La croissance économique n’est-elle pas condamnée à se briser tôt ou tard sur le mur des contraintes écologiques ? Quiconque prend le temps de réfléchir à l’avenir de la planète – et donc aussi à celui du pays et de nos enfants –, sans s’arrêter à ses intérêts immédiats ou aux soubresauts de la conjoncture économique, rencontre inévitablement cette interrogation. Les dirigeants l’écartent en général d’un revers de main, mais cela ne veut pas dire qu’elle ne les hante pas. On comprend leur embarras quand on voit les drames sociaux provoqués par chaque fermeture d’usine. Considérer que l’urgence est économique et que l’écologie passera après n’a pourtant guère de sens ; la crise économique a plus d’un lien avec la crise écologique, au point que l’on peut se demander si nous ne sommes pas déjà engagés à notre corps défendant dans une longue et douloureuse transition vers un autre modèle de développement.

Le problème que l’on aimerait occulter pointe son nez à tout propos sur le mode de la dénégation et de l’oxymore, à travers des formules incantatoires – « croissance verte » en est un bon exemple –, qui veulent suggérer que l’on sait où l’on va. Mais il est à craindre qu’il ne suffise pas de « verdir » superficiellement la croissance pour la rendre durable.

Au sens où l’on emploie d’habitude ce terme, la croissance ne peut être durable. Ce n’est d’ailleurs pas une découverte récente ; dès 1925, le chimiste et statisticien Alfred Lotka, l’un des fondateurs de la pensée écologique, voyait dans son siècle « une époque atypique : l’homme vivant sur son capital »[1]. Faut-il pour autant faire son deuil du « développement durable » et se tourner vers la décroissance ? Bien que les deux termes soient souvent considérés comme quasi synonymes, distinguer le développement de la croissance me semble essentiel. La croissance physique de l’être humain s’arrête vers 18 ans, mais son développement ne prend fin qu’à l’approche de la mort. Il est capable jusqu’à un âge avancé d’assimiler des connaissances nouvelles et, jusqu’au bout, de changer d’opinion, de se réconcilier avec ses proches, etc. Il en va de même pour la collectivité humaine, dont l’évolution culturelle et spirituelle ne prendra fin qu’avec sa disparition en tant qu’espèce vivante. Le mot développement renvoie à l’idée d’une évolution maîtrisée orientée vers un progrès. Tant que nous vivons, nous sommes habités par le désir de mieux vivre et par le sentiment de notre perfectibilité. La décroissance, c’est ce que nous risquons de subir, au moins temporairement, à notre corps défendant, mais ce ne peut être un projet.

L’ampleur des contradictions entre l’économie et l’écologie

Avant de dessiner les contours encore flous d’un développement vraiment durable, il convient de prendre la mesure des contradictions entre l’économie et l’écologie. Les indicateurs de l’évolution de l’environnement sont presque tous au rouge vif : on pense bien sûr au changement climatique, mais il ne faut pas oublier le déclin de la biodiversité, l’artificialisation des sols, et l’accumulation des déchets, la dégradation de la qualité de l’air et de l’eau. Quand on examine les causes de ces évolutions, on arrive très vite au constat du caractère non durable de la croissance.

Commençons par le climat, sans accorder trop d’attention aux polémiques actuelles. La France s’est engagée à réduire d’un facteur 4 ses émissions d’ici 2050. Ce qui serait difficile avec une production faiblement croissante devient totalement impossible si l’on se fixe des objectifs économiques ambitieux. Avec une croissance moyenne de 2,5 % par an d’ici 2050, rien d’excessif a priori, il faudrait diviser par dix la quantité de gaz à effet de serre émis pour chaque euro produit. Qui croit vraiment cela possible ? On a beau tourner le problème dans tous les sens, on ne voit pas comment éviter des ruptures plus brutales que celles envisagées dans les scénarios officiels.

L’un des terrains d’affrontement quotidien entre l’économie et l’écologie est l’occupation du sol. La croissance réclame chaque année son dû en termes de zones d’activité, de surfaces à urbaniser et d’emprises pour les infrastructures de transport. La surface d’un département français est ainsi consommée tous les dix ans. Cette tendance n’est pas durable : les espaces verts ne sont pas seulement des havres de paix et de ressourcement, ils sont nécessaires pour protéger la biodiversité et la qualité de l’eau et pour absorber une partie du gaz carbonique émis par les activités humaines.

Le diagnostic n’est pas meilleur pour la pollution chimique ou les déchets. En dépit des efforts entrepris depuis la loi de 1992, le recyclage des déchets ménagers reste un problème mal résolu. De 1995 à 2006, la production annuelle de déchets municipaux est passée de 441 à 536 kg par habitant. Même si le recyclage progresse, 70 % des déchets municipaux restent orientés vers la mise en décharge ou l’incinération. Le fait que nous soyons incapables d’augmenter le bien-être sans produire toujours davantage de déchets nuisibles pour l’environnement constitue l’illustration la plus parlante du caractère pathologique de notre modèle de développement.

La croissance verte est-elle la solution ?

Face à cette situation, l’innovation technologique reste la principale réponse mise en avant par les dirigeants politiques. En France, les travaux de prospective conduits par l’administration ont identifié un certain nombre de secteurs industriels clefs : énergies renouvelables (biomasse, biocarburants, éolien, photovoltaïque, géothermie, énergies marines), véhicules décarbonés, captage et stockage de CO2, réseaux électriques intelligents (smart grids), stockage de l’énergie et batterie, efficacité énergétique des bâtiments, biomasse matériaux, recyclage des déchets à haute valeur ajoutée, chimie verte, métrologie instrumentation, optimisation des procédés industriels, logistique et gestion de flux, eau…, sans oublier, bien sûr, le nucléaire (bien que l’on évite généralement de l’inclure dans le concept de croissance verte). Les progrès envisagés dans ces différents domaines devraient permettre de « découpler » la croissance économique et les atteintes à l’environnement, grâce notamment à une utilisation plus efficace de l’énergie.

Pour prometteuses que soient les innovations réalisées ou prévisibles, elles ne dispenseront pas de remises en causes radicales. Pour s’en convaincre, il suffit de mesurer l’écart entre le rythme actuel du « découplage » et les objectifs compatibles avec un développement vraiment durable. L’indicateur le plus adapté est celui qui mesure la « productivité des ressources », c’est-à-dire le rapport entre la richesse produite et les quantités de ressources naturelles consommées (en euros par kilo). Cet indicateur montre une progression de 20 % de 1990 à 2007, ce qui n’est certes pas négligeable mais demeure très insuffisant pour envisager une stabilisation de notre empreinte écologique.

Un rapport établi il y a quelques mois par une commission officielle du gouvernement britannique discute longuement cette question, chiffres à l’appui. Sa conclusion est sans appel : « la vérité est qu’il n’existe pour l’instant aucun scénario crédible, socialement juste et écologiquement soutenable d’accroissement des revenus pour un monde peuplé de neuf milliards d’êtres humains. Dans ce contexte, les assertions simplistes selon lesquelles la propension du capitalisme à l’efficacité peut permettre de stabiliser le climat et nous protéger des pénuries, sont lourdes de désillusions ».[2]

Principes d’économie écologique

Comment faire mieux ? S’il est facile, et peu original, de poser le diagnostic de non-durabilité de la croissance économique actuelle, il n’est pas simple d’imaginer ce que pourrait être une économie respectueuse de l’environnement. Une manière logique de procéder est de partir des contraintes que cette économie devrait satisfaire. L’un des points forts de la pensée écologique est de constater que la survie de l’humanité dépend du fonctionnement de systèmes naturels que nous sommes incapables de soumettre entièrement à notre bon vouloir. Ainsi, malgré tous les artefacts qui nous entourent, nous restons entièrement tributaires d’une mince couche de sol et des végétaux qui veulent bien y pousser en captant l’énergie du soleil. Comme l’observe une écologiste américaine : « Jusqu’ici, nous avons vécu grâce aux plantes vertes, et nous leur devons à la fois notre existence et notre style de vie. Prenez conscience du fait que chaque chose que nous consommons, de la carotte au steak, est produite par des plantes qui transforment les rayons du soleil en énergie. Nos voitures, nos ordinateurs et les lumières des arbres de Noël, tout cela repose également sur la photosynthèse, car les combustibles fossiles que nous utilisons sont seulement les restes compressés de plantes et d’animaux dont les corps ont grandi sous le soleil. »[3]

S’il est vrai – et personne n’a jamais prétendu prouver le contraire – que nous faisons partie de la nature, nous devons tenir compte des lois qui s’imposent à tous les écosystèmes. De l’observation des plantes et des animaux, on peut déduire les grands principes fonctionnels qui permettent aux organismes et aux espèces de se maintenir en équilibre stable avec leur environnement. Voici les plus importants :

1) Privilégier les ressources renouvelables. Brûler ses réserves ne peut avoir qu’un temps. Les espèces vivantes utilisent une énergie directement ou indirectement reliée au rayonnement solaire. Nous ne pourrons pas nous affranchir durablement de cette loi commune.

2) Utiliser les ressources rares de manière parcimonieuse en se centrant sur les besoins fondamentaux. Les systèmes vivants font preuve d’une grande efficacité dans l’utilisation des ressources, et notamment de l’énergie. Les animaux et les plantes n’utilisent que ce qui est strictement nécessaire à leur besoins vitaux et ils le font toujours avec une incroyable efficacité. La photosynthèse en est un merveilleux exemple : les feuilles des plantes récupèrent la quasi totalité des photons solaires qui les atteignent. Un autre exemple est fourni par notre corps : il utilise l’énergie procurée par la nourriture avec un minimum de déperdition, au moyen de processus de transformation performants qui fonctionnent à une température relativement basse (37°). Les organismes vivants, de plus, utilisent ces ressources de manière parcimonieuse, en priorité pour répondre au moindre coût à leurs besoins de croissance et de reproduction. Une économie durable devra elle aussi être centrée sur la recherche de réponses économes aux besoins fondamentaux des êtres humains. Cela signifie notamment qu’il faudra cesser de confondre la production de marchandises et la réponse aux besoins. Il n’est certes pas si facile de dire ce qu’est un besoin, tant il est vrai que « l’homme ne vit pas que de pain ». On peut cependant constater que la crise écologique remet au centre des préoccupations des enjeux vitaux comme l’alimentation et le logement. Des questions aussi simples que : comment se nourrir et se loger en minimisant l’utilisation des ressources et les atteintes à l’environnement, sont au cœur de la problématique du développement durable.

3) Réutiliser, réparer, recycler. Il faut réduire au minimum la production des déchets finaux non biodégradables. La nature ne rejette rien qu’elle ne soit capable de réutiliser. S’inspirer de cette règle impose, premièrement, d’en finir avec le tout jetable – produire des biens qui durent, faciles à maintenir et à réparer –, et, deuxièmement, d’intégrer les contraintes du recyclage dès la conception des produits.

4) Utiliser en priorité les ressources locales. Il faut, ici encore, s’inspirer du vivant : vivre en symbiose avec notre environnement, apprendre à utiliser les ressources qui sont à portée de main afin notamment de réduire les dépenses d’énergie liées au transport.

5) Maintenir la diversité. La pérennité de la vie est liée à la variété des formes et des solutions qu’elle met en œuvre. C’est grâce à leur complexité interne, à la diversité des éléments qui les constituent, que les organismes vivants et les écosystèmes peuvent s’adapter aux modifications de leur environnement. Au lieu de cela, nous avons érigé en règle d’or la recherche du one best way, la spécialisation et la standardisation.

6) Tenir compte des interdépendances et favoriser la coopération. Dans la nature, les individus et les espèces sont certes en lutte permanente pour survivre – l’expression « loi de la jungle » le dit bien – mais ils sont aussi impliqués dans des formes complexes de coopération. Coopérer, rechercher systématiquement les symbioses mutuellement avantageuses, est une nécessité pour optimiser l’usage des ressources.

À la recherche d’une autre définition de la « vie bonne »

Transformer l’économie en tenant compte de ces principes n’est pas une tâche purement technique.

Les innovations techniques n’ont de chance d’apporter des solutions qu’à la condition de s’inscrire dans un ensemble de mutations organisationnelles et sociales qui transformeront en profondeur la logique du système économique. Prenons l’exemple de la voiture électrique : tout laisse penser qu’elle ne remplacera pas à fonction identique les actuels véhicules à essence. Pour de multiples raisons (simplicité d’utilisation, faible autonomie, nécessité d’une logistique performante pour le chargement et le recyclage des piles…), elle trouvera plus sûrement sa place dans une autre économie du transport urbain fondée sur la mutualisation des véhicules. L’auto-partage de véhicules électriques n’est pas en soi une solution au problème de l’énergie – la puissance électrique ne tombe pas du ciel – mais c’est un élément technique qui a son rôle à jouer dans une nouvelle problématique des déplacements. Ce n’est pas la voiture électrique qui rendra la mobilité durable, mais une conception plus raisonnée de la vie urbaine orientée vers la réduction et l’optimisation des déplacements. Les leçons tirées de cet exemple ont une portée générale : l’une des clefs du développement durable est la combinaison d’innovations technologiques et organisationnelles et de changements dans les modes de vie. Il faudra apprendre à raisonner en termes de services et de besoins et à s’émanciper du fétichisme de la marchandise. Cela n’ira pas sans progrès dans notre capacité à coproduire de manière coopérative la qualité de la vie sociale.

Très peu d’analystes l’on remarqué : la mutualisation de certains équipements s’inscrit dans un ensemble de métamorphoses de la propriété. Les débats passionnés autour de la loi Hadopi devraient nous alerter sur l’importance croissante de biens immatériels qui n’ont pas vocation à devenir la propriété exclusive d’un individu. C’est également le cas, faut-il le souligner, pour les biens communs environnementaux : climat, biodiversité, etc. La gestion calamiteuse des stocks de poissons illustre l’un des enjeux majeurs du siècle qui vient : transformer l’homo oeconomicus égoïste et à courte vue en copropriétaire responsable soucieux de la préservation du patrimoine commun.

La peur des catastrophes à venir ne suffira pas pour convaincre les hommes de renoncer aux délices et artifices de la croissance marchande. Il faudra tracer la voie vers un autre bien-être, moins dépendant de la circulation d’objets manufacturés. De ce point de vue, les débats actuels autour des « nouveaux indicateurs de richesse »[4] sont prometteurs : ils suggèrent que nos contemporains sont à la recherche d’une autre définition de ce qu’est une « vie bonne ». Les pouvoirs institués, hélas, ne semblent pas prêts à se saisir de cette attente.


1 / Elements of Physical Biology, Williams and Wilkins Company, 1925, p. 355.
2 / Prosperity without growth ? The sustainable development commission, Londres, mars 2009, p. 57
3 / Janine M. Benyus, Biomimicry, Harper, p. 61.
4 / Cf. Les travaux de la Commission Stiglitz sur « La mesure des performances économiques et du progrès social ». Cf. également Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice, Les nouveaux indicateurs de richesse, La Découverte, 2007.



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