L'expérience migratoire est aussi un passage vers l'émancipation individuelle. Plus on la rend difficile, plus on encourage le défi. L'injonction à l'intégration serait-elle plus que culpabilisante et sélective ?

La migration est trop rarement envisagée comme une simple forme de mobilité. Les obstacles administratifs, les entraves policières et douanières, les stéréotypes essentialistes ont tôt fait de cantonner les processus migratoires à un « risque » imprécis et peu objectif. Paradoxalement, la mobilité spatiale est hautement valorisée dans le monde libéral et capitaliste (mobilité des emplois, des actifs, des compétences, des capitaux), comme critère de réussite professionnelle et de mobilité sociale, au point d’en devenir presque hégémonique. Comment comprendre cette discordance entre mobilité favorisée pour les uns, entravée pour les autres ?

Études empiriques contre idées reçues

Pour comprendre les raisons poussant des personnes à migrer, le modèle dominant, jusqu’à la fin des années 1970, était le modèle push-pull : des facteurs répulsifs (misère, pauvreté, insécurité) dans le pays de départ étaient associés à des facteurs attractifs dans le pays de destination (salaires élevés). La migration s’expliquait alors par le seul différentiel de salaire. Elle était donc censée diminuer et se tarir, au fur et à mesure que les salaires augmenteraient dans le pays de départ en voie de modernisation. Une approche à peu près aussi simple que les vases communicants.

Ce modèle est invalidé par toutes les études empiriques. Il y a des régions pauvres qui ne fournissent pas de migrants : ni à l’échelle des pays (beaucoup de pays très pauvres présentent peu de sorties), ni à l’échelle des régions, ni même à l’échelle de la communauté rurale ou du quartier urbain. Les migrations viennent plutôt de pays ou régions qui ne sont pas les plus pauvres, mais affectées par le mécanisme de transition socio-économique. On note aussi que les personnes qui partent ne sont jamais les plus pauvres : elles doivent disposer, pour mettre en œuvre leur projet de migration, d’un capital économique et d’un capital social importants [1].

Si la migration est une décision individuelle, elle est prise au sein d’une configuration sociale engagée dans un processus de mobilité difficile et sélective. Les migrants sont des acteurs autonomes, informés, qui ne coupent pas le lien avec leur entourage resté au pays. Animés d’un désir très fort, ils se munissent d’une série de garanties contre les risques qu’ils encourent (pendant le voyage, dans leur trajectoire administrative, dans l’espace public, dans leur vie professionnelle) et prennent à leur charge quelque chose qui a un coût économique, affectif et symbolique élevé : l’absence. On peut dire que le migrant « paie de sa personne » la modernisation de la configuration sociale qu’il a quittée [2]. Cela n’a donc rien à voir avec les « migrations de la misère » évoquées dans les sociétés de destination, ni avec l’idée « d’accueillir toute la misère du monde », deux formulations d’un même stéréotype.

Couple colonial, Gastarbeiter, figures dépassées

L’approche classique des migrations identifiait des « couples migratoires » entre deux pays liés par l’histoire coloniale et une similarité linguistique. Par ailleurs, les « norias » de travailleurs immigrés, qui, pendant les années de croissance des Trente glorieuses, ont recruté activement en zone rurale des hommes jeunes pour un contrat de travail temporaire dans le pays de destination, ont fabriqué la figure du Gastarbeiter (« travailleur invité »), dont la présence sur le sol de la société d’accueil n’était envisagée que pour sa stricte utilité économique ; son ancrage social et affectif était refoulé à plus tard, son horizon résidentiel se limitant au foyer de travailleurs [3].

Les études empiriques qui se sont développées depuis les années 1970 ont permis de mieux rendre compte de la complexité des processus migratoires et de mieux coller à la réalité, adoptant le point de vue du migrant et non celui de la société d’accueil ou de l’employeur.

La notion de « champ migratoire » a été une des premières pierres de cet édifice. Développée par le géographe Gildas Simon en 1979 à partir des migrations tunisiennes en France, cette notion donne toute leur place aux allers-retours récurrents, à l’entreprenariat migrant, aux activités d’import-export induites, aux infrastructures de transport reliant spécifiquement ici et là-bas, aux liens permettant de garder un pied ici et un pied là-bas [4].

Le modèle diasporique et circulatoire

La notion de champ migratoire a été affinée avec le modèle diasporique, qui s’est imposé comme l’un des plus pertinents. Il emprunte une métaphore, celle de la diaspora juive. Il met en évidence certains paramètres : densification et multipolarisation des champs migratoires, multiplicité des destinations, structuration en réseaux peu hiérarchisés, en centralités éclatées entretenant entre elles des relations transversales. L’organisation communautaire et la solidarité sont associées à la représentation de toutes les classes sociales et plus seulement de celle des ouvriers. La circulation et la communication incessantes font vivre ce réseau à l’échelle mondiale.

La métaphore de la diaspora a particulièrement bien décrit les migrations chinoises, turques, marocaines, kurdes ou tamoules [5]. Elle a débouché sur des analyses – notamment les « territoires circulatoires de Alain Tarrius » ou « l’installation dans la mobilité » [6] – qui montrent bien que la mobilité entre des ancrages multiples prévaut sur l’installation sédentaire unique.

Les réseaux de liens sociaux

Troisième dimension de ces travaux empiriques adoptant le point de vue du migrant : l’analyse structurale des réseaux sociaux. Même si la migration est une entreprise individuelle et parfois solitaire, la décision de migrer est toujours liée au contexte de la « configuration sociale » de départ, pour reprendre les mots de Norbert Elias : famille, voisinage, foyer, parentèle. C’est à travers l’étude des réseaux de liens sociaux qu’on peut prendre la mesure des processus de diffusion (de normes, valeurs, modes) et de distinction (modification des référents culturels, bilinguisme, exposition de signes extérieurs de distinction sociale). L’étude des relations interpersonnelles activées par les migrants permet de voir comment se combinent des liens forts et des liens faibles dans la constitution d’un capital social et dans l’accès à des ressources interpersonnelles [7], ou encore la manière dont ces liens sont enchâssés dans des relations de solidarité mais aussi de réciprocité et de contrepartie. En effet, l’enchâssement (embeddedness) des liens sociaux, s’il permet de mettre en commun les accès à des ressources stratégiques, se traduit par un contrôle social efficace même à distance. L’animation des réseaux de liens sociaux a également pour conséquence un processus conjoint et symétrique, qu’on peut appeler la distanciation de la familiarité et la familiarisation de la distance [8] : certains liens se fragilisent jusqu’à se rompre dans l’absence, d’autres se réduisent à des relations en apnée pendant les mois de silence ; l’éloignement et l’isolement, quand ils ne sont pas remplacés par des couples de migration ou des rencontres imprévues, transforment durablement la carte des liens sociaux. De nouveaux liens, des amitiés, des rencontres variées peuvent au contraire ouvrir les portes de sphères sociales inattendues. Dans cette architecture, les technologies de l’information et de la communication (téléphone mobile, SMS, internet, skype, cartes prépayées, etc.) peuvent jouer un rôle clé, ouvrant au phénomène proprement moderne de « présence dans l’absence », dont peuvent aujourd’hui bénéficier les « migrants connectés » [9].

Mobilité et construction de soi

Dans un contexte juridique répressif et hostile, les réseaux de liens interpersonnels se présentent comme une garantie contre le risque que constituent l’absence, les obstacles administratifs, la trajectoire professionnelle dans une situation de discrimination ou de non reconnaissance par le droit du travail. En cas de danger ou de précarité subie, le migrant ne peut compter que sur l’aide de personnes proches. Comment ne pas poser la question de la solitude et de la liberté en migration ? Migrer seul, c’est ne devoir qu’à soi-même son réseau de liens et ses soutiens affectifs noués au cours du temps. L’expérience migratoire, qui est avant tout une expérience existentielle, est donc un passage, certes difficile, vers l’émancipation individuelle. Plus l’entreprise migratoire présente un risque et un coût élevés, plus l’enchâssement des liens est fort ; l’ouverture à une « nouvelle vie » est alors plus difficile, les interconnaissances plafonnant dans la sphère communautaire.

En d’autres termes, plus une politique répressive (vis-à-vis des travailleurs sans-papiers, des demandeurs de visa, des requérants d’une carte de séjour, d’un emploi salarié déclaré, etc.) rend la vie impossible aux migrants, plus leurs perspectives de réussite sont faibles, et plus le repli communautaire se présentera comme la seule alternative à la discrimination. Face à un contexte hostile et suspicieux, le cloisonnement selon les origines est défensif. Pour que se déploie une trajectoire de vie qui implique le devenir social, professionnel et personnel des migrants, une grande liberté est nécessaire

Le titre de séjour, un passeport

De ces contradictions ressort une question fondamentale, celle de la réversibilité de la migration. La mobilité est en effet un déplacement réversible : on peut l’accomplir dans un sens et dans un autre. Il permet des potentialités et des découvertes dans un sens, l’approfondissement et le partage de ces acquis au retour, ou encore la maturation dans deux ou plusieurs espaces distants de ce qui fait le contenu d’une vie. Or, pour un migrant en situation précaire, ne disposant pas d’un titre de séjour durable, le retour au pays est un risque trop fort : s’il a outrepassé la durée de validité de son permis de séjour ou de son visa, il peut, lors d’un contrôle aux frontières, être inscrit au fichier numérique centralisé SIS et se voir refuser l’accès au territoire européen pour plusieurs années. Paradoxalement, c’est donc la délivrance d’un titre de séjour longue durée dans le pays d’immigration qui permet d’envisager de le quitter et de retourner au pays. Le permis de séjour fonctionne autant comme un passeport que comme un outil d’ancrage. En tout cas, la migration ne peut être réversible sans ce titre de séjour durable.

Le migrant ne construit pas son espace de vie dans un seul pays, mais au moins dans deux : s’il y a rupture des attaches et déracinement, on ne peut parler de trajectoire migratoire réussie. Plutôt que de considérer des immigrés d’un côté et des absents de l’autre, une approche transnationale tient compte des différents mondes d’appartenance des migrants : ils sont envisagés comme des acteurs mobiles, conjuguant à distance des ressources et des références. Les migrants ont, comme le montrait bien Alfred Schütz, une grille d’interprétation du monde qui dépasse celle de la seule société d’origine ou de la société d’accueil : construit dans la circulation, la découverte de l’altérité et l’acquisition de codes sociaux variés, leur système de référence est plus riche ; il élargit le répertoire identitaire et autorise des ancrages multiples. Ainsi, cette approche transnationale permet de dépasser l’infériorisation implicite de l’immigrant dans la société qui est censée l’accueillir ; il ne s’y sentira jamais vraiment chez lui, puisque « chez lui » est un référent multidimensionnel qui dépasse les frontières.

Réinterroger l’intégration ?

Le terme intégration, qui a envahi le discours sur l’immigration dans tous les pays européens, est rarement utilisé à bon escient. Ses occurrences les plus courantes sont, à propos d’immigrants ou de descendants d’immigrés, « bien intégré », « mal intégré », « qui ne veut pas s’intégrer », « qui est en mesure de donner des preuves d’intégration réussie ». L’impensé qui rend l’intégration ambivalente doit être examiné à la lumière de la construction historique et politique d’un terme avant tout sociologique, qui a été progressivement subverti.

La question de l’intégration est apparue tard : tant que la croissance économique absorbait les travailleurs recrutés massivement, des années 1920 à la fin des années 1960, leur intégration était une dimension oubliée. Il a fallu attendre la crise du milieu des années 1970 et l’irruption du chômage massif – qui a touché de plein fouet et en premier les travailleurs immigrés – pour que l’intégration apparaisse comme une sorte de sésame, une panacée contre la crise qui s’installait. Le mot est alors devenu ce qu’on peut appeler un « mot valise », aux contours très flous, malléable à merci au gré de ce que les discours politiques voulaient lui faire dire.

Faisant irruption au milieu des années 1970, le terme vient légitimer l’interruption des recrutements de main-d’œuvre étrangère et la fermeture des frontières à la migration de travail dans les principaux pays de destination (France, Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Grande-Bretagne). « L’immigration zéro » étant proclamée, on déclare qu’il faut « limiter les entrées pour permettre l’intégration de ceux qui sont déjà là ». C’est le temps où les migrations se replient sur les deux seuls canaux restant autorisés : le regroupement familial (jugé élément clé de l’intégration) et la demande d’asile. Mais la reconstitution des ménages d’immigrés est alors d’autant plus problématique que l’emploi se fragilise. Tandis qu’apparaissent leurs difficultés socio-économiques, ces ménages se heurtent à un vote xénophobe qui se consolide avec les années, pas seulement en France. Dans le même temps, la fermeture des frontières fabrique mécaniquement des migrants sans papiers, appelés très tôt « clandestins », et le discours politique dominant assimile la présence de ces clandestins aux difficultés sociales que l’on constate localement.

Emerge alors une réaction répressive : on facilite les contrôles de police dans l’espace public, ainsi que les procédures de rétention administrative et d’expulsion. Une acceptation tacite de la « menace » que représentent les sans papiers renforce la tentation xénophobe. L’apparition dans un certain nombre de déclarations du fameux « seuil de tolérance », cheval de Troie de la xénophobie tacite, totalement dépourvu de légitimité logique, économique ou scientifique, montre combien sont concomitantes dans leur histoire les notions d’intégration et de xénophobie.

S’intégrer, oui, mais à quoi ?

De quelle « intégration » s’agit-il au juste ? Rappelons que, pour Durkheim [10], l’intégration est sociale. Elle s’oppose à l’isolement, à la rupture des liens et à l’anomie. Elle correspond au contraire à un nombre suffisant de liens de socialisation de qualité garantissant un bien être social. Elle s’appuie sur la socialisation, la solidarité, la confiance et l’équilibre des interactions sociales d’un individu. A la lumière des différentes dimensions du phénomène migratoire, l’intégration sociale d’un migrant passe aussi par la reconnaissance juridique de sa présence, son statut, l’égalité de traitement qui lui est garantie par l’État, des remparts efficaces contre les discriminations dont il pourrait être victime, l’accès aux droits et aux ressources ouverts à l’ensemble des citoyens, sans oublier les liens interpersonnels qui le font interagir avec d’autres, que ce soit dans le pays d’accueil, le pays d’origine ou d’autres lieux. Les modèles diasporiques et transnationaux sont donc essentiels pour qualifier l’intégration sociale des migrants.

Or, dans l’évolution récente du discours sur l’intégration des migrants, il ne s’agit pas tant d’intégration sociale que d’intégration nationale. L’intégration à la nation, ou plutôt à la « communauté nationale » est devenue dominante, sinon exclusive, dans l’acception de ce terme aujourd’hui [11]. L’intégration renvoie alors au devoir qu’a l’Etat de garantir aux nouveaux migrants qu’ils seront traités sur un pied d’égalité avec tous les autres citoyens. Pas d’intégration donc, et encore moins d’intégration à la nation, sans citoyenneté, c’est-à-dire naturalisation et droit de vote. A défaut, un migrant qui reste étranger par sa citoyenneté peut avoir accès à l’intégration par la carte de séjour longue durée (en France, la carte de résident de dix ans renouvelable automatiquement), qui accorde presque tous les mêmes droits, à l’exception de la nationalité et du droit de vote. Il n’y a pas d’intégration sans au préalable un statut garantissant contre la précarité juridique.

L’absurde injonction, la preuve d’intégration

En dépit de ces évidences, l’intégration est mise en avant depuis le milieu des années 1970 (1976 en France) comme un préalable au titre de séjour : on prétend tester la « bonne connaissance » de la langue, des institutions et de la constitution du pays. Des épreuves de sélection de ce genre ont été mises en place dès 1998 aux Pays-Bas, 1999 au Danemark, 2003 en France avec le « Contrat Accueil et Intégration » ou encore en Suisse en 2005. Mais pour soumettre la délivrance (ou le renouvellement) d’un titre de séjour à des « preuves de bonne intégration », il faudrait pouvoir la mesurer. En allant au bout de cette logique, pourquoi ne pas imposer de telles épreuves aux nationaux, par exemple pour renouveler leur carte d’électeur ? Le fait que certaines catégories de migrants – les étrangers hautement qualifiés – sont exemptées de ces formalités révèle que l’exigence d’intégration préalable est bien une sélection sociale : elle permet d’écarter ceux qui ont manqué de ressources dans leur formation. Il s’agit donc d’une sélection de classes [12]. Par ailleurs, ces épreuves sont un outil de domination symbolique : soumission aux valeurs nationales, minorisation de l’étranger, refus tacite du cosmopolitisme.

Un tel refus oblitère une évidence : la multiplicité des niveaux d’appartenance. Une politique d’intégration cohérente devrait permettre aux migrants (ou à ceux dont les parents ont migré) de trouver des points communs entre leur répertoire d’identification et celui des acteurs sociaux avec lesquels ils entrent en interaction. Ce répertoire est nécessairement multiple : il ne se limite pas à une identification culturelle ou nationale fondée sur les origines ; une telle limitation de l’identité serait essentialiste et différentialiste. Les appartenances mobilisées dans l’identification et dans l’interaction sont variées et recouvrent des échelles différentes : appartenance locale (culture villageoise ou urbaine par exemple), citoyenne ou politique (engagement, syndicalisme, comportement électoral), linguistique ou religieuse, mais aussi générationnelle (en fonction des classes d’âge), professionnelle (culture ouvrière, artisanat, cultures de métiers), sans oublier bien sûr l’appartenance « genrée » (solidarités féminines ou masculines, orientations sexuelles). Les niveaux mobilisés dans les processus d’identification en situation d’interaction sont bien sûr fonction du contexte, ainsi que de l’interlocuteur.

Au-delà des interactions inter-individuelles dans la construction de liens sociaux garantissant le processus d’intégration, les rôles sociaux et l’appartenance à des catégories sociales communes sont des moteurs du vivre ensemble, et ce malgré l’apparent délitement des identités collectives et des groupes sociaux que dépeignent certains sociologues [13]. Il n’est guère étonnant que la prétendue « faillite du modèle français d’intégration » ait été mise en avant dans le débat public au moment où désindustrialisation, désouvriérisation et émergence du modèle libéral d’une société d’individus individualisés contribuaient à affaiblir – voire escamoter – les groupes sociaux comme cadres d’identification des individus.

Sélection sociale, culpabilisation de l’étranger

Il faut relire l’intégration et l’altérité à l’aide de la grille d’analyse du rapport de classes. L’asymétrie qui est mise en place par l’intégration nationale traduit davantage la domination d’un groupe social sur un autre qu’une simple différence culturelle. L’évolution récente des procédures de délivrance de permis de séjour et de visas en est une claire expression : attirer les actifs les plus qualifiés, c’est cibler l’accueil de populations qui ont eu accès à une bonne formation, à un capital social et un capital économique élevé ; c’est donc faire une sélection sociale à l’entrée. Compliquer les procédures de demande de permis de séjour, auxquels sont attribués des tarifs, imposer de faire la preuve, pour demander un visa, que l’on a des revenus suffisants pour payer le retour et que les frais de logement et d’assurance sont pris en charge, c’est opérer une sélection par l’argent. Soumettre la carte de séjour temporaire (CST) pour raisons familiales à des planchers de revenus et de conditions de logement, c’est encore et toujours mettre à l’écart les personnes les plus défavorisées. Les entraves à la vie familiale et au mariage mixte (entre un conjoint disposant de la citoyenneté du pays d’accueil et un conjoint étranger), promulguées aux différentes étapes de la refonte du code dit Ceseda, en France, et faisant l’objet de restrictions dans la plupart des pays européens, confirment cette tendance à la sélection par le capital social et économique. Le mariage mixte reste pourtant à la fois le meilleur outil et le meilleur signe d’intégration.

La mobilité des étrangers est donc entravée : l’accès au territoire européen ainsi que le droit à la liberté de se déplacer se présentent aujourd’hui comme le principal moyen de pression sur les individus, alors que c’est justement sur la liberté de se déplacer que devrait être pensée l’intégration. On observe un divorce entre politiques d’immigration et d’intégration d’un côté et pratiques migratoires ou recherches scientifiques sur ces pratiques de l’autre. Seul un accès aisé à un titre de séjour longue durée peut garantir au migrant son succès dans la construction d’un espace de vie transnational.


1 / Serge Weber, Nouvelle Europe, nouvelles migrations. Frontière, mondialisation, intégration, Paris, éd. du Félin, 2007 (chap. 1).
2 / Liane Mozère et Hervé Maury, Les domestiques philippines, « entrepreneures d’elles-mêmes ». Le marché mondial de la domesticité, Rapport à la Mission du Patrimoine ethnologique, Réf. AO98IDF41, 2002.
3 / Abdelmalek Sayad, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Seuil, 1999.
4 / Gildas Simon, L’espace des travailleurs tunisiens en France. Structures et fonctionnement d’un champ migratoire international, Poitiers, 364 p., 1979.
5 / Marie-Antoinette Hily, William Berthomière et Dimitrina Mihaylova, « La notion de « réseaux sociaux » en migration », Hommes et migrations, n°1250, 2004, p. 6-12.
6 / Alain Tarrius et Lamia Missaoui, Les nouveaux cosmopolitismes. Mobilités, identités, territoires, éd. de l’Aube, La Tour d’Aigues, 2000 ; Dana Diminescu éd., Visibles mais peu nombreux. Les circulations migratoires roumaines, Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 340 p., 2003.
7 / Mark Granovetter, « The strenght of the weak ties », American Journal of Sociology, n°78, 6, 1973, p. 1360-1380.
8 / Serge Weber, « De la chaîne migratoire à la migration individuelle des Roumains à Rome », Hommes et migrations, n°1250, 2004, p. 38-48.
9 / Dana Diminescu (dir.), « Migrants.com », numéro thématique, Hommes et migrations , n°1240, 2002.
10 / Émile Durkheim, Le suicide. Une étude de sociologie , Puf, 1999 (1 e éd. 1930).
11 / Dominique Schnapper, La communauté des citoyens , Gallimard, 2003.
12 / Claude Calame, « L’intégration, instrument de pression et de discrimination », in Claire Rodier et Emmanuel Terray (dir.), Immigration : fantasmes et réalités. Pour une alternative à la fermeture des frontières , La Découverte, 2008, p. 53-57.
13 / Zygmunt Bauman, Le coût humain de la mondialisation , Hachette, 1999.



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