Ce titre n’est pas un écho aux Silences de la doctrine sociale catholique ni une allusion aux questions que Jean-Yves Calvez posait ou suggérait en analysant les différentes encycliques consacrées au développement : Populorum Progressio, Sollicitudo Rei Socialis et Caritas in Veritate. Il est simplement l’annonce de commentaires rapides sur quelques-uns des thèmes qu’il considérait comme importants pour demain : pertinence du mot « développement », concentration du capital, respect des droits de l’homme, dialogue interculturel et participation de tous à la protection de l’environnement.

Développement, un mot dépassé?

Jean-Yves Calvez a consacré tant d’études et d’articles au développement, qu’il n’est pas indifférent de le voir conclure en 2007 un article par « Faut-il continuer d’employer tellement le mot même… ? Ou bien changer de langage ? » [1]

Il est vrai que le mot « développement » est moins employé qu’il ne le fut. Rappelons-en l’origine : le président Truman, dans son discours inaugural de janvier 1949, proposait « un nouveau programme qui mette les avantages de l’avance scientifique des États-Unis et de leur progrès industriel au service de l’amélioration et de la croissance des régions sous-développées ». L’expression s’est imposée immédiatement, divisant du même coup le monde en pays développés et sous-développés, les premiers devenant de facto les modèles que les seconds devraient s’efforcer d’imiter.

Pour ceux qui assimilent développement et croissance, beaucoup de pays d’Asie et d’Amérique latine ont réussi leur décollage, comme le reconnaît Jean-Yves Calvez dans le même article. Décollage : l’expression de Whitman Rostow désignait une économie suffisamment diversifiée pour croître sans soutien extérieur, pour voler de ses propres ailes. De ce point de vue, ils ne sont plus en développement, mais sont confrontés à des problèmes semblables à ceux des pays dits développés dont le chômage et les inégalités.

Boutros Boutros-Ghali, ancien Secrétaire général de l’Onu, dans Un Agenda pour le développement, en 1994, résume toutes les dimensions du développement en cinq propositions : la paix comme fondement du développement, l’économie comme son moteur, la préservation de l’environnement comme condition de sa continuité, la justice comme pilier de la société, la démocratie comme base d’une bonne gouvernance nécessaire au développement. Dans la célèbre formule de Populorum Progressio « Pour être authentique, il (le développement) doit être intégral, c’est-à-dire promouvoir tout homme et tout l’homme », le développement concerne non seulement tous les pays, mais aussi tous les hommes. Dans la perspective de Boutros-Ghali, comme dans celle de Paul VI, le mot « développement » garde son actualité et sa pertinence, mais il concerne tous les pays et ne sert plus à les distinguer entre eux. Pour éviter l’illusion d’être « développé », il faut peut-être, effectivement, « changer de langage ».

Concentration du capital, accès à la terre

Dans un livre authentiquement révolutionnaire, Changer le capitalisme, Jean-Yves Calvez retrouve le constat de Quadragesimo Anno : « Ce qui, à notre époque, frappe d’abord le regard, ce n’est pas seulement la concentration des richesses, mais encore l’accumulation de toute une énorme puissance, d’un pouvoir économique discrétionnaire, aux mains d’un petit nombre d’hommes ». Alors que Pie XI s’inquiète du pouvoir des « gérants du capital », Jean-Yves Calvez considère que les propriétaires du capital, « sous la direction des plus puissants d’entre eux, ont aujourd’hui un poids décisif » sans commune mesure avec celui de la masse des hommes et des femmes qui n’ont que leur travail à apporter. Il dénonce la concentration du capital en un petit nombre de mains comme la source des inégalités les plus choquantes, de la subordination du travail sans défense et de la dérive du monde vers une surconsommation destructrice. La liberté des échanges, en elle-même « plutôt une bonne chose » [2] et facteur de responsabilisation, n’est dommageable qu’en ce qu’elle contribue à la concentration du capital.

Ce constat est bien illustré par les menaces qui pèsent sur les paysans pauvres ou sans terre dans de nombreux pays du Sud. Nourrir 9 milliards d’hommes en 2050 va susciter bien des ambitions. Cela a déjà commencé : les pays qui ont le potentiel de devenir de grands exportateurs sans avoir à subventionner leurs agriculteurs voient les avantages stratégiques qu’ils pourront en tirer. Des États et, aussi, des fonds spéculatifs et des grandes entreprises agro-industrielles achètent ou louent des terres dans divers pays offreurs pour assurer la sécurité alimentaire de leurs propres concitoyens et pour profiter du marché prometteur des produits alimentaires. Des pays vendent ou louent leurs terres pour des gains immédiats, trop souvent sans se soucier du sort des paysans qui les exploitaient.

Il n’y a pas de statistiques officielles de ces transactions qui portent déjà sur plusieurs dizaines de millions d’hectares. Parmi les acheteurs ou loueurs, on trouve la Corée du Sud, la Chine, l’Arabie saoudite, les Émirats Arabes Unis, le Japon; parmi les vendeurs ou bailleurs, le Soudan, l’Algérie, le Cameroun, l’Ouganda, la Tanzanie, Madagascar, l’Égypte, les États-Unis, le Mexique, Cuba, le Brésil, l’Argentine, le Kazakhstan, la Russie, la Mongolie, le Pakistan, le Laos, les Philippines, l’Indonésie, la Nouvelle-Zélande.

Comment ces terres seront-elles exploitées ? de façon mécanisée, voire industrielle sans doute, car l’essentiel de la recherche va dans cette direction, avec, dans certains cas, des ouvriers agricoles amenés par les nouveaux exploitants. Cela va enlever des terres et du travail aux paysans locaux qui sans ressources iront grossir les bidonvilles. Dans cette perspective, des tensions sociales et des violences sont inévitables. Quelques chiffres donneront l’ampleur du problème si la mécanisation de l’agriculture se généralisait à toute la planète. Pour nourrir 9 milliards d’hommes avec une agriculture mécanisée ou industrielle, il faudrait, en s’alignant sur les rendements américains ou européens d’aujourd’hui, de l’ordre de 100 millions d’agriculteurs. En maintenant les structures agraires d’aujourd’hui, il en faudrait environ 800 millions. On voit le nombre de familles que la concentration du « capital terre » pourrait laisser sans ressources.

D’autres scénarios sont, certes, possibles qui verraient ces exploitations revitaliser les régions où elles s’installent. Cependant ces scénarios ne sont pas spontanés et seraient facilités si des normes internationales guidaient ces opérations. Depuis le début des années 1990, la Commission internationale des juristes et plusieurs Ong demandaient que soit reconnu un droit à la terre pour les peuples autochtones. Cette commission est maintenant d’avis qu’il faut étendre la réflexion aux millions de paysans sans terre et de ruraux pauvres. Les suicides de paysans en Inde et ailleurs, les mouvements des sans terre dans de nombreux pays, les tensions provoquées par l’exploitation des terres par des intérêts étrangers amèneront tôt ou tard cette question sur le devant de la scène.

Relativisme et droits de l’homme

Tout en rappelant l’hommage que Jean Paul II a rendu aux efforts de l’Onu pour garantir « les droits objectifs inviolables de l’homme », Jean-Yves Calvez s’interroge sur la possibilité de s’entendre aujourd’hui sur une loi supérieure. En effet, dit-il, « le principe de l’État de droit, c’est la reconnaissance qu’il y a quelque chose de supérieur à toutes les volontés particulières, aux idéologies particulières, aux intérêts particuliers, selon quelque procédure que ce soit : une vérité » [3]. La Déclaration universelle des droits de l’homme de l’Onu n’est pas une « vérité », cependant elle a été adoptée par la grande majorité des États et il y est fait référence dans maintes constitutions. Avec les traités et conventions ratifiés par la suite, l’humanité dispose d’un corpus de textes définissant les droits des hommes, des femmes et des enfants et les obligations des États.

L’Église est en désaccord avec certaines formulations de ces droits relatives au contrôle des naissances. Ce n’est pas le point qui sera développé ici, mais « le relativisme, le scepticisme et l’absence de conviction arrêtée » [4] que dénonce Jean-Yves Calvez dans une perspective, il est vrai, quelque peu différente. Particulièrement grave, en effet, est que de plus en plus d’États relativisent leurs engagements au nom de circonstances exceptionnelles, de l’origine occidentale de ces droits, de la priorité du développement. Autant de formes de relativismes politique, culturel et économique.

Ainsi, renforcer la sécurité, durcir la lutte contre le terrorisme et contre l’immigration clandestine conduisent les gouvernements à des pratiques (jusqu’à la torture) en contradiction avec les principes fondamentaux des droits de l’homme. Mais l’opinion publique reste passive.

Ailleurs, les sources culturelles occidentales des droits de l’homme sont régulièrement invoquées par certains dirigeants de pays du Sud ou des anciens pays socialistes pour dénoncer un nouvel impérialisme des droits de l’homme, imposé par la culture occidentale. Si cet argument sert à justifier les violations perpétrées systématiquement par des régimes totalitaires, il est rejeté par les Ong et la plupart des intellectuels de ces mêmes pays, qui proclament sans réserve le caractère universel du seul système normatif susceptible de protéger les populations contre les exactions et l’arbitraire.

À l’instar de l’argument de la sécurité d’État, certains gouvernements utilisent les nécessités du développement pour masquer et perpétrer des violations massives des droits de l’homme. Non seulement, ils font de la « bonne santé » économique du pays un préalable au respect des droits civils et politiques, mais, au nom du développement, ils violent les droits économiques, sociaux et culturels des plus pauvres en leur confisquant leur terre ou leur logement sans compensation au profit de grands projets et ensuite maltraitent, torturent ou font disparaître ceux qui protestent. La criminalisation de la protestation sociale se généralise et les premières victimes en sont les défenseurs des droits de l’homme et les syndicalistes.

Dialogue interculturel

Vivre ensemble dans des sociétés multiculturelles ou multireligieuses, faciliter l’adoption de normes universelles par des pays profondément différents, éliminer la composante du terrorisme fondée sur la peur et l’ignorance de l’autre, définir conjointement les priorités du développement durable et coopérer pour les mettre en œuvre nécessitent que les peuples se connaissent et se comprennent mieux. Dans un autre contexte Jean-Yves Calvez confirme la nécessité de ce type de dialogue : « L’Église, qui dit avoir reçu de toutes les cultures et avoir toujours besoin de recevoir d’elles, ne doit… même pas songer à élaborer sa doctrine sociale sans dialoguer avec elles. » [5]

Lors d’un séminaire sur les nouveaux enjeux du dialogue interculturel, à Paris (juin 2006), l’Unesco a mis en évidence que, pour trouver un chemin alternatif au choc des civilisations, il fallait reconnaître qu’« aucune civilisation n’est unitaire, qu’aucune culture n’est monolithique, l’une et l’autre étant faites d’échanges et d’emprunts ». Un regard extérieur a, en effet, trop tendance à voir une culture étrangère comme monolithique et à ne considérer que ce qui la différencie de la sienne. En particulier, il est dangereux de réduire chaque civilisation et chaque culture à l’une de ses composantes majeures, comme la langue ou la religion, de même qu’il est inefficace de vouloir transposer dans un pays un modèle de développement conçu en un autre lieu et en d’autres circonstances. Le séminaire recommandait que le dialogue interculturel soit mené avec la participation de la société civile aux niveaux local, régional et mondial et soulignait que le débat interne à chaque culture était un préalable au succès des débats entre cultures.

Il est triste que Caritas in Veritate ne consacre que les trois articles 55, 56 et 57 au dialogue interreligieux et qu’ils soient si pleins de conditions, de réserves, de prudence. À lire cette encyclique, pourtant riche en considérations intéressantes sur le monde d’aujourd’hui, on regrette la clarté du message de Populorum Progressio, la rigueur des démonstrations de Jean-Yves Calvez et la force des indignations de Pie XI. Peut-être cela explique-t-il que, dans l’opuscule de présentation qu’il a fait de Caritas in Veritate, Jean-Yves Calvez n’ait, comme l’a dit un de ses amis, « assuré que le service minimum ».

Retour sur le développement… durable

Dans le texte cité au début de cet article, Jean-Yves Calvez s’inquiète du jour où les pays en développement pollueront autant que le font les pays anciennement industrialisés et, en même temps, il ouvre la piste d’un autre mode de vie en disant : « L’Église est déjà plus inclinée à prêcher de nouveaux styles de vie, la sobriété, la solidarité autant que le développement à tout va ! » [6]

La juxtaposition de ces deux préoccupations, qui, même si elles se retrouvent sur la même page, ne sont pas liées par l’auteur, ne veut évidemment pas dire que l’on peut résoudre la première par la seconde, autrement dit éviter que les pays en développement ne deviennent de gros pollueurs en empêchant qu’ils adoptent le mode de vie occidental. Ce serait choquant et impossible. Rappelons l’échec, dans les années 1970, de la stratégie des besoins fondamentaux et du slogan small is beautiful. L’objectif était que tous puissent se nourrir, se loger, se vêtir et savoir lire et écrire et la croissance devait résulter de l’emploi de technologies simples, peu coûteuses, si possible traditionnelles, par un grand nombre de travailleurs. Stratégie louable, mais politiquement mal conçue. Elle n’a convaincu pratiquement que les pays industrialisés et fut rejetée par la grande majorité des pays en développement qui y voyaient un moyen de les maintenir dans leur état de relatif sous-développement.

La solution ne viendra que d’un double dialogue. Le premier, urgent, porte sur le transfert des technologies non polluantes existantes et sur le développement de nouvelles technologies économes en énergie et en matières premières. Le deuxième, plus délicat, part du constat que la croissance depuis cinquante ans est largement soutenue dans les pays développés par une demande répondant à des besoins artificiellement créés. Une caricature, le lendemain de la présentation de l’iPad, faisait dire à Steve Jobs, devant une audience avide : « Je vais vous montrer un appareil qui répondra à toutes les questions que vous ne vous posez même pas ».

Faut-il concilier demande, croissance et environnement, en imposant des normes de production agricole et industrielle non polluantes et économes en énergie, et en orientant la demande vers des maisons produisant l’énergie qu’elles consomment et vers des produits manufacturés économes en énergie, recyclables, biodégradables? Faut-il aller plus loin et s’interroger avec les moralistes sur le développement du spirituel et des relations interpersonnelles ? Et comment ? Et, alors, comment arbitrer entre bien commun et libertés individuelles? Il eût été précieux que Jean-Yves Calvez ait encore le temps d’appliquer ses capacités d’analyse et l’audace de ses propositions à de telles questions.


3 / Jean-Yves Calvez, Les silences de la doctrine sociale catholique, Les éditions de l’atelier/éd. ouvrières, 1999, p. 96.
5 / . Jean-Yves Calvez, Les silences de la doctrine sociale catholique,op. cit ., p. 129
6 / . Jean-Yves Calvez, « Le développement d’hier à aujourd’hui » , Projet n°296, 2007, p.35.



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