Capables de se mobiliser et de mobiliser d’autres générations avec eux pour protéger leur avenir.

La mutuelle des étudiants (Lmde), créée en 2000 à la liquidation de la Mnef, est gérée par et pour des étudiants ; elle a délégation de service public. C’est sans doute parce que la Mnef n’était plus gérée par des étudiants que des dérives étaient apparues dans les finances… La rigueur qu’implique la gestion d’une telle entreprise est difficile et rébarbative quand on a 25 ans ! Mais justement, cette gestion me semble un exemple emblématique de l’implication des jeunes dans des projets de société à long terme.

Engagés depuis 60 ans

C’est en 1946 que des étudiants, pour beaucoup issus de la Résistance, se réunissent à Grenoble en congrès de l’Unef et adoptent la charte dite de Grenoble. L’étudiant y est défini comme un « jeune travailleur intellectuel » qui a des devoirs et des droits : devoir de rechercher la vérité et droit de bénéficier d’une prévoyance sociale particulière. Ceci se fait alors dans le cadre d’une solidarité générale inscrite dans les principes de la jeune Sécurité sociale. La Mutuelle nationale des étudiants de France est donc créée en 1948 par une proposition de loi de la sénatrice Marcelle Devaud : les jeunes obtiennent le privilège et la lourde tâche de gérer eux-mêmes leur propre santé, sans doute à titre de récompense pour le rôle qu’ils ont joué dans la Résistance. La France est le seul pays au monde à connaître ce type de gestion, vraiment intéressant. Depuis 60 ans, et malgré quelques creux plus ou moins gros, les jeunes s’adressent aux jeunes et leur offrent une construction sanitaire et sociale complète. Nous avons les moyens, dans le cadre de cette solidarité intergénérationnelle, de décider nous-mêmes du niveau de remboursement des différentes prestations, et de définir une politique de prévention des risques sanitaires spécifiques aux jeunes.

Le degré d’engagement des jeunes illustre bien, à mon avis, leur place dans la société. La Lmde a fait une grande enquête en 2005 auprès des étudiants, sur leur santé au sens de l’Oms, enquête qui comportait donc des questions plus larges concernant leur vision de l’avenir. Nous avons ainsi mesuré la perception qu’ils ont de leur situation dans le monde d’aujourd’hui. Pour 61 % des étudiants interrogés, la société ne leur donne pas les moyens de réussir ; 71 % la jugent inégalitaire, 50 % la trouvent répressive, et 50 % n’ont pas confiance en l’avenir. Ces chiffres varient bien sûr selon les filières d’études poursuivies (70 % des élèves de grandes écoles se sentent plutôt confiants, contre seulement 30 % environ des étudiants en sciences humaines). Globalement, on peut dire cependant que la majorité des étudiants d’aujourd’hui ont le sentiment très fort qu’ils vont vivre moins bien que leurs parents, et que les générations précédentes ont flambé à la fois les ressources de la planète et l’héritage commun.

Mobiliser les autres générations

Pourtant, dans cette société qui manque de projet global, les jeunes savent ce qu’est la solidarité. De leur côté, ils sont capables d’engagement malgré leur perception négative de l’avenir. Tout ceci s’explique : si l’on donne aujourd’hui beaucoup de leçons aux jeunes, c’est que la société, très individualiste et consumériste, donne l’impression de ne plus être solidaire, sous prétexte qu’elle n’en aurait plus les moyens. Par exemple, le système des franchises traduit une culpabilisation de l’individu, tenu pour seul responsable de ses maladies. Et pourtant, ce que la société française a été capable de mettre en place après la guerre, avec peu de moyens, serait plus facile à réaliser aujourd’hui.

Face à cet individualisme ambiant, les jeunes ont montré, lors des manifestations anti CPE, qu’ils sont capables de se mobiliser et de mobiliser les autres générations avec eux. Et l’opposition à la réforme, qui avait commencé avec quelques groupuscules minoritaires, s’est poursuivie par des manifestations où toutes les générations se retrouvaient ensemble sous la même bannière de solidarité. Dans l’action commune entre générations, face à l’enthousiasme des jeunes, l’important est plutôt de canaliser leur engagement qui peut risquer l’éparpillement.

L’opposition entre générations peut entraîner un autre risque, celui du jeunisme. Par exemple, récemment, nous avons, en tant que dirigeants de la Lmde, été appelés à intervenir au ministère de la Santé, de la Jeunesse et des Sports, après un accident dû à l’alcool : le gouvernement avait, paraît-il, besoin de propositions concrètes des jeunes, mais il n’avait fixé aucun ordre du jour à la réunion. Or nous avions fait des propositions depuis longtemps déjà, nous en avions même fait une liste à l’attention des candidats à l’élection présidentielle, dont personne n’avait tenu compte… Est-ce ainsi que l’on doit réfléchir et agir ensemble ?

Dans cette période transitoire de leur existence, les jeunes sortent de leur famille pour entrer dans un autre monde, et ils ont besoin de lieux spécifiques qui leur appartiennent, où ils puissent vivre et échanger hors du monde adulte. Les mouvements, organisations et partis politiques de jeunes me paraissent donc indispensables. A condition de sortir de l’opposition jeunes/adultes, de ne pas se moquer des jeunes et de leur donner des moyens de gestion, on peut compter sur eux pour participer à la construction de la société : ils ont la force, l’énergie et l’autonomie nécessaire pour prendre en mains leur destin et agir avec les autres générations.



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