Le capitalisme n’est est certes pas à sa première alarme. Mais ce sont un changement institutionnel et de nouveaux compromis sociaux qui s’imposent aujourd’hui.

L’ampleur de la crise financière et économique est soulignée par de nombreux commentateurs pourtant peu suspects d’antipathie à l’égard du système capitaliste. C’est le cas de l’ancien président de la Réserve fédérale des États-Unis, Alan Greenspan, pour qui la crise actuelle est sans doute la plus grave depuis un siècle. Cette gravité de la situation a conduit certains à penser que nous pourrions bien assister à un changement radical de système économique : il ne s’agirait pas seulement d’une crise supplémentaire, sur le modèle de celles qui se répètent tous les quatre ou cinq ans depuis que la déréglementation financière a imprimé sa marque au capitalisme mondialisé, mais du début d’un changement radical. Selon ces interprétations, pessimistes ou optimistes suivant son propre point de vue, ces événements seraient pour le capitalisme ce que la chute du mur de Berlin a été pour le système d’économie planifiée.

Il serait pourtant facile d’objecter que le capitalisme n’en est pas à sa première alarme. S’il a survécu à la crise des années 1930 (et même à la deuxième guerre mondiale qui a suivi), pourquoi celle d’aujourd’hui devrait-elle se révéler fatale ? Après tout, les crises sont considérées par les plus chauds partisans du système économique capitaliste comme un mal nécessaire ou même comme un sain mécanisme régulateur. Elles viendraient corriger les erreurs de gestion, inévitables, commises au cours des phases de prospérité précédant la dépression. En éliminant les firmes les moins efficaces, en diminuant le prix des actifs surévalués et en ramenant les anticipations des agents économiques vers la réalité, la crise permettrait de relancer l’économie vers une nouvelle phase de prospérité.

Selon cette conception libérale, aucun autre système économique n’est aussi efficace que le capitalisme, par définition indépassable. Il faudrait donc aimer le capitalisme entièrement, y compris dans ses soubresauts les plus violents. Le choix serait alors entre, d’une part, un système de libre marché, décentralisé et le moins réglementé possible (les interventions de politique économique étant par nature « arbitraires » et les tentatives de réglementation contraires à l’ordre économique naturel) et, d’autre part, un système d’économie réglementé « à la soviétique ». Bref, entre Wall Street et le goulag, le choix serait vite fait.

Aux limites d’un système

Heureusement, le débat actuel n’est pas condamné à en rester à ce niveau de niaiserie. Si l’histoire du capitalisme révèle que son cours est scandé par des crises, celles-ci n’ont pas toutes la même gravité ni les mêmes conséquences pour la configuration du système économique. Les modes de régulation du capitalisme se transforment profondément pour faire face à certaines perturbations. La théorie de la régulation distingue les « petites » des « grandes » crises. Les premières correspondent à la correction des déséquilibres qui accompagnent tout régime de croissance. Leurs conséquences sur les institutions sont faibles, sinon nulles. Les secondes en revanche témoignent de ce que le régime de croissance est arrivé à ses limites et que ses contradictions ne peuvent plus être tolérées dans les limites institutionnelles données. Le système entre alors dans une phase de tâtonnement pour recomposer des formes institutionnelles compatibles avec une croissance régulière.

La crise actuelle est-elle bien de celles qui marquent un tournant majeur dans l’histoire du capitalisme ? C’est seulement ex post qu’on pourra donner une réponse définitive à cette question, mais plusieurs éléments semblent indiquer que l’on est largement au-delà de la « petite crise ». Tout d’abord, comme l’indique Jacques Sapir dans son article, la crise touche les États-Unis, qui servent de modèle de référence aux « réformateurs » et « modernisateurs » de tous les pays depuis au moins une vingtaine d’années. La quasi-totalité des programmes de réformes structurelles en œuvre à l’heure actuelle tente de transformer les institutions économiques pour que les marchés déréglementés deviennent la norme dans un nombre sans cesse croissant d’activités : la finance bien sûr, mais aussi la relation de travail, la concurrence interentreprises ou même les activités scientifiques ou d’éducation. Si désormais apprendre des États-Unis ce n’est plus apprendre la victoire, cette rupture devrait remettre en cause nombre de programmes de « réformes » qui visent à rendre les systèmes économiques plus semblables au modèle américain ou anglo-saxon, notamment en Europe.

Le deuxième élément à prendre en compte est que la crise actuelle bute sur ce qui semble être une contradiction majeure du mode de croissance des États-Unis. Pour qu’un mode de croissance soit stable, il faut que la distribution du revenu soit compatible avec la croissance régulière de la demande. Le mode de régulation fordiste, entre l’après seconde guerre mondiale et la crise des années 1970, reposait sur une distribution des gains de productivité assurant la compatibilité dynamique entre croissance de l’offre et croissance de la demande. La désyndicalisation et la mondialisation combinées ont remis en cause les conditions de la croissance du revenu réel d’une fraction non négligeable des travailleurs. L’appauvrissement relatif, voire absolu, d’une partie grandissante de la population conduit les ménages à un endettement d’autant plus insoutenable qu’il s’appuie sur des actifs dont les prix sont gonflés par une bulle financière. C’est cet endettement insoutenable qui a permis la croissance aux États-Unis ces dernières années. La solution de la crise ne peut donc se limiter à un éclatement de la bulle qui ramènerait les prix d’actifs vers un niveau plus raisonnable. Elle implique une remise en cause du mode de répartition du revenu et de son partage entre consommation et épargne. Les pays qui ont adopté tout ou partie de ce système de croissance à crédit, gagé sur des actifs à bulles spéculatives (Royaume-Uni, Espagne…) connaissent le même genre de problèmes.

Un troisième élément, qui n’est pas spécifique aux États-Unis, tient à ce que les différentes composantes du capitalisme déréglementé, qui semblaient se compléter de façon vertueuse jusqu’à la crise, se renforcent désormais pour fragiliser l’ensemble du système. La crise financière se transmet à la sphère « réelle », notamment parce que les établissements financiers fragilisés durcissent leurs conditions de crédit, ce qui peut à tout le moins entraîner un ralentissement de l’activité, et des pertes d’emploi d’autant plus nombreuses que la déréglementation du marché du travail a rendu les licenciements plus faciles. L’augmentation du chômage devrait à son tour diminuer la demande, renforçant les effets initiaux du ralentissement. Ces conséquences macroéconomiques devraient de plus être aggravées par la diminution de la protection sociale, notamment dans le domaine de l’indemnisation du chômage.

De nouveaux compromis sociopolitiques

Il ne fait donc aucun doute que le capitalisme déréglementé et financiarisé qui s’était mis en place, de manière différenciée selon les pays, depuis les années 1980 est en crise profonde. La question est de savoir quel système économique peut lui succéder. Il est à présent impossible pour la « science économique » de répondre de manière satisfaisante à cette question : elle est tout sauf une science exacte, en admettant même que ce soit une science, et, par ailleurs, il ne s’agit pas que d’économie. En effet, la mise en place d’un nouveau mode de régulation appelle d’importantes transformations institutionnelles, qui reposent directement ou indirectement sur des décisions politiques. Les institutions correspondent à des compromis sociopolitiques sur les « règles du jeu » économique et politique. Et ces compromis ne sont stables que si un nombre suffisant de groupes sociaux les appuie.

La stabilité institutionnelle repose sur des équilibres politiques, comme l’illustre la comparaison France/Italie proposée dans l’article de Stefano Palombarini. Dans certains pays européens, la crise économique vient s’ajouter à une crise politique. Et le conflit sur les institutions (économiques et politiques) risque de ne pas être résolu rapidement. La crise peut alors être qualifiée de « systémique », caractérisée par l’impossibilité de trouver une alliance sociale et politique dominante en faveur d’une configuration particulière des institutions.

Une partie des économies européennes connaissait déjà cette situation, par leur engagement dans une transition vers un modèle de capitalisme de type néo-libéral que refusait une partie significative, voire majoritaire, de la population. La crise actuelle va exacerber ces conflits autour des institutions et éventuellement faciliter la formation d’une alliance politique qui rendra considérablement plus difficile la poursuite du programme de déréglementation généralisée des marchés et la promotion de la concurrence comme principe régulateur suprême de l’économie. Mais ceci exige que des acteurs politiques puissent élaborer une stratégie assez claire de changement allant à rebours de la vague de privatisation, déréglementation et mise en concurrence connue sous le nom de « réforme ».

La crise appelle un programme minimal de changement institutionnel qui doit à l’évidence s’appliquer au secteur même à l’origine de la crise. Mis à part les fondamentalistes néo-libéraux, personne ne conteste qu’il soit nécessaire de re-réglementer la finance : établir des règles prudentielles plus strictes et plus adaptées à l’activité des acteurs des marchés financiers (contrôler les activités de crédit effectuées par des organismes non bancaires comme les fonds d’investissement, encadrer strictement la titrisation des créances, surveiller étroitement les agences de notations, réviser les normes comptables pour sortir de la logique de la liquidité permanente etc.). Ces aspects dépassant le strict cadre national risquent d’être plus conflictuels, ainsi, la disparition des « paradis fiscaux » – une mesure importante de sécurisation du système financier mondial. À quoi servirait de réglementer une zone géographique si c’est pour laisser une zone déréglementée aux acteurs financiers ? Une zone économique de la taille de l’Europe doit pouvoir décréter un embargo à l’égard des paradis fiscaux, en commençant évidemment par réglementer à l’intérieur de l’Union européenne (Luxembourg, Jersey…).

Mais ces mesures en direction du seul secteur financier ne suffiront pas à assurer une cohérence nouvelle au système économique. Le programme de déréglementation généralisée des marchés avait une cohérence, celle du modèle de capitalisme néo-libéral. Ce dernier pouvait posséder une certaine stabilité sociopolitique, reposant sur une grande différenciation des positions sociales. Cette stabilité était permise par des systèmes politiques majoritaires (et non proportionnels), ignorant les intérêts de groupes sociaux organisés ou ceux des minorités politiques.

Rien ne garantit que la remise en cause partielle du programme libéral suffise à régler à la fois la question de la stabilité économique du modèle et celle de sa stabilité sociale et politique. La juxtaposition d’un secteur financier en partie re-réglementé et de marchés de biens et services, du travail, de l’éducation ou de la santé diversement déréglementées pourrait être la source d’incompatibilités : incohérences économiques et surtout revendications des agents les plus avantagés par les déréglementations pour « libérer » le secteur financier des contraintes qui entravent son bon développement. Une fois la crise financière passée – il y faudra tout de même un certain temps –, on peut parier que les mêmes arguments d’efficacité économique serviront à réclamer l’abandon des réglementations « paralysantes ».

La période actuelle pourrait au contraire être mise à profit pour échapper à la logique néo-libérale et revenir sur les « réformes » qui ont conduit à la situation actuelle. Il est important de préciser qu’il ne s’agit pas de la seule possibilité, ni même forcément d’une tentative vouée au succès. Le succès dépendra de la constitution d’une alliance sociale assez forte sur le plan politique pour valider les options anti-libérales. Il faut aussi rappeler que nous ne sommes pas ici dans le registre normatif, proposant la politique ou les institutions optimales telles que dictées par la science. La question de l’optimalité des systèmes économiques n’a pas de réponse en raison de la différenciation des positions et des attentes des différents agents et groupes sociaux. Nous nous bornons donc à envisager ici des possibilités susceptibles de recueillir un soutien politique et social suffisamment large.

Les difficultés du régime de croissance des États-Unis soulignent qu’il est peut-être utile de revenir sur deux tendances liées : la déformation de la distribution du revenu au profit des plus riches et l’affaiblissement des institutions protectrices des salariés. La déréglementation du marché du travail, la décentralisation des négociations du travail, allant jusqu’à l’individualisation et les atteintes aux systèmes de protection sociale ont bénéficié aux plus hauts revenus et fragilisé les travailleurs les moins favorisés. L’augmentation des inégalités de revenu et de statuts a accéléré l’éclatement des groupes sociaux représentant les salariés, renforçant le mouvement initial de différenciation. Ce mouvement a engendré ses propres contradictions en faisant stagner les revenus d’une partie croissante des « classes moyennes », sapant par là même son soutien social.

Une nouvelle place pour le salariat

Une correction des inégalités ne saurait se limiter au seul instrument de la fiscalité. Celle-ci n’intervient que pour redistribuer des revenus, elle n’agit pas sur les inégalités de pouvoir. Le capitalisme néo-libéral consacrait l’alliance sociale des actionnaires et des cadres supérieurs, en particulier dans les activités de service, contre la grande majorité des salariés. Un nouveau système économique ne doit pas simplement rendre moins inégalitaire la répartition issue de cette domination sociale mais briser cette alliance pour lui substituer un autre compromis sociopolitique, s’appuyant sur la grande majorité des salariés. L’émergence d’un tel compromis demande une révision des stratégies politiques, surtout celles de la gauche, comme le souligne Stefano Palombarini. Et sa pérennité ne sera assurée que si les salariés du bloc dominant ont des intérêts suffisamment alignés, c’est-à-dire si les inégalités de revenu et de statut au sein de ce groupe ne sont pas trop importantes.

Un nouveau compromis sociopolitique suppose donc de soutenir des réformes institutionnelles qui homogénéisent la situation du salariat. Cette homogénéité concerne à l’évidence les revenus. Elle s’oppose à la tendance à la décentralisation et à l’individualisation des négociations salariales pour privilégier des négociations salariales centralisées ou coordonnées. Cette transformation aurait le double avantage de permettre de mettre en place une politique salariale et de viser à la construction d’un intérêt commun pour les salariés, contribuant à les organiser en groupe social susceptible de soutenir une stratégie politique donnée. La désyndicalisation a été en Europe une des causes de la stagnation des salaires réels de la majorité des travailleurs, de la montée des inégalités, de la dégradation des conditions de travail. Elle a aussi contribué à affaiblir les autres institutions protectrices, en premier lieu la protection sociale.

Un nouveau mode de régulation appellera à remettre le renforcement des institutions de la protection sociale au centre du compromis sociopolitique dominant. Cela signifie une rupture avec la conception soi-disant moderne de cette question, celle qui prétendait remplacer l’objectif d’égalité des situations par celui d’égalité des chances. Il s’agira aussi de resocialiser des dépenses qui ont été privatisées. Les dépenses maladie et la retraite sont concernées. Pour le volet retraite, il sera certainement plus difficile après cette crise de faire croire à l’opinion publique que la retraite par capitalisation est plus solidement financée que la retraite par répartition. On sait d’ailleurs quel rôle l’extension de la retraite par capitalisation a joué dans la financiarisation de l’économie. Le déclin de cette financiarisation à outrance peut être une occasion à ne pas manquer pour consolider les mécanismes de répartition.

Le marché du travail demande lui aussi d’être re-réglementé. L’idée que l’affaiblissement, voire la disparition, de la protection de l’emploi serait bénéfique pour le niveau total de l’emploi va perdre beaucoup de sa popularité à mesure que la crise va faire sentir ses effets « réels ». Il y a là une occasion de rétablir la protection de l’emploi là où elle a été le plus affaiblie, en rendant impossible les dispositifs qui favorisent les emplois précaires dans lesquels une partie importante du salariat peut se retrouver piégée.

Cette transformation institutionnelle appelle encore une régulation de la concurrence et l’encadrement strict de cette dernière dans les activités de service public. Enfin, si la crise célèbre le « retour de l’État », il faut prendre cette tendance au sérieux. La puissance publique doit assumer des tâches de planification et de pilotage dans les activités qui engagent l’avenir. C’est le cas des activités scientifiques et de recherche. L’articulation de celles-ci avec une politique industrielle ne signifie pas que la recherche doit se soumettre aux impératifs de la production marchande, mais que le développement économique doit utiliser au mieux les possibilités ouvertes par l’avancée des connaissances. C’est dans cette perspective que les sociétés développées pourront tenter de résoudre les problèmes écologiques. De façon simple, cela signifie l’abandon du fantasme d’une société de services qui déléguerait aux « pays émergents » le rôle d’atelier de la planète. Les déséquilibres de l’économie mondiale qu’engendre cette conception de la division internationale du travail sont au cœur de la crise actuelle.

Mettre en œuvre un tel programme, ce n’est pas simplement restaurer les institutions du fordisme. Celui-ci reposait sur un compromis entre capital et travail qui laissait au premier les leviers de décision en échange d’une progression régulière du revenu pour les seconds. Le possible nouveau compromis esquissé dans ce qui précède est en rupture avec une configuration institutionnelle qui laisse le pouvoir de décision au capital. Il s’agit au contraire de mettre en place des institutions qui donnent un pouvoir de décision économique aux salariés. La mondialisation impose aussi de repenser les relations économiques internationales. Le nouveau régime international ne sera ni du type fordiste (c’est-à-dire Bretton Woods et le Gatt) ni du type de la mondialisation financiarisée. Il ne faut pas se cacher que les intérêts des différentes zones économiques sont a priori suffisamment divergentes pour que le potentiel de conflit commercial ou autre soit très élevé. Le mode de résolution des tensions internationales reste un chantier ouvert.

La réalisation du programme de changement institutionnel esquissé ici nécessite l’élaboration de nouveaux compromis sociaux. Ceux-ci ne sortiront pas de l’imagination des chercheurs en sciences sociales ; ils ne peuvent qu’être issus de mouvements sociaux et politiques qui sauront exploiter les occasions que procurent ces moments d’incertitude, de tâtonnement et de bricolages institutionnels que représentent les crises.



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