Dans son encyclique Caritas in veritate, le pape Benoît XVI souligne que « les peuples de la faim interpellent aujourd’hui de façon dramatique les peuples de l’opulence » (n° 17). « La faim ne dépend pas tant d’une carence de ressources matérielles, que d’une carence de ressources sociales, la plus importante d’entre elles étant de nature institutionnelle. » (n° 27)

L’International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology for Development (IAASTD) [1], une évaluation internationale des connaissances, des sciences et des technologies agricoles au service du développement, avait pour objectif de comprendre comment toutes les connaissances, en particulier les sciences agronomiques et les technologies agricoles, pouvaient contribuer à réduire la faim et la pauvreté, améliorer le niveau de vie des populations rurales, faciliter un développement durable et équitable. L’enjeu était de mieux situer l’agriculture par rapport à la gestion des ressources naturelles, au changement climatique, à la production et à l’utilisation d’énergie, à la santé, à la biodiversité, à l’accès au commerce international et au défi de la sécurité alimentaire. L’IAASTD a représenté un processus innovant dans son mode d’organisation et ses idées, en rassemblant des porteurs d’enjeux du monde entier, en spécialisant les tâches, coordonnant par ajustement mutuel, fournissant de la connaissance aux décideurs, avec une approche transversale des enjeux.

Rassembler des porteurs d’enjeux du monde entier

Début 2002, un groupe d’entreprises du domaine des biotechnologies  demande à la Banque mondiale un avis sur la culture de plantes génétiquement modifiées dans les pays en développement. En août, à la Conférence mondiale sur le développement durable de Johannesburg, la Banque mondiale et la Fao annoncent une consultation sur l’intérêt d’une évaluation des sciences et des technologies agricoles dans leur contribution à la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le Développement. Au cours de l’année 2003, dix consultations régionales sur l’intérêt et la pertinence de cette évaluation rassemblent des membres d’organisations internationales, de gouvernements, d’industries, d’organisations de producteurs et de consommateurs, d’Ong, d’universités, de fondations, ainsi que des experts individuels. Cette consultation a encouragé une évaluation des leçons à tirer du passé, afin d’élaborer des scénarios pour le futur, du point de vue de la recherche comme des politiques à mettre en œuvre et des institutions nécessaires. Un document d’une trentaine de pages est alors mis sur Internet, présentant le projet IAASTD. Les Nations unies décident de soutenir la Banque mondiale, permettant le lancement de l’évaluation proprement dite. Dès lors, un groupe intergouvernemental est mis en place pour préciser les objectifs, les questions-clés, les modalités de fonctionnement opérationnel etc. Les auteurs (choisis fin 2004 et début 2005) se réunissent en octobre. La phase de conception de l’IAASTD a ainsi duré trois ans.

Ce rassemblement d’acteurs divers du monde entier a permis de penser à la fois globalement et localement, pour conduire les organisations internationales, les gouvernements, les entreprises, les Ong, les organismes de recherche à agir au plan mondial ainsi que dans les régions et les pays. Six rapports ont été rédigés : un rapport de synthèse et un pour chacune des cinq régions (Amérique du Nord et Europe, Afrique du Nord et Moyen Orient, Afrique subsaharienne, Amérique latine et Caraïbes, Asie du Sud et de l’Est et Pacifique). Ce rassemblement a conduit aussi à reconnaître une diversité de sources d’informations – des savoirs académiques, mais aussi des savoirs locaux et non académiques –, le cadre conceptuel, initialement fondé sur le savoir référencé, reconnaissant l’importance des connaissances locales et traditionnelles. L’IAASTD a réalisé au plan mondial un « Grenelle » et fait dialoguer des experts de monde entier.

Spécialisation et ajustement mutuel

L’IAASTD est un projet, conçu comme une organisation et pour une période déterminée, fondé sur l’idée que la démocratie est d’abord une affaire de procédures [2]. Pour lancer l’IAASTD, cinq organisations des Nations unies se sont associées à la Banque mondiale – la Fao, le Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue), le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), l’Oms et l’Unesco – ainsi que le Gef ( Global Environment Facility). Cinquante-sept gouvernements ont approuvé les rapports. Mais les États-Unis, le Canada et l’Australie ne les ont pas signés, émettant des réserves sur plusieurs sections.

Un « Bureau » en formait le « sommet stratégique », rassemblant soixante personnes [3], à parité des représentants de gouvernements et de la société civile. Présidé par Judi Wakhungu (Directeur de l’ African Centre for Technology Studies) et Hans R. Herren (Président du Millennium Institute), il a suivi le processus pendant quatre ans et donné des orientations majeures.

Jouant un rôle de technostructure (chargée du recrutement des auteurs, de l’organisation du travail et des réunions, de la « standardisation »…), et aussi de support logistique, le « Secrétariat », dirigé par le Britannique Robert T. Watson, était basé à la Banque mondiale, avec des correspondants à la Fao, au Pnue et à l’Unesco. Bob Watson, chimiste de formation, ancien directeur adjoint pour l’environnement à la Maison Blanche sous Bill Clinton, est entré à la Banque mondiale en 1996. Il avait, entre autres, présidé un comité du Global Environment Facility de 1991 à 1994, un comité du Giec de 1997 à 2002, et co-présidé le Millenium Ecosystem Assessment de 2000 à 2005.

Le « centre opérationnel » regroupait plus de quatre cents scientifiques du monde entier et de toutes disciplines. Quarante-sept scientifiques français ont participé à l’IAASTD : un nombre important pour une expertise internationale, domaine dans lequel la France est mal organisée [4]. Proposés par leurs gouvernements ou contactés par le Secrétariat, la plupart des scientifiques des pays développés étaient mis à disposition par leur institution. Ceux des pays du Sud recevaient une rémunération et leurs frais étaient payés par la Banque mondiale.

La phase de réalisation des travaux a duré trois ans, avec naturellement une spécialisation des tâches : chaque auteur contribuait à un rapport (un rapport régional ou le rapport de synthèse) et à un chapitre. Deux réunions ont rassemblé les auteurs de tous les rapports régionaux : Bangkok (mai 2006) et Cape Town (juin 2007), et deux rencontres spécifiques chaque groupe. Pour chaque rapport, il s’agissait de caractériser la région, tirer les leçons du passé (sur une période de 50 ans), apporter des éléments sur les futurs possibles et proposer des options pour l’action. Confrontant les références, les arguments, les preuves, et s’abstenant de mettre en avant des valeurs, les chercheurs participaient dans ces forums hybrides à un processus d’exploration collective avec d’autres experts de disciplines et cultures différentes.

La spécialisation des tâches a permis d’atteindre assez rapidement les objectifs fixés, mais les trois années de travail (à temps partiel) ont limité les échanges entre chapitres et groupes d’auteurs, et surtout entre régions. Ce fut une expérience étonnante de coordination et d’ajustement mutuel, en particulier grâce à la volonté des responsables de chapitres.

Changer de point de vue, accéder aux connaissances, n’est pas spontané. Il faut du temps, un réel investissement intellectuel pour découvrir de nouveaux modes de raisonnement. Il faut accepter d’abandonner les modèles qui rassurent en même temps qu’ils obscurcissent la vue. Le partage des connaissances suppose créer un climat de confiance [5]. Six ans se sont ainsi écoulés entre le lancement du processus IAASTD et l’approbation des rapports. Et pendant toute cette période de travail, une forme d’ affectio societatis est née, suscitant la volonté de collaborer, sur un pied d’égalité, à l’œuvre commune.

Fournir de la connaissance aux décideurs

L’IAASTD dresse un bilan contrasté du passé [6]. Dans les 50 dernières années, les connaissances, les sciences et les technologies agricoles ont contribué à l’augmentation substantielle de la production agricole et, par ricochet, à la sécurité alimentaire. Ce progrès a été rendu possible grâce à l’accent mis sur l’amélioration du matériel génétique, mais aussi grâce à l’utilisation des intrants et à la mécanisation de l’agriculture. L’augmentation de la productivité a contribué à l’accroissement de la disponibilité globale de nourriture par personne. Pour autant, les populations ont inégalement bénéficié de cette augmentation des rendements, et celle-ci a eu, dans certains cas, des impacts négatifs sur l’environnement.

Certaines pratiques, associées à de mauvaises conditions socio-économiques, créent un cercle vicieux : les petits exploitants pauvres déboisent et exploitent de nouvelles terres souvent peu productives, aggravant la déforestation et la dégradation générale des écosystèmes. Pour l’avenir, l’agriculture doit être reconnue comme multifonctionnelle par nature et se pratiquant dans des systèmes complexes. Il existe une diversité des agricultures et des modèles de développement.

Contrairement au Giec qui a formulé des scénarios pour le futur, les évaluant en termes de « probabilité » et de « confiance » (type de solution volontariste), et contrairement au Millenium Ecosystem Assessment qui a formulé des scénarios, en explorant les conséquences à partir de la situation présente, l’IAASTD a choisi de présenter des options et, si nécessaire, les différentes vues et analyses d’un même problème, sans faire de recommandations.

Ce choix demande aux gouvernements et aux organisations internationales de prendre des décisions alors qu’ils ne le souhaitent pas nécessairement ou ne savent pas le faire. Pour l’IAASTD, il y avait transposition du débat du « haut » (les gouvernements) vers le « bas » (les scientifiques, les Ong et les industriels). Des discussions sur le rapport ont été organisées ici et là, par exemple lors de la conférence Planet Diversity[7] organisée par un groupe d’Ong en mai 2008 à Bonn. Certains pays, comme le Canada, ont étudié en détail le rapport pour voir ce qu’ils pouvaient en tirer, mais la plupart des pays semblent ignorer les travaux. La Banque mondiale a critiqué le processus de travail et l’a fait évaluer. Mais c’est peut-être une question de patience, comme pourrait le faire croire l’exemple du Giec qui a commencé son travail en 1988 et a reçu le prix Nobel en 2007.

Rassembler une telle diversité de points de vue impose des choix en termes de représentation des régions, des genres, des intérêts, des langues de travail et des disciplines. On n’a pas su éviter certains biais ou certaines sous-représentations. Mais la représentation effective dépend aussi de l’appropriation des enjeux par les organisations et les pays, ainsi que du temps et des ressources à y consacrer : ces moyens ont beaucoup varié d’un groupe à l’autre. Enfin, l’absence de conclusions « uniques » peut dérouter. Cependant, la méthode comporte des intérêts certains. Elle a permis de prendre en compte l’ensemble des dimensions d’une activité aux implications multiples, de rapprocher recherche et société civile, disciplines et pays, de faire dialoguer recherche publique et privée, et de maintenir la diversité des points de vue jusqu’au terme, aboutissant ainsi à des conclusions, basées sur des références acceptées et revues.

Une approche transversale des enjeux

Le rapport de synthèse a repris huit thèmes, communs à l’ensemble des rapports régionaux et présentant un intérêt particulier en termes de recherche : les bioénergies, les biotechnologies, le changement climatique, la santé humaine, la gestion des ressources naturelles, les marchés et le commerce international, les savoirs locaux et traditionnels, les femmes en agriculture. Deux de ces thèmes ont fait l’objet de fortes controverses : les biotechnologies, le marché et le commerce international. Ces deux sujets cristallisent les désaccords, révélateurs d’un clivage plus fondamental. D’un côté, se trouvent les tenants de solutions technologiques aux questions posées par les Objectifs du Millénaire pour le Développement (sur la sécurité alimentaire…). Ils sont souvent en faveur d’une économie mondiale totalement dérégulée, où l’agriculture ne présente pas de spécificités par rapport aux autres secteurs. De l’autre, on trouve ceux qui sont attachés à des solutions plus diversifiées, prenant en compte le fait que l’agriculture est une activité humaine avec des solutions variables dans le temps et dans l’espace. Pour eux, les marchés ne peuvent à eux seuls garantir la durabilité d’un certain nombre de biens publics tels que la sécurité alimentaire, le renouvellement des ressources naturelles ou la protection de l’environnement.

Prenons l’exemple de la synthèse sur les biotechnologies, et plus particulièrement sur les Ogm. Elle témoigne d’une grande prudence, sinon d’une véritable réserve.

– L’accent mis sur les biotechnologies risque d’orienter les investissements dans les programmes de formation et de recherche et de réduire le nombre de professionnels dans les autres sciences agricoles.

– L’existence de brevets sur les transgènes peut remettre en cause les expérimentations par les agriculteurs eux-mêmes et compromettre les pratiques locales favorables à la sécurité alimentaire. Les droits de propriété intellectuelle interdisent-ils l’utilisation par les agriculteurs de leurs propres semences et l’accès aux matériels génétiques pour des recherches par les communautés elles-mêmes ?

– Les pollutions accidentelles par contamination de cultures non Ogm peuvent être dommageables.

Aussi, le rapport propose une évaluation rigoureuse des impacts des biotechnologies, afin de garantir une expertise locale et une capacité des communautés locales à préserver et utiliser tout leur potentiel génétique. Il recommande de mettre l’accent sur les projets de sélection participative et sur l’agroécologie. Les États-Unis et la Chine ont émis des réserves sur cette partie relative aux biotechnologies, jugée incomplète et partiale. De même, les gouvernements canadien et australien et les semenciers internationaux avaient considéré que les présentations des biotechnologies ne rendaient pas compte de manière objective des avancées permises par celles-ci, des résultats obtenus et du potentiel de solutions qu’elles recèlent. Face à une remise en cause du régime des droits de propriété intellectuelle, Monsanto et Syngenta, parties prenantes dès l’origine de IAASTD, se sont retirées du Bureau fin 2007.

Le processus d’organisation de l’IAASTD a eu des limites. À partir d’un double pilotage (les États et les organisations internationales d’une part, et le Bureau d’autre part), il était difficile de dire qui gouvernait. En tentant d’obtenir un dialogue entre tous les acteurs, sans en mettre certains au-dessus, il était un rassemblement de forums hybrides. Le responsable du Secrétariat a quitté la Banque mondiale en cours de processus ; le Bureau a perdu de la légitimité au moment du départ de Monsanto et Syngenta, et les gouvernements et les organisations internationales n’ont pas vraiment défendu le travail accompli. Il est difficile dans un rapport de réunir des intérêts très divergents et, pour des gouvernements, de faire des choix ! Finalement, ce sont les auteurs eux-mêmes qui semblent aujourd’hui défendre davantage l’IAASTD.


1 / Voir le site officiel hhttp:// www. agassessment. org/ et le site des hhttp:// www. agassessment-watch. org/
2 / M. Callon, Pierre Lascoumes, Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain, essai sur la démocratie technique , Seuil, 2001
3 / Trente représentants de gouvernements [Afrique sub-saharienne (6); Amérique latine et Caraïbes (5); Asie du centre et de l’ouest et Afrique du Nord (4); Amérique du Nord et Europe (9); Asie de l’Est et du Sud et le Pacifique (6)], 22 représentants de la société civile [six représentants du secteur privé (certains se sont retirés en cours de processus), six représentants d’Ong, six représentants d’associations de producteurs et quatre d’associations de consommateurs], et huit représentants d’institutions internationales
4 / N. Tenzer, L’expertise internationale au coeur de la diplomatie et de la coopération du xxie siècle. Instruments pour une stratégie française de puissance et d’influence, Rapport au Premier ministre,au ministère de l’Économie, de l’Industrie et de l’Emploi, au ministère des Affaires étrangères et européennes, au ministère du Budget, des Comptes publics et de la Fonction publique, 7 mai 2008
5 / François Dupuy, L’alchimie du changement , Dunod, 2001
6 / Pour plus d’informations, voir la note du ministère de l’Agriculture, n°6, avril 2009 : L’IAASTD,  une expertise internationale qui marque un changement de paradigme pour l’agriculture et le développement. hhttp:// agreste. agriculture. gouv. fr/ IMG/ pdf/ analyse60905. pdf
7 / hhttp:// www. planet-diversity. org/ workshops/ workshop1/ a-new-paradigm-of-agriculture-the-iaastd-experience. html? 0


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