L'hypocrisie commence à être levée à l'égard des travailleurs sans papiers. Mais les critères pour reconnaître cette force de travail de réserve demeurent discriminatoires.

Par-delà la diversité des périples personnels de jeunes villageois de Kayes ou d’ailleurs en Afrique, il est frappant de noter que dans la lutte pour arracher leur régularisation, nous rencontrons bien des parcours identiques. La majorité sont des jeunes entre 20 et 35 ans, dans la force de l’âge, et beaucoup d’entre eux connaissent des situations de travail voisines, bien souvent interchangeables.

Cette population qui arrive en France pour travailler constitue, au regard de sa place dans l’économie et par ses caractéristiques propres – une force de travail privée des droits élémentaires, parce que « sans-papiers » –, une « armée industrielle de réserve » cantonnée dans des segments bien particuliers de l’économie.

A l’occasion des luttes engagées, notamment depuis le 15 avril 2008, mais dès avant, si on pense aux grèves de Modeluxe en octobre 2006 et de Buffalo Grill en juin 2007, nous voyons comment la grande majorité de ces travailleurs est en effet cantonnée dans le bâtiment, la restauration, le nettoyage et d’une façon transversale l’intérim… C’est-à-dire là, où le patronat a besoin d’une force de travail dure à la tâche. Là, où les conditions de travail et de salaire sont particulièrement pénibles et lamentables. Là où il n’est pas possible non plus de délocaliser la production.

Africains aux fourneaux !

De la même façon que l’on trouve des jeunes étudiants dans la restauration rapide, des femmes seules avec enfants derrière les caisses de Carrefour ou d’Auchan, les travailleurs « sans-papiers » n’ont accès qu’à quelques domaines. Dans ces segments du marché, les patrons recherchent une grande capacité physique, une « force de travail brute » si l’on peut dire, mais surtout la plus grande flexibilité dans son utilisation. Il s’agit de secteurs où la concurrence capitaliste est âpre, où les marges sont réduites et peuvent varier énormément du fait de la concurrence. L’adaptation immédiate aux nécessités du chantier, aux exigences de la clientèle en termes de délais, à la nouvelle donne du dernier contrat commercial passé sur la base du « mieux disant »… font du travailleur « sans-papiers » cette force de travail idéale, captive et flexible à souhait parce que sans droits. Cette force, les patrons peuvent la solliciter à la demande, sans autorisation de quelque instance que ce soit, inspection du travail ou du personnel. Réputés « clandestins », ils vivent en s’exposant le moins possible face à leur patron ou avec l’organisation syndicale de l’entreprise. Principe de précaution oblige !

Mais il faut tordre le coup définitivement à l’image du travailleur « sans-papiers » réussissant à se glisser dans les interstices du marché du travail à l’insu des employeurs, et finalement à l’insu de la société ! Combien de fois n’avons-nous pas rétorqué à tel ou tel patron qu’il avait embauché des travailleurs « sans-papiers » à « l’insu de son plein gré » ! Certes, dans le lot, de façon factuelle, certains patrons peuvent jurer de leur bonne foi, mais comme l’avouait le responsable d’une grande chaîne de la restauration rapide : « De toute façon, il n’y a que les Africains qui tiennent devant les fourneaux ». L’origine ethnique sert en quelque sorte d’alibi pour justifier le fait qu’il « ne savait pas ».

D’une manière générale sur tous les piquets de grève, nous ne comptons plus les changements d’identité demandés par les employeurs (« Il faut que tu ramènes des bons papiers »), les licenciements de salariés « sans-papiers » avec feuille de paye mais réembauchés au « noir » ou en intérim, et ce, dans la même entreprise… Sans compter les déclarations d’impôts et toutes les cotisations sociales versées aux différentes caisses sans que les salariés puissent prétendre en recevoir le bénéfice…

Nous n’avons pas affaire à des travailleurs « sans-papiers » isolés, par-ci, par-là. Nous avons affaire à des centaines de milliers. Le gouvernement le reconnaît lui-même : ils sont très clairement localisés et localisables dans ces fameux secteurs « en tension ». C’est en tout cas ce que nous avons démontré lors des différentes vagues de grèves qui ont été lancées. En la matière, on se retrouve bien face à une énorme hypocrisie tant de la part du gouvernement que du patronat.

Grève et régularisation

C’est donc en toute légitimité que les organisations syndicales, dont la Cgt, ont fini par intervenir concrètement sur cette question, pour se battre avec détermination aux côtés de cette fraction de travailleurs « illégaux », afin de leur permettre de faire valoir leurs droits en arrachant leur régularisation. Dans cette lutte, il faut utiliser toute la boîte à outils du syndicalisme et en particulier l’arme de la grève. La grève est un droit constitutionnel, elle protège le travailleur « sans-papiers », en obligeant le patron à faire face à ses obligations. Grâce au rapport de force ainsi établi, le patron remplit les documents administratifs adéquats (les fameux CERFA) pour appuyer la demande de régularisation de l’un ou de ses salariés véritables « esclaves modernes ». Cette tactique, nous avons commencé à l’affiner lors de la grève des cuisiniers du restaurant de la Grande Armée en février 2008.

Pour aider les patrons en délicatesse avec la politique affichée de lutte contre l’immigration clandestine, le gouvernement, via la loi Ceseda, avait introduit le fameux article 40, conforté ensuite par une circulaire du 7 janvier 2008. Cette circulaire permet aux patrons pris en flagrant délit d’embauche de salariés « illégaux » de se mettre en règle, en demandant leur régularisation et de conserver ainsi, voire de renforcer, les liens de subordination de leurs anciens « sans-papiers ».

Nous avons franchement mis le pied dans la porte entrouverte, prenant le gouvernement et le patronat à leur propre jeu. Depuis le 15 avril et jusqu’à aujourd’hui, plus de 2000 travailleurs se sont engagés dans ce combat, se sont mis en grève et ont occupé une centaine de lieux de travail. Plus de 1 500 d’entre eux ont été ainsi régularisés de même qu’une centaine de femmes travaillant dans le secteur de l’aide à la personne (le dossier était porté par l’association « Femmes Egalité »). Nous avons pu obtenir une certaine harmonisation des critères entre les différentes préfectures : critères imposés par le ministère de cinq ans de présence sur le territoire et d’un an d’activité salariée, critères qui s’appliquent non seulement aux travailleurs « sans-papiers » intérimaires mais aussi à ceux qui demandent leur régularisation « à froid » et qui peuvent continuer de travailler jusqu’au traitement de leur dossier.

La lutte n’est pas terminée, des lignes doivent encore bouger. En face, dans les préfectures tout est prétexte pour ne délivrer des papiers qu’au compte-gouttes. Mais dans cette bataille, les « sans-papiers » avec courage et détermination ont fait la démonstration qu’ils étaient d’abord des travailleuses et des travailleurs debout.



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