Les jeunesses s’allongent, l’autonomie est entravée et l’investissement dans les études est à la fois lieu d’espoir et de désillusion.

La jeunesse en France est particulièrement maltraitée. Une preuve parmi d’autres : la montée du suicide dans cette classe d’âge depuis le milieu des années 70. Ces années ont bouleversé une relation que plus de 150 ans de statistiques mondiales avaient incité à considérer comme une donnée universelle : la croissance régulière du taux de suicide avec l’âge. Depuis le début du xixe siècle et dans la quasi-totalité des pays disposant de statistiques, les jeunes mettaient peu fin à leurs jours, tandis que la proportion de personnes passant à l’acte augmentait avec l’âge de façon quasi linéaire. Or au cours des années 70, le suicide des jeunes augmente, celui des personnes âgées diminue. Les deux phénomènes, étroitement liés aux transformations de la conjoncture économique et sociale, surviennent au même moment. À cette tendance générale, deux exceptions : l’Allemagne et le Japon, en dépit des accusations, portées à tort contre la société japonaise, d’être hyper-suicidogène. Ces exceptions indiquent qu’il est possible de conjurer et d’alléger le malaise et la souffrance qui frappent les jeunes, en prenant toutes les mesures pour les accueillir et leur ménager la place qui leur revient dans le foyer central des valeurs de nos sociétés, celui du travail.

C’est loin d’être le cas en France. Les protestations du printemps 2006 contre le projet du CPE ont eu le mérite d’étaler sur la place publique de nombreux constats que des sociologues avaient établis depuis une quinzaine d’années [1]. Frappée de plein fouet par le ralentissement de la croissance consécutif aux chocs pétroliers, une partie de la jeunesse a payé le plus lourd tribut aux mutations profondes du marché du travail : chômage, précarité, petits boulots, intensification du travail, flexibilité, le tout sur un fond d’insécurité sociale et professionnelle. Au point que certains ont pu affirmer qu’en expérimentant les nouvelles formes d’emploi, la jeunesse avait servi de variable d’ajustement. Et les parents sont aussi mobilisés que leurs enfants car il en va de la transmission entre générations. Non seulement la promotion est de plus en plus difficile mais la reproduction du statut devient interdite. En installant le chômage des jeunes comme tendance de fond de l’économie française, le ralentissement de la croissance entraîne une brutale reconversion à la baisse des stratégies familiales.

La situation est d’autant plus insupportable que toutes les enquêtes menées depuis plusieurs années sur les « valeurs des jeunes » en matière de travail, de famille, de mœurs ou de normes sociales n’indiquent jamais de rupture franche entre les valeurs des jeunes et des adultes d’aujourd’hui [2]. Les premiers attendent notamment beaucoup du travail. La généralisation du chômage n’a pas secrété chez eux une culture de l’anti-travail. Au contraire. Les valeurs des jeunes et des adultes se sont plutôt rapprochées. Loin de se creuser, les écarts, très accentués dans les années 60 pour culminer autour de 1968, se sont peu à peu estompés. Aujourd’hui, l’autorité est une valeur consensuelle, les jeunes sont à peine plus permissifs que les adultes qui le sont devenus, conservant en vieillissant l’héritage vécu de 1968. La fierté nationale est un sentiment partagé par tous. Ce rapprochement résulte de deux mouvements de sens contraire : les adultes âges de 40 à 50 ans, voire 60 ans, ont davantage résisté à l’effet de vieillissement qui affaiblit en général la tolérance à l’égard des comportements déviants ou simplement atypiques (l’homosexualité, par exemple) que les générations précédentes. Quant aux jeunes, plus que leurs aînés au même âge, ils croient aux bienfaits de l’autorité dans les relations sociales, au mérite de la fidélité dans les relations de couple, à l’apprentissage de règles de conduite dans les relations éducatives. Hissant les rapports individuels et les contacts, l’amitié en particulier, au rang des valeurs suprêmes, ils réclament une régulation de ces relations de manière à gérer les excès possibles d’une liberté individuelle toujours plus grande. En aucun cas, les jeunes d’aujourd’hui ne peuvent être considérés comme un groupe social à part, orienté par des systèmes de valeurs étrangers aux autres classes d’âge.

Trois dimensions ont profondément bouleversé les conditions matérielles et morales de cet âge de la vie qui sépare l’enfance de l’autonomie adulte : l’allongement et la désynchronisation des calendriers d’entrée dans la vie, la transformation du régime des salaires des jeunes à l’embauche, la contradiction entre l’accroissement de l’investissement scolaire et le rendement décroissant des diplômes.

Allongement de la jeunesse, désynchronisation des calendriers

On dispose de données fiables disséquant en détail les étapes qui conduisent de l’état d’enfance inactive, célibataire, scolarisée, et familialement hébergée, à l’état d’adulte doté d’un emploi stable et rémunéré, vivant en couple avec ou sans enfants dans un logement indépendant. Deux grandes lignes se dégagent de cette évolution : « le report dans le franchissement des principales étapes et la déconnexion entre les âges auxquels ces étapes sont franchies » [3].

L’historien Antoine Prost avait mis au jour deux modèles sociaux d’entrée dans la vie : d’un côté, une jeunesse étudiante et bourgeoise et, de l’autre, une mise au travail précoce parmi les classes populaires. Le premier modèle se traduisait pour les garçons par une période plus ou moins longue entre la fin du lycée et l’accès à une profession, meublée d’études, de rencontres, d’expériences amoureuses et de loisirs financés par la famille. Le mariage et l’accès à une profession stable venaient mettre un terme à cette période dont les jeunes hommes des classes populaires se trouvaient privés. Pour ces derniers, le service militaire marquait une césure définitive : la fin du service, le mariage et la prise d’un emploi définitif se succédaient en quelques mois [4].

Aujourd’hui, les étapes ne sont plus synchrones. Chaque seuil est séparé des autres par un laps d’un temps plus ou moins étendu, et semble par là animé d’une signification particulière. Si la plupart des passages au statut d’adulte se déroulent selon la séquence : fin des études, premier emploi, logement indépendant, mise en couple, les calendriers « atypiques », devenus très nombreux, concernent 28 % des hommes et 41 % des femmes, soit près d’un tiers de la cohorte.

La “crise” a ainsi dressé un obstacle de taille à la conquête de l’autonomie par les jeunes. Dans les classes populaires, le parcours de loin le plus fréquent est celui où les différents seuils se franchissent dans le même ordre traditionnel, mais selon un rythme beaucoup plus lent. 61 % des non diplômés et 53 % des titulaires masculins d’un Cap ou d’un Bep attendent d’avoir un travail pour s’installer dans un logement indépendant et y fonder une famille. La succession ralentie des étapes traditionnelles ne peut guère passer pour une « innovation » ou une « expérimentation » : c’est au contraire une régression, qui entrave le mouvement vers l’autonomie. S’ils n’étaient pas symétriques, les deux modèles de passage à la vie adulte distingués par A. Prost sous la Troisième République se compensaient. Ce que les jeunes des milieux populaires perdaient en salaire et en formation, ils le gagnaient en expérience de la vie et en maturité. Désormais, la dépendance à l’égard de la famille d’origine est renforcée et l’accès au statut d’adulte de plein exercice est différé. D’où un maintien forcé au domicile familial et l’impossibilité de vivre avec une compagne tant qu’un emploi minimal ne permet pas de financer l’indépendance. Ce repli sur le foyer parental entre en contradiction avec les modèles d’émancipation traditionnels des milieux populaires comme avec la tendance générale à plus d’individualisme. Perdant sur les deux tableaux de la tradition et de l’innovation, la majorité des jeunes garçons d’origine populaire se retrouve ainsi en porte-à-faux.

Le tableau féminin est différent. Les modèles de référence de passage à la vie adulte légués par la tradition ne sont plus du tout les mêmes. Dans les classes populaires, les filles travaillaient jusqu’au mariage dès la sortie de l’école pour cesser leur activité professionnelle au fur et à mesure que naissaient les enfants. Dans les classes plus aisées, les filles quittaient leur famille pour se marier et devenir maîtresses de maison.

Aujourd’hui, à tous les niveaux de diplômes, la séquence traditionnelle masculine (emploi - logement indépendant - mise en couple) est devenue la norme. Les deux tiers des titulaires d’un diplôme moyen (Cap, Bep, Bepc) et plus de la moitié des titulaires d’un diplôme supérieur et des sans-diplômes inaugurent l’entrée dans la vie adulte par l’accès à l’emploi dont le salaire autorise le logement indépendant et la mise en couple. Mais les filles franchissent les seuils de chacune de ces étapes à une vitesse supérieure aux garçons. Le profil « traditionnel ralenti » ne concerne qu’une fille sur cinq.

Cependant, les filles les moins diplômées ont plus de mal à réaliser le parcours rapide de l’emploi à l’autonomie familiale et le compensent par un repli sur un modèle traditionnel : l’accès à l’indépendance passe par le mariage avant l’emploi. C’est au bas de l’échelle des diplômes que les contrastes entre sexes sont les plus forts. Lorsque le chômage freine l’accès des hommes peu diplômés à l’emploi, l’ordre des étapes d’accession à la vie adulte reste le même, mais fortement ralenti. Les femmes, en revanche, conservent la vitesse sans accéder à l’emploi. Au sommet de la hiérarchie des diplômes, au contraire, comportements masculins et féminins se rejoignent.

La fin du régime de l’embauche à salaire croissant

Pendant toute la période où la France a connu de forts taux de croissance, s’est progressivement mis en place, dans les entreprises, un régime de relations entre générations qui reconnaissait les mérites respectifs des uns et des autres, tout en s’inscrivant dans le droit fil des valeurs qui régissaient les rapports entre générations au sein de la famille. Cette tendance bien établie s’est brisée aux alentours des années 75 et a durablement perturbé le système de relations, bien au-delà des frontières des entreprises. La clé de voûte de ce système était simple : les nouveaux arrivants sur le marché du travail étaient embauchés à un salaire supérieur à celui auquel avaient été embauchés leurs aînés. Autorisé par la croissance économique, ce mécanisme permettait de satisfaire les intérêts des anciens et des nouveaux sans jamais exacerber les écarts de traitement entre eux.

À profil de carrière individuelle identique, les nouveaux entrants bénéficiaient en effet par rapport à leurs aînés d’un coup de pouce au salaire d’embauche, lequel réduisait l’écart qui les aurait séparés de leurs aînés si l’effet de carrière ou d’ancienneté avait joué seul. Mais ce coup de pouce initial plaçait dès le départ les jeunes sur une orbite salariale située un cran au-dessus de celle de leurs prédécesseurs, qu’il était donc possible de rattraper, voire de dépasser à terme. Néanmoins, les travailleurs dans la force de l’âge étaient toujours, à un instant donné, mieux payés que les plus jeunes et les plus vieux, l’écart entre les rémunérations les plus fortes et les plus faibles demeurant toujours limité. En outre, les salaires des individus s’élevaient en général tout au long de leur carrière, comme l’ont montré toutes les analyses statistiques effectuées sur les carrières individuelles. L’effet brut des différences d’âge se trouvait ainsi en grande partie neutralisé. Un fils pouvait gagner plus que son père sans que son père ait jamais vu baisser son propre salaire. S’établissait de la sorte un compromis subtil entre le pouvoir des anciens et les ambitions et la plus grande certification des générations montantes.

Autant le statut social, le montant des rémunérations, le niveau de formation et le sexe constituaient les lignes principales de fracture sociale – mai 68 l’a bien mis en scène –, autant les différences d’âge étaient, dans la famille et dans les entreprises, une source de tensions faibles.

L’avantage de ce compromis fondé sur l’embauche à salaire croissant était double. Dans l’entreprise, toutes les générations trouvaient leur compte à ce mécanisme doublement intégrateur. Au niveau de la famille, l’amélioration globale des salaires des jeunes permettait de ne pas mesurer la réussite de l’éducation donnée à la seule aune de la mobilité sociale ascendante. L’accès plus rapide des enfants, à catégorie sociale égale, à des biens d’équipement prestigieux témoignait de la réussite familiale, donnant du sens aux efforts des générations aînées et encourageant les nouvelles à poursuivre dans le même sens, sans qu’il soit nécessaire de recourir au modèle toujours rare de la promotion individuelle dans une catégorie supérieure. Les plus vieux se réjouissaient d’une réussite de leurs enfants qui venait récompenser leur éducation. Les plus jeunes accédaient plus tôt que leurs aînés à des niveaux de consommation leur assurant l’autonomie.

Autrement dit, ce n’est pas la « panne » tant de fois évoquée de l’ascenseur social qui est en cause : il n’a jamais vraiment très bien fonctionné ! Concernant moins d’un fils d’ouvrier sur trois (et encore moins de filles), la promotion intergénérationnelle a toujours été socialement minoritaire dans les catégories statistiquement majoritaires, tandis que le maintien dans une catégorie privilégiée, constitue, aujourd’hui comme hier, la règle ultra-majoritaire dans les catégories numériquement minoritaires (près de deux fils de cadres supérieurs sur trois).

Les mouvements de mobilité sociale ascendante étaient assez consistants pour donner corps à une représentation de la promotion sociale qui la transforme en idéal méritocratique et républicain, mais ils demeuraient  trop restreints pour être accessibles à la majorité. En revanche, le mécanisme de l’embauche à salaire croissant s’appliquait à tous les jeunes, quel que soit leur sexe, leur niveau de formation et la profession dans laquelle ils s’engageaient. Ses retentissements s’exerçaient dans toutes les familles. Il s’agissait bien d’un levier universel de promotion sur place, équilibrant de façon équitable les rapports entre générations.

Ce modèle tout entier est mis en péril aux alentours de 1975 par le renversement de la tendance salariale. Dès lors que les salaires d’embauche ne progressent plus d’une année sur l’autre, les générations ne sont plus séparées entre elles que par le temps de la carrière et de l’ancienneté, ce qui contribue à creuser les écarts de rémunération et par là les statuts sociaux associés. Le régime des relations entre générations tel qu’il s’est mis au point pendant les années de croissance est ainsi atteint au cœur de son fonctionnement.

Depuis les années 70, les écarts de salaires entre classes d’âge se sont en effet beaucoup accrus alors qu’ils devraient diminuer, si l’on tient compte des mutations technologiques sans précédent. Les travailleurs les plus âgés se sont formés dans un environnement professionnel dont beaucoup de composantes technologiques sont devenues obsolètes. A l’opposé, formés dès l’origine à des technologies plus modernes et se trouvant à l’âge le plus favorable au changement et aux adaptations, les travailleurs les plus jeunes font preuve d’une capacité d’apprentissage supérieure. L’expérience acquise sur le tas pesant d’un poids toujours moindre face aux compétences plus fraîches dont disposent les plus jeunes, on devrait s’attendre à une réduction des écarts de salaire selon l’âge. La transformation d’une société artisanale et paysanne largement fondée sur la transmission traditionnelle des savoirs en une société salariale et bureaucratique, faisant de la compétence et de la performance des valeurs et des principes d’organisation fondamentaux, devrait également jouer au bénéfice des plus qualifiés, c’est-à-dire des plus jeunes.

Ecole : espoirs et désillusions

C’est à l’aune de la formation et du titre scolaire que se mesure aujourd’hui l’essentiel de la valeur d’un homme au moment décisif où il cherche à trouver sa place dans la société. La part croissante occupée par l’institution scolaire dans le placement des individus sur le marché du travail, et, plus largement encore, dans la vie des familles et des individus par l’attribution à chacun d’une valeur scolaire propre, constitue une transformation majeure de la vie sociale depuis 1945.

La croissance aidant, l’investissement dans l’école devient le point de convergence de plusieurs éthiques aux dimensions à la fois individuelles et collectives, économiques et sociales : l’éthique familiale de la reconnaissance individuelle ; l’éthique productiviste qui valorise l’innovation et l’investissement, donc les générations à venir ; l’éthique républicaine méritocratique qui attribue un rôle croissant à la compétition scolaire. Or, au cours des trente dernières années, les aspirations scolaires des familles, surtout des familles populaires, se sont non seulement élevées mais profondément transformées. La crise de l’emploi a porté un coup mortel au modèle ouvrier de passage à l’âge adulte : un enseignement professionnel court et une mise au travail précoce, l’essentiel des fils d’ouvriers devenant ouvriers à leur tour. Cette reproduction du statut entre générations est aujourd’hui en partie interdite par la montée du chômage, elle est surtout refusée par les pères comme par les fils. La dévalorisation de la condition ouvrière, l’intensification des conditions de travail, la précarisation des statuts et la montée du chômage font de l’usine un pôle répulsif, pour les pères qui y travaillent, comme pour leurs enfants qui feront tout pour ne pas y travailler. Les parents ouvriers ont toujours souhaité que leurs enfants fassent mieux qu’eux. Mais ce refus de l’usine n’a jamais connu l’ampleur et la dramatisation qu’il revêt aujourd’hui.

Il faut « continuer », s’accrocher coûte que coûte au lycée afin d’éviter le chômage. L’infinitif est un impératif, mais la forme intransitive de la formule est révélatrice de l’absence d’objectif concret en matière de formation ou de profession. Parents et enfants partagent cette aspiration. La nouvelle donne du système scolaire et l’abaissement des barrières à l’entrée du lycée favorisent largement dans un premier temps la réalisation de ces désirs. Au début des années 60, en milieu populaire, dès que la réussite était simplement moyenne, on excluait une fois sur deux l’entrée en sixième. Lorsque les performances étaient en-dessous de la moyenne, les enfants étaient orientés de préférence vers la fin d’études et l’apprentissage. Pour les élèves d’aujourd’hui, de longues études doivent être poursuivies, contre vents et marées, même lorsque les résultats scolaires sont faibles. À ceux des enfants d’ouvriers qui se classent dans le peloton de queue des épreuves d’évaluation en sixième, les parents assignent tout de même comme objectif, dans 60 % des cas : « Continuer » les études jusqu’à 20 ans et plus.

La réalité des scolarités et des débouchés professionnels a-t-elle été à la hauteur de ces grandes espérances placées dans l’institution scolaire ? Pour des raisons convergentes, mais sur un rythme qui s’est accéléré depuis le premier choc pétrolier, les aspirations se sont élevées plus nettement que ne se sont améliorées les scolarités. Et celles-ci se sont développées beaucoup plus fortement que les emplois de cadres. Malgré la progression indiscutable des scolarités, le système scolaire français n’est pas devenu une vaste université. Malgré l’accroissement des catégories de cadres supérieurs et moyens, la société française n’est pas devenue une société de cadres. Les mécanismes qui régissent à la base la réussite scolaire ont pu se desserrer sans changer de nature. Aux sommets des pyramides scolaire et sociale, la crise a été sinon conjurée, du moins considérablement amortie. Mais les jeunes qui se sont engagés dans la compétition scolaire sans disposer des atouts pour s’y tailler une place conforme à leurs aspirations se trouvent frappés de plein fouet par la dégradation de l’emploi sans bénéficier des protections traditionnelles que leur assurait le milieu ouvrier.

A la fin des années 60, leur titre de l’enseignement supérieur procurait aux diplômés, à trente ans, un statut de cadre près (ou plus) de huit fois sur dix. Et inversement, loin d’être saturées, les catégories de cadres, moyens et supérieurs, étaient encore largement ouvertes et accessibles aux non-diplômés : près (ou plus) d’un tiers des postes leur étaient offerts. Aujourd’hui, sans diplôme correspondant au niveau du poste, les chances d’accès tendent vers zéro. Et même avec ce diplôme, les chances s’amenuisent d’obtenir le poste, tant la concurrence est vive.

On aurait tort de penser que cette tension ne s’observe qu’en haut de la hiérarchie. Une grande partie des emplois non qualifiés sont occupés par des individus qualifiés qui n’ont pas trouvé de poste à la hauteur de leur certification. Même sur les emplois non qualifiés, la concurrence fait rage, condamnant au chômage les hommes et les femmes sans diplôme. Personne n’est épargné, mais le recul a frappé les plus défavorisés. La crise n’a pas engendré une société duale où les mieux lotis auraient été totalement épargnés alors que le poids du malheur et de l’exclusion reposerait en totalité sur les épaules des plus démunis. Cependant, les barrières tracées par l’origine sociale, le capital culturel et le sexe n’ont pas été effacées pour autant. Si les jeunes qui sortent de l’école avec la certification la plus basse sont confrontés aux plus grandes difficultés d’insertion, c’est qu’ils se trouvent en concurrence avec des jeunes plus diplômés qui se présentent sur le même marché.

Des stratégies familiales à la peine

Dans le régime de croissance et de plein emploi qui a prévalu entre la guerre et les premiers chocs pétroliers, même si le système scolaire était brutalement sélectif et la mobilité ascendante rare – ce qu’elle demeure –, la transmission intergénérationnelle était en partie assurée. On était loin de l’égalité des ambitions et des réussites, mais un minimum de succès était garanti aux ambitions minimales de promotion. Cet effet du welfare – moins souvent cité que l’assurance maladie, les congés payés ou les droits à la retraite – est plus important encore, faisant naître cohésion et stratégies : en autorisant la figuration d’un avenir, la croissance globale facilitait la transmission familiale, une des relations sociales les plus chargées en affects et en tensions.

Le souci de conjurer le chômage inspire au contraire la reconversion des stratégies populaires à l’égard de l’école et de l’avenir. Avec des effets bien réels : la prolongation des études. Et avec une conséquence dramatique : l’amélioration globale de la formation des jeunes a peu d’incidence sur le chômage global. Pour la plupart des familles, construire un avenir objectif assumé obéit à des contraintes contradictoires : plus les rendements scolaires décroissent et plus il est nécessaire d’investir dans la scolarité. Et face à cette contradiction, les protections dont bénéficient les jeunes sont différenciées selon les groupes sociaux et l’aide qu’on peut attendre de la famille : aide matérielle (logement, financement,…), aide relationnelle et mobilisation de réseaux, aide intellectuelle dans le soutien aux études. Or, contrairement aux années 60 où dans tous les milieux, on cherchait à s’affranchir au plus vite de l’emprise familiale afin d’accéder le plus tôt possible à l’autonomie, la dépendance à l’égard de la famille s’est aujourd’hui accrue et surtout allongée. Certaines familles apportent un soutien très efficace, d’autres non, indépendamment du milieu social. Les comportements des filles et des garçons ne convergent qu’en haut de la pyramide sociale, à un niveau de diplôme universitaire. Bien qu’on ne dispose pas en France de données statistiques permettant de comparer au niveau national, les trajectoires scolaires, sociales et professionnelles des jeunes issus de l’immigration aux autres, beaucoup d’indicateurs convergent pour considérer que cette différence d’origine représente aujourd’hui un principe important de clivage.

Les prémices d’une vraie crise sont réunies et l’avenir de beaucoup de jeunes est incertain, sinon bouché. D’où l’absence de projets individuels réalisables (familial, résidentiel, immobilier, professionnel), mais aussi collectifs, d’où la faible mobilisation électorale et la perte de confiance dans le politique traditionnel. La situation économique ébranle les bases de la morale collective et diminue les marges de jeu des acteurs. Priver d’emploi sérieux des jeunes mieux formés que leurs parents, c’est instiller le doute sur les valeurs centrales de l’investissement éducatif dans les familles comme sur la légitimité du pouvoir dans la vie professionnelle. Le recours à l’assistance – payer ou cautionner un loyer, arrondir une fin de mois, héberger un jeune couple ou assurer une formation scolaire sans débouchés professionnels en attendant l’emploi – est une régression vers les ressources accumulées dans le passé. L’éducation moderne se définit et s’accomplit au contraire dans la valorisation d’un potentiel et l’esquisse d’un avenir possible.


1 / Cf. Christian Baudelot, Roger Establet, Avoir trente ans en 1968 et en 1998 , Seuil, 2000, Christian Baudelot, Roger Establet, Suicide, l’envers de notre monde , Seuil, 2006, et Christian Baudelot et Michel Gollac, « Le salaire du trentenaire : question d’âge ou de génération  ? », Les trajectoires des jeunes, Economie et statistique, Insee, n° 304-305, 1997 - 4/5.
2 / Voir en particulier Olivier Galland et Bernard Roudet, Les valeurs des jeunes, tendances en France depuis 20 ans, L’Harmattan, 2001.
3 / Olivier Galland, «Une entrée de plus en plus tardive dans la vie adulte », Les trajectoires des jeunes : transitions professionnelles et familiales, Economie et Statistique n°283-284, 1995.
4 / Antoine Prost, Jeunesse et société dans la France de l’entre deux guerres, Education, société et politiques , Seuil, 1992



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