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« Répondre aux changements climatiques » ? La première pensée qui vient à l’esprit, face à cette question, concerne l’expression elle-même « changements climatiques » : devons-nous nous réjouir qu’elle soit préférée à celle de « réchauffement climatique » ? N’est-ce pas au contraire une victoire sournoise des écolo-sceptiques, qui auraient peu à peu distillé dans notre inconscient l’idée que le réchauffement climatique n’était qu’une hypothèse ? Ou traduit-elle un choix, opéré d’ailleurs dans le texte même de la Convention signée à Rio, pour tenir compte de tous les phénomènes observés depuis du début du siècle, les phénomènes extrêmes comme les ouragans, les inondations, les tempêtes violentes, la brutalité des précipitations ou bien l’absence des pluies aux saisons où pourtant elles sont attendues ? Ne serait-ce pas plutôt un choix de prudence, traduisant les grandes interrogations que pose l’élévation moyenne des températures depuis le siècle dernier ?

La seconde réflexion que m’inspire la question est le mot « réponse » : il induit que l’homme peut « répondre » aux phénomènes naturels, qu’ils aient été ou non provoqués par lui-même. Nous voilà revenus aux grands débats autour de la suprématie de l’homme sur la nature, avec aujourd’hui une nuance de taille : c’est que, pour une part, tout le monde en est conscient, Prométhée non seulement a capturé le feu, mais s’en est largement servi ; quelle « réponse » devons-nous finalement donner à notre propre action sur la nature, à ce qu’elle entraîne, à ce qu’elle provoque, à ce qu’elle dérègle, à ce qu’elle détruit ? « Répondre » aujourd’hui aux changements climatiques, c’est non seulement réaliser tous les efforts, qui ne peuvent être que planétaires, pour que le réchauffement de la planète reste vivable pour tous ceux qui l’habitent, c’est-à-dire pour la biosphère, les êtres vivants – très au-delà de la seule humanité –, mais c’est aussi répondre de notre mode de vie, de nos choix de civilisation, de notre rapport à l’être et à l’avoir. Il s’agit que l’empreinte déjà trop forte que nous laissons sur la terre ne se traduise pas aussi par une emprise sur nos propres vies et sur celles envers lesquelles Habermas nous a appris notre responsabilité. A moins que l’on s’abandonne paradoxalement aux régulations sauvages de la crise qui permet aujourd’hui à l’Europe de respecter les objectifs de baisse d’émissions qu’elle n’aurait pas atteints en période de croissance « normale », mais qui retarde en fait la transformation des économies polluantes en économies sobres, si l’on ne trouve pas les ressources nécessaires pour assurer des mutations de long terme.

Le consensus se fait attendre

C’est dans les dix dernières années du XXe siècle que la communauté internationale a décidé de répondre aux changements climatiques, d’abord à la conférence de La Haye (1990) – à l’initiative de la France –, mais surtout lors de la conférence de Rio (1992) qui s’est conclue par la signature de la convention sur la lutte contre les changements climatiques. D’autres conférences, tous les ans, ont ponctué ensuite les efforts des pays, en particulier les pays européens et le Japon, pour proposer au monde une méthode destinée à endiguer la montée des températures. L’adoption du protocole de Kyoto a été évidemment une étape décisive dans ce processus. Elle reste aujourd’hui le seul document opérationnel dont se soient dotés les pays industrialisés (à l’exception des États-Unis), pour diminuer leurs émissions de gaz à effet de serre. Mais l’on a mesuré, d’abord à la conférence de Bali (qualifiée trop vite de succès), puis à Copenhague, combien un accord multilatéral était difficile à trouver. Les économies émergentes ne veulent pas renoncer à leur essor économique, indispensable au bien-être de populations de plus en plus nombreuses, fondé sur le pétrole, et elles rappellent avec raison qu’elles ne sont pas responsables du réchauffement climatique même si elles vont le devenir rapidement à une hauteur égale à celle des vieux pays encore riches… Ainsi avons-nous qualifié la conférence de Copenhague de « mélancolie de la lucidité »[1] : elle a constitué la première réunion regroupant autant de chefs d’État qui a entériné le basculement du monde vers les pays émergents, si bien que le protocole de Kyoto, charte des pays industrialisés, n’est pas devenu ce que ceux-ci espéraient, l’accord de base auquel auraient adhéré les autres pays du monde – d’autant que les États-Unis avaient d’emblée déclaré qu’ils ne le signeraient pas.

Soyons lucides jusqu’au bout : six mois avant la conférence de Cancun la réponse diplomatique au changement climatique est loin de faire consensus. Le seul accord trouvé à Copenhague se réduit à « faire tous les efforts pour que le réchauffement n’excède pas 2° durant notre siècle ». Le chiffre de 2° n’est même pas un plafond, mais va être compris par beaucoup comme un plancher, par la Chine en particulier. Et la conférence de Bonn, en mai dernier, ne nous donne beaucoup d’espoir, même si les délégations sont conscientes qu’elles ne sauraient donner au monde de plus en plus frappé par les phénomènes extrêmes le même spectacle d’inertie diplomatique qu’à Copenhague. Les experts, pourtant, considèrent que, eu égard à l’accord de Copenhague et au rythme de croissance de la Chine, de l’Inde et du Brésil, le réchauffement atteindra sûrement les 3°.

Or, 3°de plus, ce n’est plus la même planète ! C’est pourquoi, enfin, les mesures d’adaptation sont de plus en plus prises en compte, non seulement dans les négociations internationales mais dans chaque pays. En France, l’article 42 de la loi du 3 août 2009, dite Grenelle 1, prévoit que le gouvernement prépare un plan national d’adaptation. Les premiers groupes de travail viennent de rendre leurs conclusions : le scénario le plus rassurant pour notre pays, c’est-à-dire une augmentation des températures de 2 à 2,5 pendant le XXIe siècle, verrait un déplacement du climat du Sud vers le Nord de 360 à 450 km. On imagine les conséquences sur la biodiversité, sur l’agriculture, sur l’habitat, sur le tourisme et sur l’ensemble des équipements de ce réchauffement, sans compter les retombées des phénomènes extrêmes. Que dire des contrecoups pour les pays qui ne disposent pas des infrastructures nécessaires pour faire face aux catastrophes météorologiques et dont les climats déjà très contrastés subiront des bouleversements d’ampleur considérable ? Que dire aussi des migrations de population induites par ces changements, en particulier pour celles installées en bordure de mer ou de fleuve ? Si l’on chiffre déjà les déplacés environnementaux à 50 millions de personnes, leur nombre pourrait décupler au XXIe siècle.

Adaptation ou résignation

S’adapter, est-ce répondre aux changements climatiques ? Oui, dans une certaine mesure, et il est du devoir des États de protéger leurs populations des bouleversements qui s’annoncent. Les services de protection civile sont destinés à croître et à transformer leurs méthodes, à la fois plus ciblées vers les catastrophes naturelles et plus reliées à tous les organismes scientifiques de prévention. Mais on ne peut s’empêcher de considérer que l’accent mis sur l’adaptation est aussi un aveu d’échec, si l’on se réfère aux termes choisis en 1992 pour la Convention sur les changements climatiques. Ne s’agirait-il plus aujourd’hui de « lutter contre » mais de « s’adapter » à eux, ou plutôt de faire en sorte à la fois qu’ils n’entraînent pas des désordres irrémédiables pour la planète et qu’ils soient supportables pour l’espèce humaine. On est loin de l’espoir affiché dans l’article 2 de la Convention : « L’objectif ultime de la présente Convention et de tous les instruments juridiques connexes que la Conférence des Parties pourrait adopter est de stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique. Il conviendra d’atteindre ce niveau dans un délai suffisant pour que les écosystèmes puissent s’adapter naturellement aux changements climatiques, que la production alimentaire ne soit pas menacée et que le développement économique puisse se poursuivre d’une manière durable. » On a même oublié que la Convention utilise un vocabulaire quasi militaire de « riposte » dans nombre de ses articles, quand aujourd’hui on parle d’« atténuation » des effets du réchauffement, signe d’une discrète résignation…

En même temps que se fait jour cette résignation devant le caractère incoercible du réchauffement, apparaît cependant une volonté d’adopter des comportements économiques sociaux et même éthiques qui auraient sur notre planète une empreinte moindre à propos des émissions de gaz à effet de serre. Bien sûr, les petits gestes ne suffiront pas et donner à croire que quelques bains en moins ou quelques ampoules éteintes permettraient d’inverser l’immense mouvement qui va nous atteindre, relève de la manipulation d’une opinion partagée entre l’anxiété et le désir d’agir contre des phénomènes qui la dépassent. En tout cas, s’il ne faut pas oublier de dire que ces petits gestes restent dérisoires par rapport à des décisions gouvernementales ou industrielles d’une tout autre ampleur, ces nouveaux comportements témoignent du désir d’une nouvelle alliance entre l’homme et la planète. Ils signent l’apparition d’une sorte de société civile environnementale, dont l’influence se mesure moins aux fameux petits gestes que chacun d’entre nous peut choisir de faire, qu’à son poids grandissant sur les responsables de notre économie. Nous partageons l’analyse d’Edwin Zaccai lorsqu’il remarque : « Appeler à l’action informée des consommateurs peut donc apparaître comme une ligne de repli par rapport à des politiques plus organisées et plus efficaces (…) L’orientation des investissements et des technologies constitue un instrument autrement plus puissant pour la limitation durable d’impacts écologiques que des actions individuelles fragiles, éparses, dans lesquelles il faut donc éviter de résumer les politiques de développement durable ».[2]

Mais c’est sûrement aujourd’hui dans la recherche d’une nouvelle équité entre les contraintes climatiques et les aspirations sociales que se joue la meilleure adéquation des réponses que peuvent apporter les agents économiques aux efforts qui leur sont demandés. Et ceci aussi bien dans les pays riches, mais qui comptent de plus en plus de pauvres, que dans les pays pauvres, dont les nouvelles classes moyennes aspirent de plus en plus à la qualité de vie que nous avons connue. Jean-Louis Borloo a eu raison d’appeler le plan français soumis à Copenhague « Justice et climat ». Sans un sentiment de partage du fardeau, les populations demeureront hostiles à des taxes nouvelles. La malheureuse saga de la taxe carbone montre combien aujourd’hui assurer la préservation d’un environnement sain ne se fera qu’en respectant le pilier social du développement durable. « Que choisir, en effet aujourd’hui, entre le système des permis, adopté par l’Europe depuis 2005, et aussi par les États-Unis dans les projets de loi visant à lutter contre le réchauffement climatique discutés en ce moment, et une taxe adoptée par un certain nombre de pays d’Europe ? Faut-il d’ailleurs choisir ou combiner les deux instruments, comme le permet le protocole de Kyoto, dont on ne voit pas aujourd’hui le destin à long terme ? Les questions sont nombreuses, dans un contexte de reprise économique peu sûre, qui donne des arguments à tous les acteurs pour repousser les échéances, comme le Medef, qui demande tout simplement le report de la taxe carbone à la prochaine loi de finances. »[3]

Mais c’est sur un autre point qu’est apparu un consensus dans la déclaration des chefs d’État à Copenhague : celui des technologies vertes, auxquelles on assigne d’atteindre les objectifs posés pour ne pas trop dépasser l’augmentation de 2°. Ces technologies vertes sont présentées pour tous les pays comme la panacée : la panacée aux émissions de CO2 – les énergies renouvelables étant de plus en plus des alternatives au charbon et au pétrole –, et aussi finalement à la crise puisqu’une relance de la production est attendue de ces technologies, considérées comme la source d’une croissance nouvelle, la croissance verte ! Et lorsqu’on n’a pas l’argent nécessaire pour financer ces nouvelles technologies, très coûteuses, on recourt comme en France à un emprunt, baptisé emprunt de l’avenir puisqu’il va permettre aux générations futures de se développer de manière plus saine. Certains appellent même de leurs vœux un emprunt européen pour une relance verte. Mais ne recourt-on pas, finalement, aux mêmes recettes que celles adoptées dans les deux derniers siècles par les gouvernements, faute de pouvoir changer de modèle économique ou de modèle de société inspirés par une idéologie d’abondance et de consommation ? Si le recours à ces technologies est indispensable, elles ne sauraient à elles seules à enrayer un trop grand changement climatique. L’ampleur du développement de certains pays comme la Chine implique des choix d’équipements, certes inspirés par la sobriété énergétique mais aussi par la nécessité de transporter, d’éclairer et de nourrir 1 milliard supplémentaire d’individus. La Chine est le pays qui investit à la fois le plus dans les technologies propres et dans les technologies sales ! De plus, les nouvelles technologies ne peuvent être coulées purement et simplement dans l’ancien moule économique, où elles pouvaient engendrer des effets d’aubaine et des bulles spéculatives mais aussi se trouver noyées dans un environnement industriel ou technologique qui n’a pas opéré une mutation suffisante. La croissance verte impose des transformations lourdes (innovation, comportements de consommation et de production, politiques publiques), impliquant une transition de plus long terme qu’une « sortie » de crise. Sans parler de l’au-delà technologique réservé à une certaine élite, pour reprendre les remarques de Dominique Bourg.[4]

Lier plutôt que dominer

Répondre aux changements climatiques veut tout simplement dire répondre aux exigences d’une civilisation nouvelle. Dominique Bourg explique bien comment, au scénario du dérapage climatique, s’ajoutent les autres aspects de la finitude planétaire (ressources d’énergie fossile, ressources minérales, services écologiques etc.) et il ajoute « déni de la finitude naturelle et déni de la finitude humaine sont indissociables. Le déni de la première est en effet inséparable de l’affirmation de la toute-puissance des techniques, de la malléabilité du monde sans borne aucune. »[5]

Nous revenons ainsi à la question posée au début de notre réflexion. Si la réponse aux changements climatiques passait par la certitude que des technologies nouvelles ou bien l’économie circulaire constitueraient à elles seules des remparts pour nous protéger de la nécessité de fonder une civilisation différente, la réponse serait entachée des mêmes illusions dangereuses que celles donnée au xixe siècle, à savoir l’aveugle domination de l’homme sur la nature comme de certains hommes sur d’autres. La révolte des pays émergents à Copenhague est, en un sens, l’expression du dernier épisode de la décolonisation. Nous ne répondrons pas cependant en prônant la solution d’une décroissance, même si l’on peut sourire en voyant l’horreur provoquée par ce concept chez certains dirigeants qui, par ailleurs, plaident en temps de crise pour l’austérité. On a bien compris que celle-ci ne saurait être à leurs yeux qu’un temps de cure pour retrouver la croissance d’auparavant, sans que soit véritablement mise en cause la « mécroissance », pour parler comme Bernard Stiegler et d’autres, qui pourtant est une des causes de la crise actuelle.

La crise climatique nous invite, si nous voulons sinon la maîtriser, du moins la supporter, à une solidarité contrainte, faute de l’avoir choisie dans le passé pour des motivations plus humanistes ; une solidarité entre les continents, et une solidarité entre les générations. Même les rapports qui présentent la nécessité de réduire le réchauffement de la planète pour des raisons purement économiques comme le rapport Stern paru en 2006 se fondent implicitement sur des normes éthiques, Olivier Godard le souligne en s’interrogeant sur le bien fondé du choix de l’équipe Stern de donner le même poids à l’utilité de chaque génération sur toute la période considérée jusqu’en 2200, et en critiquant la méthode d’actualisation consistant à « déduire des jugements éthiques de l’observation de la manière dont nos contemporains gèrent leur vie personnelle, car les générations présentes ne disposent pas de mécanismes économiques pour révéler leurs préférences éthiques bien pesées quant à la manière de considérer l’humanité à venir, et de traiter l’environnement planétaire dont une partie essentielle n’est pas insérée dans l’univers de la marchandise. »[6] La remarque est encore plus juste après Copenhague, qui fut un rendez-vous manqué, faute de fondements éthiques d’une volonté politique (les instruments économiques, eux, ont été explorés dans les mécanismes de Kyoto). A une époque où la multiplication des catastrophes naturelles va peser sur les budgets des États, par ailleurs très endettés, il n’y a pas une seule solution pour lutter contre les changements climatiques, mais de multiples voies,. Elles seront toutes utiles, à la condition qu’elles soient inspirées par ce qu’Edgar Morin nomme une « reliance » entre l’homme et sa planète.


1 / Bettina Laville, « La mélancolie de la lucidité », Futuribles, avril 2010.
2 / « Changer les comportements : une utopie ? » entretien avec Edwin Zaccai , Esprit, décembre 2009, p. 72.
3 / Bettina Laville, « La taxe carbone, totem ou tabou ?» site Terra nova.
4 / Dominique Bourg, « L’impératif écologique », Esprit, décembre 2009, p. 71. Voir aussi l’entretien avec ce même auteur ci-dessus, p. 20.
5 / Ibidem, p. 69.
6 / Olivier Godard, « L’économie du changement climatique », Futuribles, octobre 2007



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