Philippe Bernard est journaliste au Monde.

Projet - La Cnhi est le fruit d’un long mûrissement. Par qui le projet a-t-il d’abord été porté : des associations, des historiens… ? Quelle place y avez-vous tenue ?

Philippe Bernard – Dans les années 90, au journal Le Monde, j’étais chargé de la rubrique « immigration ». En cherchant à acquérir un certain recul, je me suis intéressé au lien pouvant exister entre les difficultés d’ « intégration » de certains enfants d’immigrés maghrébins et la méconnaissance de l’histoire de leurs parents. La question surgissait lorsque, au cours d’un reportage,  l’occasion m’était donnée d’avoir des conversations longues dépassant la surface de l’ « actualité ». J’ai ainsi observé le besoin impérieux de la génération de la Marche des Beurs d’exhumer le passé algérien de la génération précédente. La soif d’histoire était à la mesure du besoin de reconnaissance mais aussi de l’ignorance, c’est-à-dire immense. J’ai pris la mesure des non-dits, des tabous et des souffrances qu’ils engendraient, de la nécessité de connaître l’itinéraire de ses parents dans l’é(im)migration, pour pouvoir s’inventer un avenir en France. Or, pour des raisons précises, les parents, ceux qui ont concrètement eu le courage de quitter leur pays, éprouvent de grandes difficultés à transmettre leur véritable histoire.

Comment des pères algériens peuvent-ils expliquer à leurs enfants pourquoi ils n’ont pas fait leur vie en Algérie, alors qu’ils ont souvent combattu pour l’indépendance de ce pays ? Pourquoi ont-ils immigré vers le pays colonisateur ? La réponse à cette question suppose de remettre à plat l’histoire manichéenne qui prévaut en France aussi bien qu’en Algérie. De montrer comment la France des années 60 en quête de main-d’œuvre a allègrement puisé chez les ex-colonisés qu’elle venait de combattre. De reconnaître que les sentiments des Algériens vis-à-vis de la France étaient beaucoup plus ambivalents que ne l’a laissé croire le violent divorce de 1962. Le pic des flux d’immigration d’Algériens vers la France enregistré dans la période suivant immédiatement l’indépendance me semble très éclairant à cet égard.

Ce lien entre histoire et actualité m’a d’autant plus passionné qu’il était totalement passé sous silence dans les innombrables prises de position publiques sur les questions d’immigration et d’intégration et, plus largement, dans l’univers médiatique. Beaucoup plus tard, j’ai consacré un livre à cette question, à travers des portraits-récits de membres de la « deuxième génération » [1].

Mais les intéressés avaient pris les choses en main dès la fin des années 80. En 1989, l’association « Génériques » avait organisé l’exposition France des étrangers, France des libertés à la grande Arche de la Défense, qui a ensuite tourné en France. En 1991, des militants « beurs » se sont emparés de leur histoire en organisant un défilé commémorant le trentième anniversaire de la répression de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961 à Paris. A la même époque, le documentariste Mehdi Lallaoui commençait à reconstituer la mémoire visuelle de l’immigration maghrébine sous la bannière d’une association au nom explicite, « Au nom de la mémoire ». Toutes ces initiatives militantes révélaient un intense bouillonnement autour de l’histoire de l’immigration. Mais les politiques, tétanisées par la montée de l’extrême-droite, étaient loin de saisir l’enjeu de ce que, dès 1989, l’historien Gérard Noiriel avait analysé comme une « composante légitime du patrimoine national » [2].

Après avoir visité le formidable musée de l’immigration d’Ellis Island à New York, je me suis dit qu’il fallait imaginer un lieu comparable pour la France. J’avais la chance de côtoyer aussi bien les militants associatifs que les responsables politiques et les universitaires. Observateur extérieur, libéré de tout enjeu personnel, j’ai pensé qu’il fallait essayer de les faire travailler ensemble dans ce sens. En 1991, j’avais rencontré Pierre Milza, Gérard Noiriel, Zaïr Kedadouche et Patrick Weil qui travaillaient déjà sur une première idée de musée. Ils ont cherché, en vain,  à la « vendre » au Fonds d’action sociale (Fas). Sous François Mitterrand, les gouvernements étaient plus préoccupés par la nécessité d’afficher leur fermeté sur la question de l’immigration, que par celle de comprendre les enjeux de mémoire. Le musée était une idée de gauche que pourtant la gauche ne mettra jamais en œuvre. Quelques années plus tard, j’ai essayé sans succès de frapper à nouveau aux portes pour  relancer l’idée. Les responsables trouvaient l’idée formidable mais n’en faisaient rien.

La coupe du monde de football en 1998 a marqué un premier tournant. Dans l’euphorie de cette « victoire de la France « black-blanc-beur », l’historien Patrick Weil et moi avons adressé une lettre au Premier ministre Lionel Jospin. Nous lui demandions d’utiliser ce moment exceptionnel pour lancer ce projet de musée de l’immigration, qui, dans notre idée, devait être autant culturel que social. La réponse fut formellement positive, et le projet fut confié à la Direction des musées, pour qui notre « musée » n’existait pas, puisqu’il ne possédait aucune collection et n’intéressait pas le public.

Après avoir perdu beaucoup de temps entre les réunions et les obstacles soulevés par les divers secteurs politico-administratifs, nous avons suggéré que soit menée une étude de faisabilité. Celle-ci a été confiée par Matignon à Driss El Yazami, délégué général de « Génériques », et Rémy Schwartz, conseiller d’Etat. Rendu à l’automne 2001, ce rapport a donné lieu à un processus d’auditions tout à fait intéressant, mais il a connu, hélas, le sort assez commun aux rapports : le tiroir.

Si la gauche a tant hésité à s’engager dans ce musée, c’est qu’elle ne voulait pas être associée à une initiative qui valorisait l’immigration. Comment ne pas rapprocher cette hésitation des difficultés qu’a eues pendant longtemps le PS pour intégrer des personnes issues de l’immigration sur ses listes de candidats et dans ses instances ? Récemment, la droite s’est montrée plus audacieuse.

Projet – Quel déclic a fini par faire avancer l’idée ?

Philippe Bernard – Après l’élection présidentielle de 2002, nous avons repris nos démarches. Et, cette fois, un membre du cabinet du Président de la République a convaincu Jacques Chirac, qui a chargé Jacques Toubon de porter ce projet. Son expérience d’ancien ministre de la Culture et sa connaissance des arcanes du pouvoir politique ont été des atouts décisifs. Il a aussi beaucoup investi personnellement sur le fond du sujet. La « greffe » a pris avec les associatifs et les universitaires, pourtant largement classés à gauche.

L’un des premiers points discutés portait sur le choix du lieu : Marseille, les mines de Lorraine, l’île Seguin, entre autres, ont été envisagés pour accueillir le musée. Jacques Toubon était convaincu que le projet méritait un palais national  et non un préfabriqué en banlieue. La disponibilité du palais de la porte Dorée a constitué une opportunité ; en effet le bâtiment allait être vidé des collections du Musée des arts africains et océaniens pour alimenter le nouveau Musée des arts premiers. On doit encore au Président de la Cité d’avoir su tirer le meilleur parti d’une structure existante, l’Adri, et des compétences de son équipe. On a ainsi évité de partir de zéro sur le plan de l’organisation. Mais cela ne signifie pas que tous les problèmes étaient résolus et les crises n’ont pas manqué.

Projet – C’est une Cité et non un musée : qu’est-ce que cela signifie au-delà des mots ?

Philippe Bernard – Dans l’équipe chargée de la conception, le débat était vif. Fallait-il parler de « musée » au risque d’évoquer pour certains une institution poussiéreuse, ou trouver une autre appellation ? Le terme de « Cité » fut un bon compromis. Il évoquait un lieu plus vivant et ne heurtait pas la direction des musées de France qui jugeait que le projet ne correspondait pas aux canons d’un musée. Jacques Toubon a su profiter de sa connaissance du ministère de la Culture pour faire de celui-ci un allié dans cette entreprise.

Le lancement officiel de la Cité par le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin en juillet 2004 a constitué une étape décisive. L’Etat reprenait enfin le projet à son compte, et le projet devenait institution. La contrepartie a été que, par le jeu des contraintes administratives et financières comme la mise à disposition de personnels déjà agents publics, le projet a quelque peu échappé à ses concepteurs pour tomber entre les mains de fonctionnaires dont le rapport avec l’immigration était surtout le fait des circonstances. Les compétences techniques l’ont emporté sur le fond, et le milieu associatif, malgré la richesse de ses expériences, a été largement écarté des recrutements. Depuis lors, des modes de coopération entre la Cité et les associations ont été négociés, les rapports se sont normalisés, et les partenaires de la Cité ont pris toute leur place dans la conception des expositions. Il y a eu aussi des conflits, assez prévisibles, entre universitaires, muséographes et  communicants.

Projet – L’histoire de l’immigration n’est pas un objet facile, ce n’est pas de l’histoire ethnique. Comment la définir ? Quelle place est faite au sein de la Cnhi aux moments difficiles de la colonisation ?

Philippe Bernard – C’est une question complexe mais centrale. Il n’a jamais été question de faire de l’histoire de l’immigration un conte pour enfant, du genre «  Si la France multicolore m’était contée ». La xénophobie, y compris quand elle provient de l’Etat, la répression, font évidemment partie de cette histoire. La question s’est encore compliquée avec le choix du palais de la porte Dorée, bâti pour l’exposition coloniale de 1931. Il faut absolument dissocier le lieu et l’objet de la Cité, la colonisation et l’immigration. Nous avons été accusés d’avoir choisi ce lieu pour gommer la question de la colonisation, ce qui est une absurdité ! L’histoire de l’immigration en France croise celle de la colonisation mais ne s’y réduit absolument pas. L’arrivée des Polonais, des Italiens ou des Portugais n’a rien à voir avec la colonisation et il est très important de montrer aux enfants d’immigrés maghrébins ou africains qu’avant eux, il y a eu des enfants immigrés d’autres origines géographiques et ethniques, qui ont vécu des difficultés souvent comparables. La Cité est un musée d’histoire : elle doit précisément servir à prendre du recul par rapport à l’actualité. Sur place, le passé du bâtiment est clairement raconté aux visiteurs. Une exposition sur les étrangers au temps de l’exposition coloniale est programmée cette année.

Cela dit, le lien entre colonisation et immigration reste un des grands impensés de l’histoire française. Comment l’oppression coloniale, les recrutements militaires ont-ils façonné certains flux d’immigration ? Comment la vision coloniale imprègne-t-elle aujourd’hui encore l’image des étrangers ? Comment des structures administratives, des pratiques juridiques ou policières coloniales ont-elles été transposées  dans la France de l’immigration ?  Quels sont les liens entre décolonisation et immigration ? Toutes ces questions mériteraient d’être creusées.

Quant à la colonisation elle-même, il faut le dire clairement : il manque à la France un musée de l’histoire coloniale et de l’esclavage qui permettrait de ne pas mélanger les genres et de désamorcer les querelles sur ces mémoires-là, qui restent à vif.

Projet – Mais il n’existe pas de rapport à la mémoire comme aux Etats-Unis où l’immigration est constitutive de l’identité nationale et reconnue comme telle…

Philippe Bernard – Alors que la France et les Etats-Unis sont, à leur échelle, deux grands pays d’immigration, les Américains se considèrent comme appartenant à une nation d’émigrants, ce qui n’est pas le cas des Français. Aux Etats-Unis, seuls les Indiens sont des Américains « de souche » ! Outre-Atlantique, l’immigration est constitutive de l’histoire alors qu’en France, cette idée n’est pas reconnue. Il est vrai que chez nous, l’histoire de l’immigration n’a pas plus d’un siècle. Si l’on veut que ce musée ne soit pas fréquenté uniquement par des personnes qui viendraient y chercher leur propre histoire, il faut prévoir des expositions populaires plus larges et qui induisent l’idée que tous les Français pourraient être fiers d’appartenir à un pays qui a accueilli tant de monde…

Projet – La Cité, au-delà du musée, comporte un pan d’animation et de recherche (colloques, accueil de scolaires, etc.). Cela engage-t-il des débats sur la xénophobie, les discriminations ou la participation à la construction de la France ? Pourquoi le conseil scientifique s’est-il divisé à l’occasion de l’ouverture en 2007 ?

Philippe Bernard – Ce volet d’animation va-t-il bien fonctionner dans la durée ? Il est sans doute trop tôt pour le dire. Avant même l’ouverture, a eu lieu un grand colloque sur « immigration et colonisation ». Comme on en est au degré zéro de la recherche historique sur ce thème, il y a de quoi travailler pour plusieurs années.

Quant à la division du conseil scientifique, elle s’est faite sur une question de stratégie. L’hostilité à la référence à l’identité nationale dans l’intitulé du ministère de Brice Hortefeux était générale. Le lien fait entre immigration et identité nationale est inacceptable. L’identité n’est une affaire d’Etat que dans les régimes totalitaires. Mais certains, dont j’étais, ont considéré que l’enjeu du musée, qui est précisément de dénoncer de tels amalgames, méritait que nous passions outre cette hostilité et que nous poursuivions notre participation. Précisément pour préserver la Cité d’éventuelles pressions. Les autres ont préféré marquer le coup en claquant la porte. Le débat que leur geste a suscité a été très utile. Je ne pense pas que, jusqu’ici, la tutelle de cet étrange ministère ait pesé sur les choix faits par Jacques Toubon et la direction de la Cnhi. Mais le choix du président Sarkozy de ne pas venir inaugurer la Cité, au-delà du symbole, n’est pas de très bon augure, et pas seulement sur le plan financier. Cette prise de distance jette une ombre en suggérant que la Cité n’est déjà plus dans l’air du temps.

Projet – A partir de la Cité, les acteurs de l’immigration deviennent-ils des acteurs de leur histoire ? Que peuvent-ils dire de leur propre « intégration » éventuelle ? Est-elle identitaire ou plurielle et comment en transmettre la mémoire de génération en génération ?

Philippe Bernard – L’exposition permanente est à la fois chronologique et communautaire. Mais on ne peut faire une visite entièrement polonaise ou espagnole. Le visiteur est forcé de constater le parallélisme des histoires, mis en lumière aussi bien par les objets de la vie quotidienne que par les documents audiovisuels. Mais le pari ne sera complètement gagné que si les visiteurs ne sont pas seulement des visiteurs obligés comme les groupes scolaires. Tout dépendra de la faculté qu’aura l’équipe à entretenir le maillage avec le réseau associatif.

Tout dépendra aussi de la capacité de la Cité à prendre en compte la sensibilité du public. Il me semble que, pour les personnes d’origine immigrée, le fait de visiter la Cité est non seulement une manière d’introspection, mais aussi une façon de se libérer d’un repli, de se confronter à d’autres parcours et de s’inscrire dans l’Histoire commune grâce à leur histoire personnelle.

On pense – en reprenant une idée mise en œuvre au musée d’Ellis Island à New York – à permettre aux visiteurs de consulter les fichiers de naturalisation et d’acquisition de la nationalité (archivés près de Nantes) pour retrouver les traces de leurs ancêtres : une initiative, parmi d’autres, qui populariserait la Cité et sa fonction mémorielle.


1 / La Crème des beurs, Le Seuil, 2004.
2 / Le Monde du 20 octobre 1989. Dans cet article, encore souvent cité, Gérard Noiriel insistait sur la nécessité de « mobiliser tous les canaux de diffusion culturelle pour naturaliser l’immigration dans la conscience historique commune », mais en se gardant, « en voulant trop bien faire, [de] confondre histoire et mémoire ».



Article également accessible sur Cairn.info 

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