Nous avons assisté ces dernières années en Amérique latine à d’importantes transformations de la société politique et sociale. Au sortir des dictatures, sous la pression de la société civile, la reconstruction de la démocratie s’est amplifiée et consolidée. Qu’il suffise de rappeler que dans les années 70, quatre pays de l’Amérique latine seulement n’étaient pas sous régime militaire, alors qu’aujourd’hui onze pays ont un gouvernement de type social-démocrate.

Le rôle des mouvements sociaux fut central dans ce processus de « redémocratisation ». Face à l’extension d’un modèle économique néolibéral, ils furent sans doute un « autre acteur » essentiel pour défendre les conditions de vie, les droits sociaux, les traditions, les valeurs et les libertés. On cite souvent comme exemple, non sans raison, le magnifique réveil indien dans la région andine, qui devait aboutir à l’élection des deux présidents indiens, Evo Morales en Bolivie et Rafael Correa en Equateur. Pour la première fois, dans les nouvelles Constitutions des deux pays, les peuples indiens sont reconnus dans leur souveraineté, avec leurs langues, coutumes, cultures et valeurs.

Dans l’ensemble de la région, les mouvements sociaux, au cœur de la société civile, s’organisent autour des revendications et des luttes dans les champs les plus sensibles de la vie d’un « peuple », en particulier la terre, le travail, la santé, l’habitation et l’éducation. Voyons quelques exemples.

Le Forum social mondial

Un des résultats les plus connus de l’émergence de nouveaux acteurs sociaux et de la mobilisation est le Forum social mondial (FSM).

Par définition, le FSM déborde les limites du Brésil. Mais l’on peut douter qu’il fût né et qu’il eut survécu sans le rôle décisif des brésiliens dans sa réalisation et son animation. Né à Porto Alegre [1] en 2001, le FSM a rapidement grandi ; il s’est consolidé et s’est étendu sur tous les continents. Surmontant bien des difficultés, il a toujours cherché à s’ouvrir à des horizons nouveaux. En 2001, 2002 et 2003 il eut lieu à Porto Alegre. En 2004, ce fut l’Inde, à Mombay. Porto Alegre de nouveau en 2005. Il fut polycentrique en 2006. Il s’est déroulé à Nairobi, Kenya, en 2007. En 2008, il a pris la forme d’une semaine de mobilisation mondiale, tandis que « l’élite mondiale » se réunissait à Davos, en Suisse. En 2009 ce fut Belém, au cœur de l’amazonie brésilienne. En 2010 ce sera de nouveau Porto Alegre, pour consolider les acquis, et en 2011 ce sera Dakar.

L’expansion rapide du FSM montre à quel point il répondait à une nécessité et combien la méthode très décentralisée fut appropriée, et le reste encore. Les entités les plus diverses qui participent au Forum (mouvements, Ong, plateformes, églises, etc.) y apportent une contribution propre, qu’elles préparent elles-mêmes et qu’elles exposent comme elles l’entendent. Le respect du pluralisme est de règle. Les deux seules exigences pour participer au Forum sont le rejet du néolibéralisme et la volonté de construire une société démocratique. La Charte du Forum où s’expriment son esprit, ses valeurs et sa méthode, rédigée en 2001 après le premier forum, est une remarquable présentation de ce que pourrait être la démocratie participative.

Le FSM, symbolisé par Porto Alegre, est une réponse de la société civile qui rejette la vision néolibérale, symbolisée par Davos [2]. Le FSM développe une analyse critique des contradictions et des impasses du modèle dominant. Son slogan mobilisateur « un autre monde est possible » est bâti sur des principes et valeurs de simplicité, de respect, de justice et solidarité, à l’opposé du matérialisme, de la rivalité et de l’individualisme installés au cœur du modèle néolibéral. Pour cela, le FSM se veut un espace alternatif et démocratique de débats d’idées et d’échanges de pratiques sur tous les principaux sujets qui concernent l’avenir des sociétés et de la planète.

Mais, plus important que le regroupement annuel lui-même, c’est toute une dynamique qui est ainsi créée et entretenue. Le Forum n’est pas que mondial. Dans l’élan de Porto Alegre se multiplient les forums sociaux régionaux, nationaux et thématiques. Au-delà de l’événement d’une rencontre annuelle, fin janvier, en même temps que Davos, il s’agit d’un vaste espace de propositions concrètes alternatives, à tous les niveaux.

Le développement du FSM a dépassé les attentes. On compte en moyenne la participation de 120 000 militants, chacun (chacune) apportant son expérience dans de multiples secteurs. Les Ong sont les plus nombreuses, mais elles ne pèsent pas du même poids que les mouvements sociaux dont les contributions sont enracinées dans les luttes quotidiennes. Le FSM constitue ainsi un vaste réseau horizontal, souple et informel, auquel se rattachent directement ou indirectement de nombreuses forces sociales plus ou moins organisées. Outre sa capacité de mobilisation à plusieurs niveaux (national, régional et mondial), sa force est dans sa faculté à poursuivre une analyse critique incisive du modèle néolibéral et de présenter des propositions alternatives crédibles sur les nombreux thèmes qu’il aborde. Il sert de référence aux diverses rencontres contestataires altermondialistes qui se déroulent souvent parallèlement aux événements officiels, politiques ou économiques.

Pour l’avenir, le débat est récurrent : certains voudraient que le Forum devienne une structure pour construire un programme socialiste, suppléant à la crise générale des partis politiques. D’autres tiennent à maintenir le projet initial : être un lieu permanent d’échanges de réflexions et de pratiques alternatives qui font avancer la construction progressive de cet autre monde centré sur l’être humain et non sur le capital. Le Forum voudrait rester – il l’est déjà - un espace dynamique de construction d’une mondialisation qui respecte les droits de l’homme.

Mais il est bien d’autres obstacles que le Forum tente de surmonter pour assurer son avenir. Né au Brésil, il garde inévitablement une marque brésilienne et latino-américaine. Renforcer la mondialité, c’est une des préoccupations permanentes de la coordination mondiale. Dès l’origine il fut décidé que les Forums mondiaux annuels auraient lieu dans un pays du Sud, mais il n’est pas possible de surmonter les difficultés d’organisation (d’infrastructures, surtout) et de donner au Forum sa vraie dimension politique, si les forces sociales du pays et des villes d’accueil ne sont pas organisées et ne se coordonnent pas. Or on sait que les rivalités sont parfois plus fortes que les liens. Le Forum en Inde, à Mombai, prévu pour 2003, a dû être retardé d’une année pour laisser aux mouvements sociaux indiens le temps de s’articuler. Il en fut de même à Nairobi en 2007. Après le Forum de 2009 à Belem dans l’Amazonie, celui de 2010 sera de nouveau à Porto Alegre. Est-ce faute d’une autre ville candidate ?

Pour autant, la force du FSM est bien dans la dynamique qu’il a engendrée et qui s’exprime, au-delà des forums régionaux, nationaux et thématiques, en de nombreuses initiatives locales d’une grande richesse. Il est ainsi devenu un des principaux mouvements d’expression – sinon le principal – d’une société civile dans sa diversité, qui aspire à une plus grande participation. Le défi est de développer sa mondialité pour survivre.

La campagne contre la dette

Au Brésil, la mobilisation des mouvements sociaux fut et demeure intense. L’élection du métallurgiste Lula à la présidence de la République en 2002 est l’aboutissement d’une puissante dynamique sociale et politique qui a traversé le pays depuis la fin des années 70 jusqu’au début du nouveau millénaire, et qui demeure active encore, en partie. La société civile s’est mobilisée jusqu’à l’élection du leader ouvrier, fin 2002, 25 ans après les premières manifestations populaires qui ébranlèrent le régime militaire.

Pour donner un exemple significatif, j’évoquerai celui de la troisième « Semaine sociale » [3] des pastorales sociales [4] qui a duré trois ans, de 1997 à 1999, autour du thème « dette externe et rachat des dettes sociales ». De manière très concrète, au cours de milliers de rencontres à la base, dans tout le pays, le peuple a exprimé ses besoins les plus urgents. Le résultat en fut une liste de 25 priorités qui recouvrait de fait tous les aspects les plus importants de la vie des gens. Un symposium (en 1998) a montré le lien de cause à effet entre ces besoins de la majorité de la population et la dette externe, qui était le principal obstacle au développement social. C’est à partir de cette prise de conscience que fut créée la « Campagne Jubilé 2000 » contre la dette, organisée dans plus de 50 pays, de manière très décentralisée.

En 1999, la Campagne Jubilé a mis en place pendant trois jours un Tribunal de la dette, auquel participèrent près de 3 000 leaders venus de divers secteurs. Bien des points du verdict final sont encore valides.

Le choix fut alors fait de proposer en l’an 2000 un plébiscite national sur le thème de la dette, organisé exclusivement par la société civile, pour marquer les 500 ans de la « découverte » du Brésil. Pendant plusieurs mois, quelque 120 000 volontaires ont préparé l’énorme infrastructure nécessaire (urnes, bulletins, matériels pour le vote et le dépouillement…) et discuté sur le thème de la dette. La participation a dépassé toutes les attentes. Dans les écoles et universités, aux stations d’autobus, dans les églises, dans les entreprises, un peu partout, le Brésil débattait sur l’importance de ce plébiscite. Des supports écrits ou audio-visuels ont été préparés à tous les niveaux. Malgré l’opposition des pouvoirs en place, la mobilisation fut massive. Six millions de citoyens ont répondu aux trois questions posées. Ce fut un véritable chantier de démocratie, un vrai débat public, une école de formation politique, à travers une démarche de participation citoyenne, culturelle et politique. Le peuple pouvait débattre d’un sujet central pour sa vie et son avenir. Il le fit avec passion.

Fort de ce succès, la Campagne Jubilé envisagea un deuxième plébiscite populaire à propos de l’Alca [5]. Par sa taille et sa richesse, le Brésil occupe une position stratégique dans toutes les négociations régionales. Fallait-il adhérer à un pacte commercial, d’esprit très libéral, qui renforcerait la domination des États-Unis ? La dynamique du plébiscite fut identique et plus forte encore – l’on compta onze millions bulletins de vote. Depuis, la Campagne Jubilé contre la dette continue, articulée à d’autres initiatives citoyennes sur plusieurs thèmes de la vie sociale. Elle a ainsi obtenu l’ouverture d’une Commission parlementaire d’enquête dans la perspective de la réalisation d’un audit de la dette [6], qui ne cesse d’augmenter à nouveau [7].

« Quel Brésil voulons-nous, et comment faire ? » La question continue d’offrir une plate-forme suggestive pour bien des débats et des rencontres ouvertes à tous. Le risque, sous la présidence de Lula, serait que le peuple attende tout du leader charismatique, dont la popularité continue d’être grande, et prenne ses distances vis-à-vis des mouvements qui soutiennent son organisation et son autonomie.

Le mouvement des sans terre

Dans un pays immense, où une petite partie seulement des terres arables est cultivée, où la distribution des terres est parmi les plus inégales dans le monde, la question agraire est au cœur de la question sociale. Environ 4 millions de petits paysans sont sans terre, 500 000 personnes vivent dans des campements au bord des routes. Une large majorité des forces sociales et une bonne partie de l’opinion publique sont favorables à une profonde réforme agraire : beaucoup considèrent que c’est l’une des clés – sinon la principale – de la question sociale. Tant qu’il était dans l’opposition, Lula était un farouche défenseur de cette réforme. Malheureusement, une fois président, il se montre plus sensible aux pressions des grands groupes alimentaires (l’agrobusiness) pour user de la terre dans une perspective de profit économique. Et d’immenses étendues sont réservées à quelques produits (maïs, canne à sucre, soja ou bétail), destinés en priorité à l’exportation.

Qui n’a pas entendu parler du Mouvement des sans terre (MST) ? Il s’agit sans doute d’un des mouvements populaires les plus dynamiques, au Brésil et peut-être dans le monde. Centré sur les enjeux d’une réforme agraire et d’une nouvelle politique agricole, il a su créer une proximité avec d’autres mouvements sociaux, mais aussi avec l’opinion publique. Comme dans beaucoup d’autres pays où il s’agit d’un défi central, le MST joue un rôle essentiel dans l’articulation des mouvements sociaux. Il n’ignore pas la dimension politique de ses revendications et de ses perspectives, mais il a su maintenir son autonomie vis-à-vis des partis politiques, y compris du Parti des Travailleurs de Lula.

On pourrait donner encore bien d’autres exemples de mobilisation citoyenne pour illustrer l’émergence d’une expression des aspirations des citoyens à plus de démocratie et justice sociale. Au Brésil, mais aussi dans toute l’Amérique latine, la société civile s’organise ainsi, en particulier autour des mouvements sociaux. Leur tâche et leur rôle sont essentiels pour consolider des avancées déjà atteintes après l’échec des régimes autoritaires.


1 / Porto Alegre est une ville au sud du Brésil. C’est là qu’eut lieu le FSM en 2001, 2002, 2003, 2005, et qu’il aura lieu encore en 2010
2 / A Davos, station des Alpes suisses, se réunissent chaque année quelque 2000 dirigeants de grandes entreprises et du monde financier. C’est face à ce Forum économique mondial, que le FSM se positionne
3 / Les Semaines sociales représentent la mobilisation (réflection et action) des secteurs les plus avancés de l’Eglise, avec d’autres mouvements sociaux non chrétiens, autour d’un thème
4 / Les Pastorales sociales sont les diverses formes de présence de l’Eglise dans les secteurs les plus pauvres de la société. Chaque pastorale sociale a sa manière propre d’agir. On compte une vingtaine de pastorales sociales, bien diverses, les unes plus progressistes qui prennent en compte la dimension politique de la transformation sociale, les autres plus traditionnelles et « assistancielles ».
5 / L’Alca (Accord de Libre Commerce des Amériques) fut une proposition faite en 1994 par les Etats-Unis d’un grand libre marché pour toute l’Amérique. Beaucoup y ont vu l’intention à peine voilée des Etats-Unis d’envahir le marché sans défense des pays latins. C’eût été une perte de souveraineté et de liberté. Fort de son opinion publique, le président Lula n’a pas accepté la proposition américaine
6 / Il s’agit de vérifier quels furent les montants des emprunts et des prêts ? Comment furent-ils utilisés ? Au profit de qui ? Quels sont les remboursements déjà faits, et combien reste-il à payer ?
7 / Pendant le gouvernement Lula, la dette externe est restée à peu près constante, autour de 200 milliards de dollars, mais la dette interne a explosée passant de plus ou moins 600 milliards à 1,3 trillion de reais (un dollar vaut environ 2 reais).


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