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Ce qu’on appelle la crise n’est que la loupe grossissante de mutations plus profondes, qui viennent de beaucoup plus loin dans le temps. La première vague de ces transformations conduit à la crise systémique actuelle. Systémique, car il ne faut pas isoler la crise financière de la crise écologique, de la crise sociale et même d’une crise qu’on peut dire géopolitique et civilisationnelle. Si l’on s’occupe uniquement de l’aspect financier et de l’aspect économique, en oubliant les autres dimensions, on répond par une fuite en avant, qui s’accompagne d’une fuite en arrière sur les terrains  écologique et social ; on le voit déjà avec l’annonce des plans d’austérité et la régression par rapport aux avancées écologiques.

Cette première vague n’est pas née de la seule faillite de la banque américaine Lehman Brothers. C’est un courant beaucoup plus fort, associé à un grand échec, celui de l’« ultra-capitalisme » des trente dernières années, lequel faisait lui-même suite à l’échec de l’ultra-dirigisme (effondrement de l’empire soviétique). Cette première vague est beaucoup plus longue et profonde que ne le perçoit la vision à court terme d’une crise économique et financière qui aurait démarré à l’automne 2008 et dont la crise ouverte par le risque de faillite d’États comme la Grèce montre qu’elle n’est pas près de se terminer. Il nous faut donc penser ce qu’il y a de commun aux deux échecs de l’ultra-dirigisme et de l’ultra-capitalisme.

Le premier élément qui permet de comprendre pourquoi la crise actuelle est systémique, c’est la démesure (que les Grecs appelaient ubris). Cette démesure dans nos rapports à la nature, ce qu’on a appelé le productivisme, est à la racine des deux grands problèmes écologiques que nous affrontons : celui de la responsabilité humaine dans le dérèglement climatique (dégagement excessif de gaz à effet de serre) et celui des atteintes gravissimes à la biodiversité (risque d’une « sixième grande extinction » des espèces).

Sur le plan social, cette démesure est au cœur d’un phénomène qui prend une dimension mondiale : l’explosion des grandes fortunes. Les plus grandes fortunes mondiales représentent de une à trois millions d’années de Smic français. Selon l’Observatoire des inégalités, si l’on compare ces sommes avec le seuil de pauvreté mondial (561 euros annuels), l’homme le plus riche du monde, Bill Gates, possède une fortune qui lui est 55 millions de fois supérieure. Le premier Français, Bernard Arnault, patron de LVMH, est à la tête d’une fortune équivalant à un million d’années de Smic. La seule fortune des trois premiers du classement équivaut aux revenus annuels des 150 millions les plus pauvres de la planète. Cela s’appelle de la démesure ! Rappelons que sous la présidence Eisenhower (plutôt conservatrice), le taux d’imposition des plus hauts revenus était de 91 %. On est loin du « boucler fiscal » français. Ces écarts colossaux provoquent des conditions insoutenables pour le « vivre ensemble », tant à l’échelle planétaire qu’au sein d’une nation.

Autre démesure : le décalage abyssal entre l’économie réelle et l’économie spéculative et financière. Une étude de l’un des anciens responsables de la Banque centrale de Belgique, Bernard Lietaer, a mis en évidence qu’avant l’entrée dans la crise proprement dite, 3 200 milliards de dollars environ s’échangeaient sur les marchés financiers. Mais, dans cette énorme quantité de transactions financières, ce qui correspond à des biens et des services réels, c’est-à-dire à de l’économie réelle, représente moins de 3 %. L’essentiel des échanges se joue dans l’économie spéculative. Et ces 97 % ne sont pas « virtuels », comme on a l’habitude de dire. Les dollars, les euros, les yens qui y circulent ont la même valeur que dans l’économie réelle. Ces 97 % des échanges financiers représentent ce que l’on pourrait appeler « l’économie émotionnelle ». Le Wall Street Journal avait vendu la mèche à l’occasion du krach de 1987 : « Wall Street ne connaît que deux sentiments : l’euphorie ou la panique ». Ces sentiments sont toujours valables pour la crise actuelle. On est loin de l’arbitrage rationnel supposé ou des mécanismes de régulation contrôlés attendus.

Euphorie et panique : deux mots évoquant des phénomènes psychiques, voire psychiatriques. Sur les marchés financiers, l’explication par la psychose maniaco-dépressive (alternances d’états euphoriques, souvent excessifs et maladifs, et d’états dépressifs) semble plus éclairante que celle des analyses d’optimisation rationnelle. Alan Greenspan, ancien président de la FED, a répété pendant des années : « Attention, l’exubérance des marchés financiers est irrationnelle ». Cette exubérance irrationnelle a été suivie d’une dépression tout aussi irrationnelle. Quand le cœur de notre société, voire le cœur de notre civilisation, est ainsi concentré sur l’économique – ce qui ne s’était jamais produit dans l’histoire d’aucune autre civilisation –, qu’au cœur de l’économie se trouve l’organisation financière et qu’au cœur de cette organisation financière on trouve euphorie et panique, est-il étonnant que le système devienne insoutenable ?

Il y a donc démesure dans les rapports à la nature, démesure dans le creusement des inégalités sociales, démesure dans le fossé entre économie financière et économie réelle. Mais il faut garder en mémoire, pour ne pas reproduire les erreurs du passé, une autre démesure, celle du rapport au pouvoir, qui est à l’origine de l’effondrement du système soviétique. Dans les années trente, après une période d’ultra-capitalisme (terme que je préfère à celui d’ultra ou néolibéralisme : ces mouvements étaient anti-libéraux sur les plans politique et culturel), toute une partie de l’humanité est tombée brusquement dans un excès inverse : ultra-dirigisme bureaucratique, voire totalitaire. Un tel mouvement pendulaire ne peut conduire qu’à la guerre. La démesure dans l’ordre du rapport au pouvoir est aussi grave que dans le rapport à la nature ou à la richesse.

Démesure et mal être

Cette démesure est aux conséquences des logiques de « mal-être ». En 1998, le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) avait démontré qu’on pourrait faire des pas de géant dans la lutte contre les maux vitaux de l’humanité – faim, non-accès à l’eau potable et aux soins de base – en doublant la somme des aides allouées : il suffisait de rajouter 40 ou 50 milliards aux sommes déjà versées. Mais chacun déclarait qu’il était impossible de trouver de telles sommes. Or, dans le même temps, 400 milliards de dollars étaient engloutis dans les dépenses de publicité et au moins autant dans l’économie des stupéfiants… Quant aux dépenses militaires mondiales, elles étaient évaluées à l’époque à 800 milliards de dollars.

Regardons de près ces trois grands budgets. Qu’y a-t-il derrière l’économie des stupéfiants ? Pour l’essentiel, une économie de la compensation du mal être. Qu’est-ce qui se joue dans les dépenses militaires (aujourd’hui plutôt 1 300 milliards de dollars) ? Peur, domination et maltraitance. Légitime défense, prétend-on ; mais nous savons que la part proprement « protectrice » des dépenses militaires est minime ; quand on prépare et déclenche une « guerre préventive », il ne s’agit pas de défense mais de peur d’autrui : on fait la guerre pour empêcher l’autre de la faire et l’on entre alors dans le cercle vicieux de la course aux armements. Quant à la publicité (dont le budget mondial est aujourd’hui de 700 milliards de dollars), de quoi nous parle-t elle ? De beauté, bonheur, amitié, voire sérénité : toutes choses qui sont de l’ordre de l’être. Notre désir dans l’ordre de l’être est ainsi détourné vers des consommations dans l’ordre de l’avoir. Une bonne partie de la publicité vient nous réconforter, nous consoler d’une société qui nous fait vivre en permanence dans le stress, dans la vitesse, la dureté : plus nous sommes dans la destruction écologique, plus nous nous avons besoin qu’on nous promette de la beauté; plus nous sommes dans le stress et la compétition, plus nous avons besoin que l’on nous promette de la beauté, de la sérénité, de l’amitié et de la paix.

Cette logique du « toujours plus » n’a pas pour seule conséquence la frustration des consommateurs. Elle rejaillit aussi sur une partie de la population mondiale, celle qui se trouve tout au bout de la chaîne. Lorsque quelques êtres humains se consolent par de l’hyper consommation, ils creusent le trou des « raretés » qu’évoque le programme des Nations unies pour le développement : alimentation, eau, soins de base, logement… Ces raretés sont en fait artificielles.

Additionnons les dépenses de l’économie des stupéfiants (gestion du « mal de vivre »), celles de l’économie de l’armement (production de mal-être, de maltraitance, de peur) et celles de l’économie de la publicité et de la communication (consolation du mal être et du mal de vivre) ; proposons que 10 % de ce total soit investi dans des économies et dans des politiques de mieux-être : telle est la perspective positive que défendent des personnes telles que Pierre Rabhi [1]sous le terme de « sobriété heureuse ». L’enjeu d’une réorientation de nos économies, de nos sociétés, de nos politiques publiques, vers des logiques de mieux-être, d’art de vivre, de qualité de vie – questions considérées en général comme purement personnelles et privées – devient alors une question pleinement politique.

La fin des temps modernes

Deux autres vagues, plus longues et plus profondes, permettent de mieux comprendre ce qui se joue à travers cette fin de monde. Elles permettent d’espérer que celle-ci, loin d’être la fin du monde, fournira des éléments pour une renaissance, un saut qualitatif dans l’histoire, aussi bien pour nos vies personnelles que pour l’ensemble de la famille humaine. L’idéogramme chinois pour le mot « crise » est composé des signes « danger » et « opportunité ».

La deuxième grande vague correspond à ce que l’on peut appeler la fin du cycle historique des temps modernes, au sens de la modernité occidentale. Max Weber avait montré, dans Éthique protestante et esprit ducapitalisme[2], que l’entrée dans la « modernité » nous a fait passer de l’économie du salut au salut par l’économie. Ne sommes-nous pas en train de sortir du cycle historique du « salut par l’économie », dont les promesses n’ont pas été tenues et dont les dégâts – écologiques, sociaux, technologiques – sont considérables ? Cette modernité a conduit, certes, à « du meilleur », mais aussi à « du pire » : la « solution finale », Hiroshima, tout ce qui montre l’inouïe capacité de maltraitance de l’espèce humaine à l’égard d’autres espèces, à l’égard d’elle-même. Le salut par l’économie peut se révéler parfaitement inhumain !

Mais voici que la question du salut, sous sa forme laïque, est de retour. Car lorsqu’on prend la mesure des défis considérables auxquels nous sommes confrontés, on peut dire sans cultiver le catastrophisme que l’humanité risque la sortie de route ! C’est donc bien une question de salut qui se pose à nouveau, pour l’humanité comme telle. On répète par habitude qu’il faut « sauver la planète », mais cette formule n’est pas juste : la planète Terre, de toute façon, en a encore pour plusieurs milliards d’années ! Elle a existé bien avant l’humanité et poursuivra sa route bien après. Ce qu’il faut « sauver », ce n’est pas le « soldat planète », c’est le soldat humain. La question du salut se pose ainsi : « Comment allons-nous sortir positivement des temps modernes ? Par le haut ou par le bas ? » Une sortie par le bas, ce serait l’intégrisme, le fondamentalisme. Une sortie par le haut exige que l’on soit capable de soumettre la modernité au « tri sélectif ». On en retient alors le meilleur : l’émancipation, sous toutes ses formes ; la capacité à s’extraire d’un cosmos, d’une nature considérée comme fatale ; la capacité à construire de la liberté de conscience, de l’individuation (non réductible à l’individualisme) ; les droits humains, directement issus de cette liberté de conscience. Et parmi ceux-ci, un curseur tout à fait fondamental : le droit des femmes.

Mais le pire de la modernité, nous le connaissons aussi : c’est la chosification. Celle de la nature, celle du vivant, celle des humains eux-mêmes. La « solution finale » a été la forme la plus monstrueuse de la chosification des humains. Quant au « fondamentalisme marchand » dont parle Joseph Stiglitz [3], c’est une des formes de la chosification. Pour sortir de la modernité occidentale par le haut, nous devons reconnaître qu’elle comporte des éléments parfaitement critiquables, que les autres civilisations ont raison de critiquer.

Mais nous ne pouvons entrer dans un exigeant dialogue des civilisations que si ce tri sélectif se fait aussi dans les « sociétés de tradition », qui représentent encore la plus grande partie des sociétés mondiales. Quel est le meilleur, chez elles ? On le trouve sur un triple axe : un rapport à la nature que nous avons largement perdu ; un rapport au lien social beaucoup plus fort que dans nos sociétés, devenues très individualistes ; un rapport au sens, donc aux questions de l’essentiel, que nos sociétés – organisées autour de la question du futile plus que celle de l’essentiel – ont aussi largement abandonné. Mais derrière ce meilleur se cache aussi un pire : les rapports à la nature, au lien social et au sens peuvent prendre la forme de la soumission à la fatalité, de l’exclusion sociale, de la dépendance : pas de salut hors du groupe, de la communauté, de la tribu, de l’Église, etc.

Se formule ainsi une autre grande exigence, celle d’un dialogue de civilisations qui soit à la fois pleinement ouvert et pleinement exigeant. Pleinement ouvert, parce qu’il ne s’agit pas de projeter partout la modernité occidentale et sa conception de l’universalisme, avec tous ses effets pervers ; pleinement exigeant, car il ne s’agit pas de chercher des compromis à minima, des sortes de Yalta, qui s’opéreraient par exemple au détriment du droit des femmes. La paix mondiale sera fondée sur un universel qui ne sera imposé par personne, et qui est à construire.

Air, aire, ère

Une troisième grande vague radicalise l’effet des deux premières, au point de convergence de trois mutations considérables, qui correspondent – en jouant volontairement sur la sonorité des termes en français – à trois changements d’« R » : « air » (défi écologique), « aire » (changement de rapport au territoire) et « ère » (changement d’époque historique).

Le changement d’air débouche sur une première question radicale : « Qu’allons-nous faire de notre planète ? ».

Le changement d’aire – émergence du territoire mondial – pose des questions sur la mondialisation. Abordons-la positivement, sous l’angle de la mondialité : au lieu de rester dans l’idée d’une projection partout de la modernité occidentale, construisons une mondialité commune à l’ensemble des sociétés humaines. Le changement d’aire, c’est aussi la naissance de ces nouveaux territoires que sont les territoires virtuels : à travers des technologies de communication, nous pouvons être aussi proches de personnes qui vivent à dix mille kilomètres de chez nous que de nos propres voisins.

Le changement d’ère nous fait entrer non seulement dans une mutation informationnelle – la « révolution de l’intelligence » – mais aussi dans celle du vivant humain. Le dernier changement de cette nature fut le passage du paléolithique (l’homme vit dans la soumission au vivant naturel) au néolithique (l’homme transforme et produit du vivant naturel, grâce à l’agriculture). Aujourd’hui, ce n’est plus simplement le rapport au vivant naturel mais au vivant humain qui est en jeu : l’humanité acquiert la capacité d’intervenir sur sa propre espèce, de la faire muter, notamment par le génie génétique. Cela recèle des aspects positifs, notamment du côté thérapeutique, mais d’autres qui peuvent être dramatiquement régressifs : le clonage, la possibilité de fabriquer des « chimères » à partir du génie génétique posent des problèmes éthiques considérables. Si le changement d’air, en tant que défi écologique, conduit à la question radicale : « Qu’allons-nous faire de notre planète ? », celle du changement d’ère provoqué par la révolution du vivant est : « Qu’allons-nous faire de notre espèce ? ».

Nous sommes de la famille de l’ homo sapiens sapiens. Edgar Morin a proposé, dans une provocation à la fois humoristique et sérieuse, de parler plutôt de sapiens demens ! C’est parce qu’il y a de la démence dans l’espèce humaine que nous pouvons, grâce à l’explosion de nos savoirs, acquérir la capacité de comprendre la structure de l’atome, mais aussi de fabriquer des armes nucléaires. Quand l’homme demensse trouve équipé, pour exprimer ses émotions déséquilibrées, non plus de gourdins mais d’armes nucléaires, les conséquences pour l’humanité ne sont plus du même ordre…

Le grand défi de l’humanité devient alors : devenir vraiment sapiens ou disparaître. C’est le projet, à la fois politique, personnel et sociétal, d’une humanisation de l’humanité, évoqué par les Dialogues en humanité par l’expression qui résume son programme : « grandir en Humanité » [4].


1 / Pierre Rabhi est un agriculteur, homme politique, écrivain et penseur français d’origine algérienne. Il est l’inventeur du concept « Oasis en tous lieux ».
2 / Max Weber, Ethique protestante et esprit du capitalisme, Flammarion poche.
3 / On peut lire de lui par exemple : Un autre monde, contre le fanatisme du marché, Livre de poche 2008, ouLa fin d’un monde, Les liens qui libèrent, 2010
4 / Voir le site Dialogues en Humanité.



Article également accessible sur Cairn.info 

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