Avant le passage définitif à l’âge adulte, coopérer deux ans à l’étranger. Une expérience symbolique ou un temps de transition.

Notre société ne connaît plus de rites de passage au sens traditionnel [1], prescrits par la société, communs à toute une classe d’âge et donnant au moment de la réintégration un statut nouveau clairement défini socialement [2]. L’âge adulte lui-même ne correspond plus à un franchissement ordonné de seuils objectifs et clairement identifiés (décohabitation, entrée dans la vie professionnelle, mise en couple, mariage, premier enfant…). Il dépend du sentiment individuel d’être et de vouloir être « adulte ». Le volontariat de solidarité internationale (VSI) ressemble pourtant à un rite de passage, qui serait inscrit dans la modernité. Il se traduit par un départ qui permet à l’individu de faire des expériences personnelles dans un « hors lieu », propice à la transformation de la personnalité par son aspect initiatique et par les remises en question profondes qu’il peut susciter, mais défini par un cadre spatial et temporel précis. Plus de 90 % des individus qui partent à l’étranger dans le cadre du VSI avec la Délégation catholique pour la coopération (DCC) [3] ont entre 20 et 34 ans. Cette expérience de deux ans à l’étranger constituerait-elle pour eux une forme moderne de passage à l’âge adulte ?

La plupart des jeunes volontaires franchissent, en effet, des seuils objectifs du devenir adulte pendant ou à la suite de leur volontariat. Pour autant, les interprétations de la place du volontariat dans les trajectoires méritent d’être affinées pour rendre compte de leur diversité.

Une expérience symbolique et initiatique…

L’expérience du volontariat présente certes des aspects symboliques et initiatiques. La façon dont les volontaires considèrent les difficultés et les peurs comme des épreuves déjà surmontées et forcément enrichissantes, qui les « feront grandir », n’est pas sans rappeler les rites initiatiques traditionnels : l’imaginaire lié au départ est fort. Les difficultés semblent même parfois désirées : « Le fait d’être en sécurité, j’ai l’impression que ça te met des visières […] J’ai envie de me rendre compte de ce qui se passe ailleurs et d’être bouleversée. » Caroline, I [4], 24 ans, Amérique latine.

Les jeunes évoquent souvent des changements positifs dans leur caractère, leurs connaissances, leur ouverture d’esprit : « Quand je suis rentré en France, (…) on m’a trouvé changé, c’est-à-dire beaucoup plus tolérant, beaucoup plus ouvert, beaucoup plus souple… Ça fait plaisir, parce que j’avais conscience d’être un peu rigide, à cause de tout, mon éducation, le passé. » Laurent, II, 36 ans, entre deux années de volontariat au Proche Orient.

Le détachement et l’éloignement géographique peuvent favoriser la prise d’indépendance et d’autonomie, débouchant parfois sur une relation décrite comme « d’adulte à adulte » avec les parents, ce qui n’est pas incompatible avec un rapprochement affectif : « J’ai senti [que mes parents] me faisaient confiance, qu’ils n’avaient pas leur mot à dire sauf si moi je le demandais. (…) Ça m’a rapprochée d’eux en tant qu’adulte, en partageant beaucoup de choses avec eux, mais en tant qu’adulte. Et du coup, en créant une indépendance, en fait, comme une personne à part entière » Nathalie, III, 25 ans, Proche Orient.

Sur leur lieu de volontariat, certains transgressent, même inconsciemment, des limites qu’ils n’auraient pas franchies aisément en France : ils passent outre les frontières sociales, osent parler à « n’importe qui » dans la rue et prennent des responsabilités professionnelles très importantes… Le volontariat est alors un temps d’épreuve des limites et de dépassement de soi. Un fort sentiment de liberté accompagne parfois l’expérience : « Ce temps, ça a été un grand espace de liberté, parce qu’on m’a laissé beaucoup d’initiatives, et voilà, de liberté dans mes choix, et puis aussi parce que j’ai eu la possibilité de proposer, et qu’on puisse faire ensemble, avec des locaux. » Céline, III, 28 ans, Amérique latine.

Le sentiment d’être libéré des contraintes de la société d’origine est d’autant plus renforcé que des évidences quotidiennes, existentielles, semblent rompues à l’étranger : rapports de générations, relation à la mort, à l’autorité, au corps, à la foi, à la loi, à l’argent, au spirituel, au genre… Leurs propos montrent cependant que la relation entre le franchissement des seuils de la vie adulte, le sentiment d’être adulte et l’expérience du volontariat demeure complexe et variée : le lien entre le passage à l’âge adulte et le départ est loin d’être mécanique.

…et ses différentes interprétations

Une typologie du rapport entre trajectoires et expériences peut être proposée à partir des discours des individus. Elle n’épuise pas la diversité des trajectoires individuelles mais elle permet de distinguer quelques grandes tendances en accentuant des traits spécifiques. Nous identifions trois types de relation à l’expérience : le volontariat-transition vers l’âge adulte, le volontariat-moratoire et le volontariat-ponctuation dans la construction narrative de l’être adulte.

Le volontariat peut d’abord faire office de transition initiatique moderne vers l’âge adulte. Leur sentiment d’être adulte et d’avoir grandi s’explique aux yeux de certains par leur expérience à l’étranger : « Le fait d’être partie là-bas, ça me permet de me sentir plus adulte. D’être bien ancrée, d’avoir les pieds bien posés bien à plat (…). Être capable de prendre des responsabilités, savoir ce dont j’ai envie, ce qui est bien pour moi et ce qui ne l’est pas. » Louise, III, 25 ans, Proche-Orient. La majorité des discours se rapprochant de ce premier type sont ceux de jeunes femmes célibataires.

Le volontariat semble utilisé par d’autres volontaires comme un moyen de repousser le moment où ils devront être « adultes » aux yeux de la société et de leurs proches. Ils ont une vision négative des adultes, qu’ils jugent fermés, routiniers, satisfaits… Leur expérience se rapproche de celle d’un « moratoire [5] », décrit par Erikson. Le volontariat est censé leur permettre d’élargir le champ des possibles et de repousser des décisions déterminantes ou des actes fondateurs (« s’installer », avoir un emploi durable). En partant, ils pensent échapper à la pression sociale et éviter l’entrée dans une vie qu’ils imaginent routinière.

Au retour, ce moratoire peut parfois se prolonger, permettant ainsi de retarder encore des choix. Certains recherchent par exemple un emploi « provisoire », en attendant de décider ce qu’ils veulent « vraiment » faire ou devenir. Le volontariat est souvent dans ce cas, l’amorce d’un virage, d’une réorientation professionnelle, en rupture avec les études. Dans ce deuxième type, ce sont pour la majorité des jeunes hommes que l’on rencontre. On peut supposer que la pression sociale sur leur avenir professionnel est plus importante que pour les femmes et que le volontariat leur donne la possibilité d’y échapper, temporairement du moins, d’une façon légitime aux yeux de leurs familles.

Enfin, le volontariat peut constituer une étape dans la construction identitaire de l’être adulte, sans être pour autant décisive. Les individus concernés ici se sentent déjà adultes avant le volontariat. Être adulte n’est donc ni un objectif ni une conséquence du départ. La vie adulte [6] est considérée comme une suite d’expériences permettant de devenir toujours plus responsable et mature ; le volontariat est l’une d’entre elles.

Les discours se rapprochant de ce type proviennent soit d’individus déjà établis dans une vie professionnelle, soit de personnes voulant faire carrière dans la solidarité internationale. L’enjeu du volontariat n’est pas tant le développement de sa personnalité que l’ouverture à une expérience dans le champ de l’humanitaire ; la dimension symbolique du départ est ainsi minimisée.

Au-delà de son caractère symbolique, le volontariat peut être un lieu de transformation de la personnalité en raison de l’éloignement géographique et culturel et de la recomposition des liens sociaux qu’il entraîne. Pour certains, cette expérience fait réellement office de transition initiatique efficace, avec ses épreuves et ses apprentissages. Pour d’autres, il s’agit plus d’un moratoire avant l’âge adulte, temps de réflexion et de sentiment de liberté. Pour d’autres enfin, l’aspect symbolique n’est pas plus instrumentalisé que dans une autre expérience de vie. Il est une expérience, certes importante, mais non déterminante, dans les trajectoires de vie.


1 / Arnold Van Gennep, Les Rites de passage , Emile Nourry, 1909.
2 / Cet article s’appuie sur une thèse de sociologie en cours. L’enquête se fonde sur des entretiens, des questionnaires et des observations des volontaires avant leur départ, sur place et à leur retour. Voir aussi Clémence Bosselut, « Don de soi ou professionnalisme    ? Recrutement et formation à la délégation catholique pour la coopération », Sociologies pratiques , n°15, 2007.
3 / Créée en 1967 à la demande de l’État par l’Épiscopat français, la DCC est la plus grande Ong française en nombre de volontaires envoyés chaque année. Ils exercent un métier pendant deux ans auprès d’un partenaire local dans un pays dit du Sud.
4 / Les prénoms ont été modifiés. Les chiffres I, II et III indiquent que les extraits proviennent d’entretiens réalisés respectivement avant, sur place ou au retour de volontariat. L’âge est celui du moment de l’entretien cité. Le continent indiqué est celui où les volontaires ont passé leurs deux années.
5 / Erik H. Erikson, Adolescence et crise : la quête de l’identité, Flammarion, 1972 (1968), p. 164.
6 / Jean-Pierre Boutinet, L’immaturité de la vie adulte , Puf, 1998.



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