Prévention : un beau mot, qui traduit une attitude au fondement du lien social. Il désigne une sortie de soi, pour « aller au devant » des appels des autres et se constituer dans cette rencontre comme sujet. Cette présence aux autres et au monde est en rupture avec un rapport d’immédiateté – celui de l’animal – et un élargissement de sa connaissance et de sa sensibilité. Mais cette sensibilité est aussi pour l’homme l’expérience d’un manque. Dès lors le rapport au monde devient risque, parce qu’il est exposé aux influences extérieures. Le sujet prévenant s’ouvre à de nouvelles possibilités, dans les liens qu’il noue, consolide, renoue, mais ces liens ne sont pas une protection machinale comme celle que propose l’instinct animal. La « porosité » de l’homme, selon le mot de Michel Serres, est la condition de possibilité de son développement, en construisant un sens de son existence avec les autres.

Mais voici que dans une société qui se vit de plus en plus comme confrontée à de multiples risques, la prévention a changé de sens. Le lien social n’est plus fondé sur un projet partagé, ouvert, élaboré dans la confrontation même des attentes, pour viser un bien commun. Il est fondé, de plus en plus, sur des peurs éprouvées face à de nouveaux dangers : les dangers qui menacent notre planète, les dangers de nouvelles épidémies, les dangers de l’insécurité importée d’ailleurs (le terrorisme…), les dangers de fractures entre populations, entre générations, les dangers de la violence, de la criminalité, de l’incivilité… C’est la peur, et non plus l’attention, qui semble réunir des populations, s’alliant pour demander d’être protégées et prémunies. Les peurs, bien sûr, se fondent sur des réalités indéniables, mais elles se nourrissent aussi d’un imaginaire, qui les renforce et qui surtout oriente les réponses qu’on lui offre.

La véritable prévention s’adresse à des hommes qui vivent dans un monde nécessairement marqué par l’indétermination, la diversité, les risques à assumer. Elle propose, certes, des mesures pour les aider, les informer, les soigner… Elle n’hésite pas à recourir à la fermeté, par le rappel de la loi – protectrice des droits –, mais pour que face à cette loi des sujets prennent conscience de leurs limites : celles du vivre ensemble, dans le respect d’un bien-être commun.

Or, aujourd’hui, la prévention se fait à la fois opinion, réaction spontanée (nous avons tous des « préventions »), avant même toute rencontre et toute compréhension, et requête fébrile d’une réponse quasi assurée – celle que prétend garantir la mise en œuvre des moyens de plus en plus sophistiqués de la science – en médecine par exemple – et de la technique – pour la surveillance…

La prévention est souvent suspicion. Une suspicion qui est à l’œuvre jusque dans les discours des politiques publiques (cf. Philippe Robert). Des « prévenus » sont cités au tribunal de l’opinion ou des intervenants sociaux. Des catégories sont les objets privilégiés de cette prévention : des populations « cibles » de campagnes de santé, des groupes plus particulièrement désignés à une surveillance attentive. Au bout du compte, on attend de l’État qu’il prenne le relais de l’Église – qui proposait le salut : à lui d’offrir, ici-bas, le bien-être, la sécurité, la protection, fût-ce par le contrôle des citoyens1 . Ce basculement de la prévention n’est-il pas, insidieusement le reflet d’une « anthropologie guerrière » ?2 Le consentement à entrer dans une guerre préventive, à l’image de celle qui fut déclenchée au Moyen-Orient ! Le danger est là, avant même sa traduction en acte. Il s’agit d’y répondre, par des campagnes, pour atteindre des objectifs désignés par des états-majors et des spécialistes en stratégie3 . Cela ne vaut pas seulement vis-à-vis de la grande délinquance, mais aussi pour la sécurité dans les espaces communs, les contrôles des prestations, les mesures sanitaires… Des propositions ont été avancées pour déceler une dangerosité chez des enfants, dès leur plus jeune âge, en fonction de déterminants sociologiques ou psychologiques. Au lieu de la « présomption d’innocence », c’est désormais sur celle « d’innocuité » qu’il faut se fonder4 . La législation, en 2008, n’a-t-elle pas entériné cette solution, quand elle permet de maintenir en « sûreté » des individus censés dangereux, alors même qu’ils n’ont pas commis de nouveaux crimes ou délits ? Le délinquant est ainsi maintenu en prison, une fois sa peine exécutée, parce qu’il reste considéré comme une menace. Cette dangerosité, établie non par jugement mais par expertise, désigne des ennemis en puissance contre lesquels on veut se prémunir. Mais, en fin de compte, beaucoup ne sont-ils pas dans nos sociétés potentiellement dangereux ? D’où la multiplication des digicodes, des grilles, des vigiles, des vérifications. Et ces mesures répondent à une demande forte, comme si les citoyens étaient prêts à sacrifier des libertés fondamentales au nom de la sûreté (cf. Jean-Claude Vitran).

La peur des dangers à affronter ensemble peut être un lieu où se fonde une vraie solidarité (lors d’un incendie, d’une tempête, face aux risques pour l’avenir de la planète…). Mais elle prend souvent le visage de la peur de l’autre, d’une ségrégation qui finit par réduire chacun – celui qui se protège, comme celui dont il se protège – à des critères que l’on veut maîtrisables (données, mesures…).

Dans un monde ouvert, imprévisible, la seule anticipation pour dépasser les caprices du couple liberté/sûreté, est-elle celle d’un pouvoir chargé de mener une guerre préventive de tous contre tous, ou celle d’un marché de la surveillance qui profite de nos peurs pour rendre des dispositifs censés garantir de tout risque ? La solidarité passive, née de la peur, peut-elle laisser place à la recherche obstinée d’une communauté de sujets, affrontant leur part de risques dans une vraie prévenance des droits de chacun ?

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