Donner à chaque jeune l’envie d’agir avec les autres.

L’enquête, réalisée en 2004-2005, auprès de 1 200 jeunes ruraux donne une image de leur rapport à l’engagement. Les chiffres sont parlants : 1,2 % des jeunes interrogés étaient investis dans un parti, 1 % dans un syndicat, 83 % dans une association (dont 36 % dans une association sportive) ; ils sont assez proches des statistiques nationales.

Ces données confirmaient nos intuitions pour expliquer la crise actuelle de l’engagement, en particulier chez les jeunes :

- La montée de l’individualisme. Selon l’enquête, la recherche de l’intérêt particulier prévaut par rapport à celle de l’intérêt général. Les parcours personnels sont de moins en moins conditionnés par l’appartenance à des groupes sociaux, chacun se retrouve de plus en plus seul face à ses réussites mais aussi face à ses échecs. Lors, il n’est pas étonnant que les jeunes disent vouloir s’occuper de régler leurs problèmes avant de s’occuper des autres.

- Un sentiment d’impuissance face aux injustices du monde. Les jeunes évoquaient une incapacité à savoir sur quoi agir et pourquoi agir puisque tant de causes nécessiteraient qu’on s’en préoccupe ! Et à quoi bon s’engager quand l’efficacité de l’engagement n’est ni évidente ni immédiate…

- Une dépolitisation de la vie publique. Les jeunes interrogés mentionnent notamment la difficulté à voir clair dans les programmes des partis politiques, ce qui suscite chez eux un sentiment de défiance par rapport à l’engagement politique plutôt que cela ne leur donne envie d’en faire l’expérience.

À côté de ce tableau un peu noir, l’enquête a été cependant l’occasion de mettre l’accent sur d’autres éléments positifs, moteurs de l’engagement. Si les lycéens étaient à 33 % motivés avant tout par l’accès aux loisirs, les étudiants et les salariés, quant à eux, l’étaient par des perspectives plus altruistes (se rendre utile ou aider les autres) ou militantes (défendre des valeurs ou changer la société). L’engagement est aussi une affaire de déclic : plus de 56 % des jeunes déclaraient que des événements leur donneraient envie de s’engager. L’envie est bien là, il faut oser sauter le pas…

Au-delà de ces considérations qui concernent l’ensemble des jeunes, peut-on parler de spécificités propres à l’engagement des jeunes ruraux ? Ils ne sont pas différents des autres, mais plusieurs caractéristiques liées au monde rural viennent conditionner, sinon rendre plus ou moins difficile leur engagement.

Mobiles, isolés, oubliés…

L’espace rural est celui de la mobilité. Tous ou presque connaissent les déplacements quotidiens ville/campagne pour le travail ou l’école, et certains des déplacements importants aussi à différentes étapes de leur vie, à l’âge de la retraite ou pour suivre des études supérieures. Mais dès la période des études secondaires, le jeune du rural doit, la plupart du temps, rejoindre un établissement scolaire situé en ville. Pour les internes, le réseau social de la semaine (les copains du lycée) n’est donc pas le même que celui du week-end et des vacances (les copains du village). Par ailleurs, les études supérieures, a fortiori, obligent à partir pour une plus grosse agglomération. Ce déplacement affecte particulièrement les jeunes ruraux. Au Mrjc, par exemple, nous constatons une rupture avec le Mouvement au moment où les jeunes partent pour suivre leurs études supérieures : un temps non seulement d’émancipation par rapport à l’autorité parentale, mais aussi un temps où l’individu est déraciné de son territoire d’origine sans forcément trouver comment s’implanter vraiment sur son lieu d’études. On observe souvent comme un moratoire dans le parcours de jeunes ruraux qui étaient engagés au Mrjc avant 18 ans.

Un deuxième trait tient à l’isolement géographique des individus que peut engendrer l’espace rural. Les jeunes sont éloignés les uns des autres, ils ne disposent pas facilement de lieu pour se retrouver (la caricature n’est pas sans fondement, de ces groupes agglutinés sous le porche de l’église ou sous l’abribus…). Et lorsqu’ils ne disposent pas de moyens de locomotion, il leur est bien difficile de se retrouver ensemble pour mener des actions collectives, plus encore que pour des jeunes urbains.

On ne saurait ignorer non plus la question d’un déficit générationnel, qui marque le milieu rural. Même si celui-ci commence à redevenir attractif, cette constante est encore très forte : la part des jeunes y reste faible comparativement aux autres catégories de population. Quelle place leur est donc faite dans les initiatives mises en place pour assurer le développement des territoires ruraux ?

Finalement, le jeune rural est l’oublié des politiques publiques. Les politiques de la ville prennent beaucoup plus en compte les questions de jeunesse que les politiques rurales ! En milieu rural, les politiques de la jeunesse proposées se cantonnent bien souvent aux moins de 18 ans (par exemple autour de propositions périscolaires). Très peu de projets existent qui invitent les 18-30 ans à être acteurs sur les territoires ruraux.

Il n’y a pas d’engagement spontané, encore moins en milieu rural ! Sans un cadre facilitateur, les jeunes ruraux auront peu d’occasions de s’engager, en dehors de leur établissement scolaire (13 % des jeunes interrogés avaient été ou étaient délégués de classe). Au Mrjc, il nous semble essentiel d’inviter les collectivités territoriales à se doter d’une politique éducative transversale, combinant à la fois soutien aux initiatives de jeunes et projets pour faciliter leur intégration socio-économique dans les villages. Un jeune qui est bien sûr son territoire – qui peut y habiter, y travailler, être en lien avec d’autres –, est un futur acteur qui gardera l’envie de le faire vivre, de le dynamiser. Sans affirmer que les jeunes ruraux sont très différents des jeunes urbains, nous pouvons prétendre qu’il s’agit d’un public aux problématiques qui lui sont propres.

Propositions tremplins pour l’engagement

L’expérience nous le prouve, si des cadres adéquats sont proposés aux jeunes pour prendre goût à l’action collective, ceux-ci acceptent d’entrer sur un chemin d’engagement et n’en sortent pas aussi vite ! À titre d’exemple, voici quelques types de propositions que nous faisons à des jeunes, qu’ils aient 15 ou 25 ans, pour susciter chez eux le goût de l’engagement :

- La vie d’équipe. Dans une “équipe”, les jeunes, âgés à peu près du même âge, sont issus d’un même village ou d’un même canton. Ils se retrouvent une à deux fois par mois, souvent avec un animateur, lui-même jeune, et décident, à partir de l’observation des caractéristiques de leur territoire, d’un projet à mener pour améliorer leur environnement, la vie du village, etc. En équipe, les jeunes découvrent leur pouvoir d’agir, leur droit de s’exprimer sur le monde qui les entoure. Ils sont amenés à sortir d’eux-mêmes, à porter un regard sur d’autres vies que les leurs, et petit à petit à développer une capacité d’analyse des problématiques de société.

- L’action symbolique. Il s’agit d’actions “choc”, faciles et rapides à mettre en place, qui ont une triple vocation : donner aux jeunes le goût de l’action collective et leur donner envie de s’investir dans un projet plus ample au sein d’une équipe ; faire émerger des propositions d’actions et recenser les personnes prêtes à mettre en œuvre ces actions ; interpeller et sensibiliser les élus ainsi que la population locale à plus de volontarisme pour intégrer les jeunes en milieu rural. À titre d’exemple, en 2004, notre campagne d’actions symboliques a consisté à changer les noms des rues. La rue des platanes devenait le temps d’un jour la rue du commerce équitable, la place du village se nommait place de la solidarité, etc.

- Un parcours de responsabilisation. Les jeunes du Mrjc sont souvent appelés à prendre très vite, hors de leur équipe, des responsabilités au sein des instances décisionnelles du Mouvement, du local au national. Cette démarche d’appel (les jeunes sont sollicités nominativement pour une fonction) est fondamentale dans le parcours d’engagement des jeunes car elle est signe de reconnaissance par les pairs d’un chemin accompli.

Si la vie d’équipe constitue le cœur de la proposition du Mrjc, il n’y a cependant pas de parcours linéaire. Certains jeunes prennent des responsabilités au sein du Mouvement sans avoir été en équipe mais en ayant participé à d’autres temps (camps, formations…). Importe pour nous comment le parcours du jeune combine son émancipation personnelle et la transformation collective de la société. C’est sans doute parce que nous arrivons à articuler ces deux éléments dans nos propositions que les jeunes qui passent par le Mrjc voient le plaisir de l’engagement. Celui-ci peut alors faire partie d’un projet de vie : aux dernières élections municipales, de nombreux jeunes du Mrjc – ou fraîchement sortis du Mouvement – ont ainsi été élus.

Le compte rendu de l’enquête “L’engagement associatif des jeunes” est disponible sur simple demande à c.perdrix@mrjc.org .



Article également accessible sur Cairn.info 

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