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Nombre de villes ont adopté, ou tenté de mettre en place leur propre Agenda 21. Nombre de villes annoncent la construction d’éco-quartiers [1]… Au-delà de l’affichage, chaque administration, chaque collectivité, chaque habitant est invité à prendre en compte les enjeux d’un développement respectueux de l’environnement et d’une solidarité avec les générations futures qui recevront en héritage la terre que nous leur laisserons. Mais pour une ville que représente le défi de la durabilité ? Est-ce plus qu’une utopie ? On regarde vers les modèles d’éco-quartiers de l’Europe du Nord ou d’Allemagne. On pense au réseau de « villes lentes », lancé en Italie et qui fédère aujourd’hui une centaine d’adhésions dans le monde (les élus y refusent le gigantisme, bannissent l’hyper…), ou au mouvement des « villes en transition », né en Angleterre (qui va jusqu’à prôner l’autarcie énergétique, voire alimentaire…). En réalité, la question de la durabilité s’est toujours posée, mais par défis successifs, du développement économique, du développement métropolitain, de celui du cadre de vie. Face à chacune de ces urgences, les villes ont-elles toujours réussi à ne pas être esclaves de normes successives ? Et aujourd’hui, peuvent-elles penser ensemble toutes ces dimensions, alors que les difficultés économiques, les fractures sociales, les blessures faites à l’environnement demandent de mieux articuler les réponses pour bâtir un projet ?

Une autre ville est-elle possible ? Dans bien des cas, c’est seulement une couche de vert qui est mise sur quelques quartiers et la participation des habitants à la ville durable – pourtant au cœur de la démarche de l’Agenda 21 telle qu’énoncée au sommet de Rio – peine à dépasser le niveau d’une simple information.

On ne change pas d’urbanisme si facilement, on ne change pas les modes de vivre la ville – par tous ses acteurs – si aisément. Il faut, certes, de la décision pour sortir de l’ornière, mais aussi de la patience, une vision large qui embrasse toutes les composantes humaines et sociales à partir desquelles la qualité propre d’une ville est mise en valeur et « soutenue ». La ville durable est-elle une ville à côté, une ville contre l’existante ? Ou une ville « sur » la ville, à partir de son histoire, de sa géographie, dont elle veut tirer le meilleur parti ?

La ville durable, ce n’est pas alors un slogan, ni une suite de recettes (l’aménagement de pistes cyclables, l’amélioration du tri des déchets…). Ce n’est pas que des quartiers verts ou des économies sur les dépenses d’énergie des bâtiments publics, c’est tout un espace pensé et concerté : une ville « réunifiée » (comme à Lille, à Nantes – à partir des friches portuaires –, à Angers – par la reconquête des berges de la Maine). Car la ville ne veut pas être passive, à la remorque de décideurs qui dessinent sa trame selon leur seule vision. Elle n’est pas seulement de l’urbain qui s’étend, sous la contrainte toujours pressante des demandes en logements, en surfaces commerciales, en voies rapides – rocades ou pénétrantes. Elle ne veut plus être à la remorque, sommée de réparer les dégâts provoqués par un cadre de vie déterminé par d’autres.

C’est vrai que les villes étaient heureuses d’accueillir la venue d’entreprises ou celle de programmes immobiliers. Mais n’est-ce pas ces derniers qui sont alors les vrais pilotes de l’urbanisme à travers les zones d’activité, les lotissements, les centres commerciaux ? Les villes se préoccupaient-elles de la qualité urbaine de ces implantations, quand la dimension économique primait ? Il suffit de voir ces alignements d’entrepôts ou de surfaces commerciales à l’entrée des villes et ces séries de pavillons, choisis sur catalogue comme d’autres produits : font-ils une ville pour des habitants ou d’abord pour des consommateurs ? Or ceci n’est pas sans conséquence pour la vie d’une Cité, pour son commerce, pour sa diversité sociale, pour ses dépenses d’énergie, pour son environnement.

Le défi est là, car naturellement les villes veulent d’abord se développer pour durer. Aussi bien, pendant des années elles ont cherché à attirer les entreprises pour améliorer leurs finances – via la taxe professionnelle – et ainsi lancer des projets. Mais elles n’étaient pas nécessairement très regardantes, rivalisant pour accorder des aides qui n’avaient parfois qu’un effet d’aubaine avant une future délocalisation… Elles se vantaient d’obtenir l’implantation du siège ou d’une filiale de tel ou tel groupe, mais au bout du compte la greffe n’était que provisoire. Désormais, les villes cherchent à penser développement économique durable : à partir aussi des ressources propres de leur territoire, des réseaux d’entreprises locales [2]. Comment dynamiser les liens entre celles-ci et avec leur territoire, pour découvrir les atouts économiques d’un enracinement ? Comment, à travers ces réseaux, soutenir l’emploi et l’insertion des habitants ?

Pour autant, cette tension entre l’économie et le cadre de vie ne se résoud pas facilement. Elle a d’ailleurs changé d’échelle pour de grandes agglomérations, engagées de plus en plus dans un processus de métropolisation. C’est désormais à une concurrence globale avec d’autres villes européennes qu’elles sont affrontées dans leur développement. Mais les pôles d’attractivité qu’elles veulent créer appellent la venue de nouveaux actifs. Et l’on constate alors une pression accrue sur les marchés de l’immobilier, qui ne facilite pas un même accès à la ville pour tous. Et quand des technopoles s’implantent à proximité des nœuds de voies rapides, les déplacements en voiture – il en faut d’ailleurs deux par ménage – croissent jusqu’à l’encombrement.

La périurbanisation suppose de plus en plus d’être réfléchie à l’échelle d’une agglomération [3]. Autour d’Aix-Marseille ou de Toulouse, par exemple, l’étalement résidentiel et la croissance de nouveaux pôles économiques risquent de se traduire par une segmentation sociale et par d’autres problèmes pour l’environnement. Dans l’agglomération de Strasbourg, pour deux tiers des communes, 40 % des actifs viennent d’autres localités. Toutes ces métropoles mettent pourtant en avant leur cadre de vie ! Or le développement se révèle finalement source autour d’elles d’inégalités nouvelles et de nouvelles pollutions.

Aussi bien, la ville durable s’attelle d’abord aujourd’hui au renouvellement de ses espaces les plus dégradés : les friches laissées par l’histoire (les zones industrielles, les anciennes implantations ferroviaires ou militaires…), mais aussi des ensembles de logements sociaux en déshérence. Ces lieux qui ne sont pas dans la périphérie sont désormais une mine pour repenser la ville, pour recréer des liaisons rompues entre les quartiers, ouvrir de nouveaux équipements pour tous, retrouver une diversité de fonctions. Au lieu de s’étaler en zones cloisonnées, plus ou moins distantes, on retrouve une nouvelle densité, une urbanité. Les évolutions ici sont tâtonnantes. S’il y a trop de densité, les habitants fuient la ville pour retrouver de l’espace lors des week-ends. S’il n’y en a pas suffisamment, ils s’ignorent les uns les autres. Les modèles architecturaux qui prennent en compte l’attente de modes de vie urbains concernant tous les âges ne sont pas légion. Si les efforts pour améliorer les transports dans ces quartiers et dans toute la ville sont réels, la construction ou la rénovation de logements sociaux qui respectent les normes de la Haute Qualité Environnementale sont plus timides. Pourtant, bien des bâtiments sont de vraies passoires thermiques (la consommation de chauffage va jusqu’à 250 kWh/m2/an quand la réglementation pour le neuf fixe ce niveau à 90 kWh/m2/an). L’amélioration de la construction a, bien sûr, un coût (10 à 15 % de plus). Sera-t-elle considérée comme un agrément, ou comme une nécessaire qualité de vie et finalement une réduction des charges pour les habitants ? Alors les grands ensembles ne traîneraient plus l’image de quartiers défavorisés. Les parcours résidentiels ne seraient plus systématiquement fléchés vers l’accès au pavillon individuel – le rêve pour beaucoup, synonyme de liberté et de respiration, l’opposé d’un collectif « concentrationnaire » –, mais vers des îlots rénovés, partagés, qui évitent l’extension continue de l’urbanisation. Car celle-ci signifie une prolongation continue des réseaux (de gaz, d’électricité, d’assainissement…), un accroissement de la consommation et des factures. Plus l’habitat est dispersé, moins il y a de vie et plus la voiture est nécessaire.

La tendance actuelle est de démolir les grands ensembles pour aérer physiquement et socialement les quartiers ! Le risque est de s’engager sur la voie d’une méfiance devant tout habitat collectif. Tous les locataires de tours n’en sont pas nécessairement malheureux (80 % de ceux de l’OPAC de Paris par exemple, s’en disent satisfaits). L’enjeu est de leur redonner en priorité une nouvelle qualité. Ne plus en faire des fragments séparés, sans ouverture sur d’autres quartiers, de dépasser le zonage pour penser la ville [4].

Chacun de ces ensembles a sa forme et son histoire. S’agit-il de les rendre plus conformes en les élaguant et en les complétant par des constructions plus classiques, voire par quelques maisons à colonnades ? Ou de partir de l’existant, qui à côté de ses défauts a souvent des qualités : des proximités possibles, des circulations, etc. « C’est à partir des quartiers en difficultés sociales, urbaines et économiques fortes que vont se forger les expériences les plus significatives concernant la ville de demain », disait François Grether, dans un appel à projets « Rénovation urbaine et urbanisme durable » lancé par l’Anru et la Caisse des Dépôts. Il est vrai que cette prise de conscience de l’Anru est relativement récente : ses programmes ont longtemps ignoré la dimension du développement durable. Aujourd’hui, un peu moins de 20 % des projets qu’elle finance l’intègre : non seulement pour favoriser les mobilités mais aussi le fonctionnement d’un quartier avec tous ceux qui en sont les habitants ou les usagers.

Car le défi d’une réhabilitation se pose aussi en termes sociaux et culturels. Les communes doivent équilibrer une tension entre des projets environnementaux et économiques. Comment prévoir les financements et assurer l’animation pendant plusieurs années ? Elles inventent une autre gouvernance, dans laquelle coopèrent de multiples acteurs publics et privés, y compris les entreprises en charge des travaux, mais aussi les associations locales pour qu’elles ne soient pas seulement cantonnées dans la revendication, voire le blocage, mais participent à un projet d’aménagement. La ville durable est déjà dans cette gouvernance à inventer.

Et les éco-quartiers ? Il s’agit d’opérations exemplaires qui proposent d’explorer sur quelques îlots privilégiés un autre modèle de ville. Ils peuvent avoir un effet d’entraînement, d’inventivité, d’expérimentation. À condition de ne pas s’en tenir à une vision de la durabilité qui ne mette en avant que des solutions techniques. L’utopie risque être celle de la « qualité totale » : des normes d’environnement élevées, le zéro défaut appliqué à l’espace. Ces quartiers à HQE seront bien desservis par les transports, favorisant en leur sein les « mobilités douces », abondamment végétalisés, utilisant les énergies renouvelées, etc. Mais quels en seront les habitants ? Ne favoriseront-ils pas la tendance, déjà trop réelle, à la ségrégation urbaine ? Déjà, bien des opérations de rénovation qui ne prétendent pas à ce label se font aux dépens des anciens résidents et au profit de nouvelles couches plus aisées : on connaît un phénomène de « gentrification » dans plusieurs communes de la première couronne parisienne, à Montreuil ou ailleurs… La qualité nouvelle de l’environnement s’accompagne d’une montée des prix du foncier. Faut-il que la protection du cadre de vie soit perçue comme un luxe réservé à une classe moyenne ? La ville durable peut-elle se faire en ignorant le défi de l’équité sociale ?

Pour les responsables des projets urbains, il sera toujours difficile de mêler les deux cultures trop habituellement séparées, une culture de politique de la ville – pour laquelle la question sociale est la première préoccupation – et une culture écologique, qui passe d’abord par des réponses technologiques [5]. La ville durable est une ville ouverte, une ville où le brassage n’est pas juxtaposition, tension, mais source de diversité. Accepterait-elle de voir fuir vers les périphéries des catégories de sa population, quelles qu’elles soient ? Les plus pauvres ou les plus riches, les retraités ou les jeunes ménages… ? Elle se priverait de ressources (des emplois de proximité, une dynamique intergénérationnelle créatrice elle-même de services…). Elle contraindrait en même temps à de nouvelles circulations.

Les villes ne sont pas sans moyens pour influer sur leur peuplement [6] : dans la diversité des logements construits, dans les critères d’attribution au parc social, mais aussi à travers les politiques culturelles, celles de prévention, celles d’aménagement des espaces publics. Il est des villes plus « fermées » et des villes plus « ouvertes ». La mixité d’une ville ne tient pas seulement à la répartition des habitants dans les quartiers mais à celle des activités, des équipements municipaux, des enceintes sportives, des commerces, des associations, etc. Dès lors, l’aggravation des pollutions ne sera pas combattue seulement symboliquement par des journées sans voitures mais par la structure même de la ville afin de rendre ses habitants moins dépendants de l’automobile, prêts à emprunter d’autres moyens de déplacement. C’est alors que la ville pourra en effet être un acteur essentiel d’un autre développement, qui ne soit pas seulement consumériste (maison et voiture individuelles…), qui sera moins inégal aussi.

70 % de la consommation d’énergie vient des villes, à la fois transports et habitat. Les villes explorent de multiples réponses vertes à ce défi – trams, réseau de bus en site propre, vélib, murs végétaux. Mais ces expériences engagent dans une autre façon de faire la ville, en mobilisant de multiples acteurs dans des projets. Le risque serait d’imposer une « doxa » de la ville durable. D’imaginer de donner des labels HQE aux villes et aux quartiers, en mesurant la longueur des pistes cyclables, la surface végétalisée des toitures, le pourcentage des matériaux recyclés. Le développement durable est social, urbain, économique. La ville durable grâce à ses habitants est un projet plus qu’une norme.


1 / Vg Les Brichères à Auxerre, Le Grand Large à Dunkerque, Bourtzwiler à Mulhouse, etc. Cf. S. Carcelle et J. Chesnel, « Eco-quartiers », Projet n° 302. Cf. aussi P. Lefèvre et M. Sabard, Les éco-quartiers , éd. Apogée 2009
2 / Cf. J. Haëntjens, Le pouvoir des villes , éd. de l’Aube, 2008
3 / Cf. L. Laigle, « Métropolisation et développement durable » in Pouvoirs locaux n° 70
4 / Cf. H. Vieillard-Baron, « Le zonage en questions », Projet n° 312
5 / Cf. J. Theys, « L’approche territoriale du développement durable », in Développement durable et territoires , septembre 2002
6 / Cf. J. Haëntjens, op. cit



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