Les rapports mouvementés de l’Eglise catholique et des politiques dans une Espagne qui connaît une sécularisation accélérée.

Pour bien comprendre le rôle de l’Église catholique en Espagne, il n’est pas indispensable d’en savoir beaucoup sur la religion ; il importe en revanche d’avoir une bonne connaissance de la politique espagnole au xxe siècle. Au cours des trente dernières années l’Espagne s’est profondément transformée. Plusieurs changements sociopolitiques – la modernisation de l’économie ou l’intégration européenne… – sont survenus sans à coups. Dans d’autres secteurs, ils ont été davantage contraints par les rapports de forces : par exemple, la place de l’armée (à la suite d’une tentative de coup d’État en 1981), ou la mise en route d’une décentralisation – jusqu’à l’autonomie des régions –, un processus d’ailleurs encore inachevé. Certains domaines, quant à eux, n’ont pas connu de renouvellements complets : de nouveaux acteurs ont émergé, mais les anciens y bénéficient encore d’un statu quo. C’est le cas du monde des médias, mais aussi de la place de l’Église catholique. Il faut garder à l’esprit qu’en Espagne, l’établissement de la démocratie s’est fait à travers une réforme du régime, et non à la suite d’un bouleversement radical. La dictature franquiste s’est muée en un régime de libertés qui a choisi de « dépasser » l’époque antérieure sans la condamner, afin, selon la version officielle, de ne pas rouvrir les blessures laissées par la Guerre civile (1936-1939). Bien que cette période puisse paraître lointaine, elle se retrouve aujourd’hui en pleine actualité et alimente la controverse. Ainsi, le Parlement est en train de débattre d’un projet de « Loi pour reconnaître et amplifier les droits et établir des mesures en faveur de ceux qui souffrirent la persécution ou violence au temps de la Guerre civile et de la Dictature ». En sens contraire, on a assisté à la béatification par l’Église de 498 martyrs de la persécution anticléricale, morts pendant la Deuxième République espagnole.

Des rapports mouvementés

La Deuxième République espagnole fut une période démocratique brève, une expérience intense mais bouleversée, affectée par une grande violence politique. L’Église catholique, en particulier, a subi de dures vagues de mesures anticléricales – elle y avait déjà été affrontée au cours des décennies précédentes –, en raison de ses positions de défense inconditionnelle des valeurs conservatrices et des intérêts des classes aisées. Dans un contexte d’instabilité politique et institutionnelle, le soulèvement des troupes rebelles a représenté pour l’épiscopat l’espoir d’un rétablissement de l’ordre traditionnel et la fin des persécutions. Quelques catholiques, toutefois, s’opposèrent à ce mouvement d’adhésion à Franco, comme le cardinal catalan Vidal i Barraquer, qui dut s’exiler à la fin de la Guerre civile. Dans les premières années de la dictature, l’Église s’est ainsi placée dans le camp des vainqueurs, exerçant un fort contrôle social sur la vie privée et publique. Elle fut considérée comme un pilier de légitimation pour un régime avec lequel elle se trouvait en connivence. Le catholicisme fut déclaré « religion d’État », le régime franquiste qualifié de « national-catholicisme ». Or les années 60 virent la convergence de plusieurs facteurs de changement pour cet État officiellement catholique. Depuis le Concile Vatican II, la dictature n’était plus considérée comme un modèle par l’Église. D’ailleurs, du fait même que cette institution ait été la seule à jouir d’une vraie liberté, ses paroisses et ses mouvements avaient accueilli de nombreuses initiatives clandestines, civiques, mais aussi politiques ou syndicales. Bien sûr, ce déplacement touchait d’abord des secteurs où le régime était le plus mis en question : les milieux ouvriers, la Catalogne et le Pays Basque. Mais en contraste avec la fidélité absolue au régime franquiste de la presque totalité de l’épiscopat, l’implication s’élargissait de la part des communautés de base en faveur d’initiatives liées à la justice sociale, aux droits de l’homme et à la démocratie. En 1975, à la mort du général Franco, le régime était largement délégitimé et l’Église catholique très divisée. Grâce à quelques personnalités clairvoyantes, comme le cardinal Enrique y Tarancón, elle se décidait cependant pour une séparation des pouvoirs civils et religieux, et pour œuvrer à la réconciliation de la société espagnole. Cette option ouvrait la voie à une déconfessionnalisation de l’État inscrite dans la Constitution de 1978 et à de nouveaux accords signés entre le Saint-Siège et l’Espagne en 1979. Ceux-ci maintenaient de nombreux privilèges pour l’Église mais démantelaient un système de religion d’État, en dépit des résistances des secteurs intégristes influents. Sous le pontificat de Paul VI (1963-1978) la tendance à séparer les pouvoirs politique et religieux fut évidente, avec, par exemple, l’abandon de tout projet de créer un parti politique catholique. Cependant, sous Jean Paul II (1978-2005), profondément anticommuniste, le mouvement pour renforcer l’identité catholique reprit le dessus. Parallèlement, au fur et à mesure que la démocratie se consolidait, émergeait une nouvelle génération d’évêques moins marqués par une sensibilité démocratique que par un profond sentiment patriotique. Ils étaient opposés à une amplification des droits civils qui porterait atteinte à la morale catholique et ils s’identifiaient naturellement avec le grand parti de la droite espagnole, créé et dirigé par des anciens ministres franquistes. L’Église abandonnait ainsi son rôle « transversal » pour devenir un acteur direct dans la dispute politique. Relevons-en quelques exemples.

Le document sur le terrorisme et l’unité de l’Espagne (2002)

En juin 2002, une loi promulguée sous le gouvernement de José María Aznar veut empêcher les indépendantistes basques de présenter des candidatures aux élections, en les accusant de soutenir la stratégie terroriste. Dès lors, l’option politique des indépendantistes ne pouvait plus être soutenue démocratiquement ; l’affrontement civil au Pays Basque s’en trouvait exacerbé. C’est dans ce contexte que la Conférence épiscopale publiait une « Évaluation morale du terrorisme en Espagne, de ses causes et ses conséquences ». Les évêques des diocèses basques ne votèrent pas le document qui légitimait la stratégie antiterroriste du Parti populaire, plus qu’il ne situait l’Église comme un référent d’espoir et d’accueil, de réconciliation et de médiation. D’autres évêques, au contraire, mettaient en avant que l’unité politique de l’Espagne était un bien moral que l’Église devait protéger.

La campagne « La famille, c’est important » (mai 2005)

En accédant au gouvernement, les socialistes firent adopter des mesures jugées inacceptables pour la morale catholique : le mariage homosexuel et la simplification des procès de divorce. Le gouvernement n’hésita pas à se vanter de ce libéralisme, sans chercher à l’habiller de quelques concessions (il aurait pu reconnaître une égalité de droits aux couples homosexuels, sans changer la définition du mariage). Son attitude fut considérée comme une provocation par l’épiscopat, qui répondit en suscitant des manifestations de masse (plus d’un million de citoyens) sous la devise  La família sí importa.

La béatification des 498 martyrs (octobre 2007)

Célébrée à Rome, la béatification de 498 catholiques martyrs de la persécution religieuse entretint la polémique. La liste des bienheureux ne comptait que des victimes des « rouges » [1], sans inclure aucun des nombreux catholiques partisans de la République et exécutés par les séditieux. Enfin, aucune critique n’était émise à l’égard des évêques espagnols, qui avaient qualifié de croisade l’insurrection contre la République. D’autres béatifications sont prévues, et on a entrepris d’édifier un sanctuaire à la mémoire de ces martyrs.

Le soutien à la COPE (2008)

La Conférence épiscopale espagnole se trouve être le principal actionnaire de cette station de radio. Mais l’audience assez large de celle-ci tient beaucoup à ses forums, qui donnent la parole aux auditeurs jusque dans l’agressivité et l’obsession, sans écarter des propos grossiers, voire contraires à la Loi. Cette radio est source d’avantages économiques et politiques ! On y insulte les institutions autonomes, on y diffame le gouvernement socialiste, on en appelle au leadership du Parti populaire. Ces émissions scandalisent bien des catholiques et suscitent même les réserves du nonce, taxé de franc-maçon pour ne pas soutenir cette salutaire conspiration !

L’opposition à l’Éducation pour la Citoyenneté (2008)

Le Parti socialiste a décidé de rendre obligatoire l’enseignement d’une matière appelée « Éducation pour la Citoyenneté ». Cet enseignement doit porter sur les droits de l’homme et les valeurs qui fondent la Constitution et la législation en vigueur. Le programme prévoit d’étudier la diversité des familles, y compris le mariage homosexuel. De même, il demande d’expliquer ce qu’est l’homophobie. En réaction, l’épiscopat accuse l’État de totalitarisme, en empiétant sur le domaine moral. Des évêques soutiennent des organisations catholiques qui promeuvent le recours à l’objection de conscience parmi les parents. De son côté, la fédération des écoles catholiques a pu négocier avec le gouvernement une adaptation de ce programme d’enseignement aux conceptions catholiques.

La vague laïciste

Toutes ces initiatives témoignent d’une stratégie de confrontation avec les pouvoirs publics et de mobilisation des fidèles. Afin de maintenir la tension, les interventions de la hiérarchie font preuve régulièrement d’un véritable catastrophisme, en parlant d’une vague laïciste et d’une persécution anticléricale. Toute amplification des droits civils qui légalise des options différentes de celles proposées par la morale catholique est considérée comme une attaque contre la foi, suggérant à tout moment une identification entre délits et péchés. Tout discours qui porte atteinte à l’autorité ecclésiastique (le relativisme, le matérialisme, la suprématie de la conscience, etc.) est présenté comme une dissolution de la fraternité, une perversion de la démocratie et une extension de l’athéisme.

Changement social

Ce contexte de confrontation politique coïncide, cependant, avec un panorama de rapide changement social. La société espagnole n’est pas très différente, aujourd’hui, du reste de l’Europe quant au niveau d’éducation ou de développement économique, à l’égalité des sexes, aux formes de loisir, et pour toute sorte d’indicateurs culturels et de moralité. La secousse du mai 1968 français a eu peu d’écho en Espagne. En revanche, à la fin des années 70 se produisit une sorte de catharsis collective, avec l’apogée de la libération sexuelle, la liberté d’expression, la créativité artistique, l’ouverture internationale et le besoin de paraître le plus européen et moderne dans tous les domaines. C’est dans le cadre de cette subite évolution qu’il faut comprendre la sécularisation accélérée. Les secteurs laïcistes la perçoivent comme l’arrivée définitive de la raison et de la démocratie, et à la fois l’annihilation des structures archaïques et superstitieuses. Les secteurs traditionalistes y voient l’effondrement de tout ordre moral et la victoire de l’anticléricalisme. Les deux secteurs s’échauffent mutuellement, tandis que l’indifférence s’étend dans une population de plus en plus sécularisée. Le problème de l’Église n’est pas que les séminaires se vident et les fidèles vieillissent : de nombreux mouvements trouvent de nouvelles vocations sacerdotales et des milliers de partisans. Mais ils y réussissent par une radicalisation du message, et s’isolant d’un monde pécheur et méchant, loin des préoccupations et des attentes de citoyenneté. A la suite de quoi l’Église est perçue comme une institution plus étrange, minoritaire, et sectaire.

Deux modèles de relations ?

La Constitution espagnole garantit la liberté religieuse. Elle abolit la religion d’État et oblige les pouvoirs publics à coopérer avec l’Église catholique et les autres confessions religieuses. Elle interdit le confessionnalisme et la persécution religieuse, mais ouvre un très large éventail de possibilités d’action. Elle parle explicitement de coopération et implicitement de séparation. On peut comprendre, après ce rapide panorama, que l’Église catholique demeure un pouvoir de fait de première ligne en Espagne. Si les gouvernements osent l’attaquer sur quelques fronts, ils ne le font pas sur tous. Ainsi, alors que les évêques mènent contre lui une furieuse campagne, l’État s’est gardé de dénoncer les accords avec le Saint-Siège qui donnent une place à l’enseignement de la religion catholique dans les écoles publiques (avec un programme et des professeurs catholiques, financés par l’État). Il n’a pas non plus supprimé la retransmission de la messe et des programmes catholiques à la télévision publique. Plus étonnant encore, il a admis que l’Église renonce à son autofinancement (inscrit dans les accords de 1978), en proposant que 0,7 % du recouvrement de l’impôt sur le revenu soit destiné à la Conférence épiscopale espagnole. Aucune autre confession ne voit son statut régi par un traité international. Les minorités religieuses réclament que leurs droits soient mis sur le même plan, mais l’État espagnol ne se montre prêt à le leur accorder que dans quelques domaines (comme l’enseignement). Dès lors, plus que vers un modèle laïc, c’est vers un modèle pluriconfessionnel que l’on se dirige, où les différentes religions ont accès aux ressources publiques en fonction de leur implantation sur le territoire. Mais en Espagne, on le sait, on trouve plusieurs « nations », avec une structure sociale assez différente, même par rapport à la question religieuse. Les Églises catalane et basque jouissent d’un rôle prestigieux dans de nombreuses sphères de la société, même si cette influence est au détriment de leur puissance politique. Leur présence découle du rôle joué en faveur des droits de l’homme, aux côtés de ceux qui étaient opprimés à l’époque de la dictature. En même temps, la société catalane est bien plus plurielle que le reste de la péninsule, plus sécularisée aussi. Cette sécularisation ne signifie pas que la composante religieuse soit sans importance, mais que ses institutions n’ont pas la tutelle de la vie quotidienne et n’interfèrent pas dans la vie politique, tout en exprimant leur position quand c’est nécessaire. La séparation et le respect entre autorités religieuses et politiques y sont plus évidents, la coopération plus facile, hors de toute animosité ou partialité. La figure qui se dessine est celle d’une laïcité caractérisée par la neutralité de l’administration, garantissant la liberté religieuse de tous les citoyens et des communautés religieuses. Il ne s’agit pas de ramener l’expression de la foi au domaine privé, mais d’exclure l’utilisation par les croyances des moyens publics pour accroître leur puissance. Le gouvernement catalan promeut l’accès à tous les services publics pour tous les citoyens, quelle que soit leur appartenance, sans discrimination mais sans viser des services adaptés à la foi de chacun. Ce deuxième modèle, « aconfessionnel », est accepté par les représentants religieux, même s’il s’inscrit dans le cadre d’une législation qui date maintenant d’une trentaine d’années. Est-il pleinement adapté à la réalité sociale actuelle, caractérisée par une forte immigration non catholique et par l’influence des spiritualités orientales qui transforment radicalement le paysage religieux du pays ? En résumé, on peut relever que la place de la religion en Espagne est marquée par trois traits. D’abord, la société chemine vers la diversité et la tolérance, mais politiquement cette évolution se heurte à une tension croissante. Ensuite, les différences de vue sur le rôle de l’Église dans la société ne tiennent pas d’un passage d’un monde rural à un monde urbain, elles sont plutôt liées à une conception de la démocratie. Dans les régions où la tradition est forte d’une défense des valeurs démocratiques, en particulier du respect dû aux minorités, la crispation y est plus faible que dans celles où la démocratie est surtout comprise comme un système de gouvernement de majorités alternantes. Enfin, dans les zones où l’influence du franquisme a été marquante, on se trouve en présence d’un modèle pluriconfessionnel, dans celles qui ont connu une tradition plus démocratique de dialogue, et qui sont plus sécularisées, le modèle dominant est aconfessionnel.
1 / Une façon de désigner tous les antifranquistes.

Article également accessible sur Cairn.info 

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