Le débat sur les inégalités est à nouveau sur le devant de la scène publique. Tous ne subissent pas la crise avec les mêmes conséquences. Les données statistiques disponibles sont publiées régulièrement : les inégalités de revenus et du patrimoine, celles de l’emploi et du chômage, bien sûr, mais aussi, et c’est plus difficile, celles qui touchent les immigrés et celles entre générations [1]. Ce tableau essentiellement français est à replacer en Europe puis dans le monde avec des indices de développement, d’éducation et de santé.

Au moment où les Semaines sociales préparent une rencontre nationale à Villepinte sur les nouvelles solidarités, Projet a voulu contribuer à sa manière au débat. Pour mieux en percevoir la portée, la revue a choisi un terrain : la Seine-Saint-Denis, département où le Ceras est installé depuis octobre 2005. Il est comme une butte témoin de la désindustrialisation qui a affecté la France : la marginalisation croissante d’une fraction importante de la population n’est-elle pas en train de miner le lien social lui-même ? Mais c’est aussi le terrain de nouvelles solidarités, là même où la crise dure depuis longtemps.

« Au palmarès des revenus de leurs habitants, tous les départements franciliens se placent, en 2002, parmi les dix plus riches départements français. Tout sauf un, la Seine-Saint-Denis, qui se situe en 85e position. (...) Quel que soit l’endroit de la distribution considérée, la Seine-Saint-Denis se singularise par le niveau de revenu médian par unité de consommation des ménages fiscaux franciliens le plus faible » [2]... Les contrastes sociaux sont relativement anciens en Île-de-France. Les cadres sont les plus concentrés à l’ouest. Les ouvriers sont surreprésentés en Seine-Saint-Denis, autour de Roissy, le long de la Seine, et de la Marne. Les employés sont assez dispersés sur le territoire, qui reste globalement mixte [3]. Quant aux ménages d’inactifs, ils sont plus présents au centre de l’agglomération parisienne et aux franges rurales. Mais c’est au cœur de la région que l’on trouve les plus grands écarts de richesse sur un même territoire : dans les quartiers de Paris, les contrastes tiennent d’abord à la présence de ménages parmi les plus aisés de la région ; dans une moitié ouest de la Seine-Saint-Denis, à la faiblesse des bas revenus.

Entre 1984 et 2002, alors que Paris, les Hauts-de-Seine et les Yvelines s’enrichissaient par rapport à la région, seule la Seine-Saint-Denis enregistrait un recul du revenu moyen réel (-2,3 %). Les écarts entre les départements masquent ceux, encore plus importants, entre communes : « Le revenu moyen dans les communes les plus aisées en 1984 s’est accru de 51 % en euros constants entre 1984 et 2002. La croissance a été globalement nulle dans les communes ou résidaient les 10 % de foyers les plus modestes (…), la baisse de revenu atteint 17 % à Grigny et 15 % à Aubervilliers, Garges-lès-Gonesse et Pierrefitte-sur-Seine »[4].

Cette montée des inégalités spatiales n’a pas été linéaire. Les écarts se sont creusés avant tout en période d’expansion économique. La crise des années 1990-1996, en revanche, a été mieux « partagée ». Dans les années 2001 et 2002, qui ont connu un nouveau ralentissement économique, les communes les plus riches accusent l’arrêt de la croissance, les revenus des foyers fiscaux continuent à progresser légèrement dans les communes où vivent les populations les plus modestes.

Que cachent tous ces agrégats statistiques : le chômage qui touche les espaces les plus populaires, l’effet ségrégatif de la mobilité résidentielle [5], les conséquences démographiques dues au passage à la retraite, ou à l’instabilité familiale...? Si les inégalités se creusent, quels sont les mécanismes de ségrégation? Quels sont les résultats de mesures spécifiques comme la politique de la ville ? Si plus que tous les départements de France, la Seine-Saint-Denis a vu s’accroître les inégalités sociales, économiques et culturelles au sein de l’Île-de-France et en son sein, son devenir nous éclaire sur leurs conséquences.

Les géographes qui ont contribué à ce dossier ne décrivent pas seulement les évolutions sociales, ils démontent les mécanismes d’exclusion afin d’éclairer les enjeux des nouvelles solidarités.

Ainsi, Philippe Estèbe s’interroge sur le nouvel ancrage de la Seine-Saint-Denis au reste de la métropole : pourquoi la présence de pôles de développement importants (la Plaine-Saint-Denis ou Roissy-Charles de Gaulle) ne garantit plus des retombées sociales et économiques à proximité? Solange Montagné-Villette observe les dispositifs de la gestion de la misère : les chiffres du Rmi ont explosé, que va changer le Rsa? Hervé Vieillard-Baron explore le paradoxe du zonage : quelles sont l’utilité et les limites des mesures en faveur des secteurs géographiques les plus en difficulté ? Dans cette ligne, une table ronde entre plusieurs directeurs de projet s’interroge sur les effets de la politique de la ville : à quelles priorités s’atteler localement pour enrayer la montée des inégalités?

Sur un plus long terme, la sociologue Françoise Lorcerie pose la question de la place actuelle de l’école dans des territoires marqués par les attributions ethniques : lutte-t-elle contre le phénomène ou contribue-t-elle à le renforcer, notamment par la suppression de la carte scolaire?

Quel est alors le sens de dispositifs dérogatoires, quand le droit commun ne s’applique pas à tous et que les évolutions culturelles et économiques générales dénouent les solidarités?


1 / Observatoire des inégalités, L’état des inégalités en France, données et analyses, A. Colin, 2009.
2 / Le revenu des Franciliens : vers une stabilisation des inégalités entre communes ? Iaurif, note rapide ‘population modes de vie’ , n° 401, novembre 2005, p. 1.
3 / 42 % des ménages franciliens vivent dans des communes relativement proches du profil moyen régional. Cf. Edmond Préteceille, La division sociale de l’espace francilien, Osc, 2003.
4 / . Le revenu des Franciliens, op. cit., p. 4.
5 / Une étude récente met à jour les résultats statistiques à partir de l’exploitation du fichier Filicom 2005 : « La mobilité récente creuse les écarts de revenus dans le cœur de l’agglomération, vers plus de richesse à Paris et dans les Hauts-de-Seine et plus de pauvreté en Seine-Saint-Denis. La paupérisation de la Seine-Saint-Denis touche tous les statuts d’occupation ». Mariette Sagot, Géographie sociale, habitat et mobilité en Île-de-France, Iau Île-de-France, décembre 2008, p. 5.



Article également accessible sur Cairn.info 

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