’auteur fait référence à l’initiative d’allègement de la dette prise par le G8 en 1999 en faveur des pays pauvres très endettés, en contrepartie d’une mise sous tutelle par le Fmi [Ndlr].
3 / « Financial Statements », rapport 2009-2010 du Fmi.
4 / « Geithner says Bank-Rescue Plans may reach $2 Trillion », Bloomberg, 10 février 2009.
5 / « Currency Wars », The Economist, 15 octobre 2010.
6 / Le Pib peut aussi être mesuré en dollar nominal à un moment donné, mais la mesure en PPA permet les comparaisons dans le temps et entre pays.
7 / L’Asean regroupe les Philippines, l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, la Thaïlande, le Brunei, le Vietnam, le Laos, la Birmanie et le Cambodge.
8 / Banque asiatique de développement, « ADB to Contribute to Asean+3 Credit Guarantee Facility », 14 avril 2010.
9 / Qui associe la Chine, le Japon et la Corée du Sud aux réunions de l’Asean.
10 / Cf. Guilherme Delgado, « Perspectives économiques, le cas du Brésil », et Manuel Hidalgo Valdicia, « Le temps de l’intégration », Projet n° 318, septembre 2010 [Ndlr].



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