Depuis un quart de siècle, le territoire de La Plaine-Saint-Denis, à cheval sur les Communes de Saint-Denis et d’Aubervilliers est un des théâtres de cette dramatique moderne qui oppose parfois douloureusement le vieux monde industriel et le nouveau, immatériel, mondialisé et financiarisé. Entre les deux, la gestion municipale, héritière d’une forte tradition communiste se trouve mise à l’épreuve face à de nouveaux défis. Au cœur de ce territoire, durant près de quinze années d’enquêtes, j’ai pu mesurer l’enjeu constitué aujourd’hui par l’identification de la nouvelle figure de la ville [1] et finalement par une recomposition territoriale entre le pouvoir, le travail et la vie.

L’héritage de la banlieue rouge face à la fin du fordisme

En 1993, les 50 hectares du Cornillon, où s’élevaient jadis les gazomètres, est retenu comme lieu d’implantation du futur stade pour la coupe du monde de 1998. Cette décision relance les efforts menés depuis des années pour requalifier un quartier touché par la crise et la reconversion industrielle. Le territoire entre de plain pied dans le champ de la politique de la ville et d’un Grand projet urbain.

Rattachée aux communes de Saint-Denis et Aubervilliers sous le second Empire, La Plaine-Saint-Denis fut d’abord structurée par l’activité économique et industrielle. Toute l’histoire sociale et politique de la Plaine, et de la ville de Saint-Denis, est celle de la création d’un espace public face à l’espace des entreprises, par la montée et l’organisation d’une intervention politique appuyée sur les mobilisations sociales et la municipalité. La Plaine fut un vivier de militants et d’élus. La municipalité s’est ainsi longtemps pensée comme le bras institutionnel de ce mouvement, défendant « sa population » face à l’Etat et au patronat.

La Plaine est devenue un morceau de ville par le travail et la production : l’implantation d’entreprises lui donne sa structure, ses limites, ses usages. En 1862, La Compagnie des entrepôts et magasins généraux (Emgp) se crée et s’installe à l’extrême sud. En 1883, un entrepreneur parisien de la pierre de taille crée le Chemin de fer industriel dont le réseau rend possible et oriente l’implantation d’industries et de commerces de gros. Il installe son siège social et un immeuble d’habitation pour ses cadres (appelé encore « le 120 » ou « le château ») avenue Wilson. L’ensemble des terrains du Nord, propriété de la Ville de Paris, est occupé par la Compagnie du gaz et ses usines, en 1889 puis en 1922. Des hommes arrivent alors, d’Espagne, de Bretagne, d’Italie, pour travailler. Ils s’installent dans les interstices laissés libres par les entreprises, construisant parfois eux-mêmes des baraques puis des maisons sur des terrains au statut incertain. L’avenue du président Wilson devient l’axe d’un quartier à majorité ouvrière mais que ne dédaignent pas les cadres des entreprises locales. Les ouvriers y sont pourtant plus que les autres « chez eux », imprimant leur marque aux lieux et aux activités sociales (bals dans la salle des fêtes du « 120 »). Les entreprises de La Plaine deviennent des pépinières de militants, de cadres du mouvement ouvrier et d’élus. Cette emprise ne se dément pas après la seconde guerre mondiale. La Plaine connaît régulièrement grèves et manifestations de masse. C’est un des bastions électoraux du PCF qui a des locaux dans le lieu symbolique du « 120 », à côté des bains douches et de la salle des fêtes.

Tout bascule dès les années 70, lorsque, aux yeux d’entreprises soumises à de nouvelles contraintes économiques, ce territoire perd sa pertinence. L’institution municipale, en appui des salariés et des syndicats, se mobilise contre les départs. En vain. Trois conflits à La Plaine polarisent alors la scène dionysienne : Cazeneuve ouvre le bal en décembre 1976 après l’annonce de 420 licenciements. L’année 1979 est l’année Pouyet, entreprise de téléphonie vendue à ITT en novembre 1977. Et en novembre 1982, les 350 salariés de Languepin apprennent le dépôt de bilan de l’entreprise. Occupation longue, soutien de la municipalité, médiatisation et manifestations, rien n’y fait. Un à un les bastions tombent. La fin des années 80 voit le départ de Gibbs, de Jeumont Schneider et de Thomson.

La Plaine n’est plus ce qu’elle était. Cette évidence se dévoile lentement aux yeux de l’équipe municipale. Cette prise de conscience s’affirme en 1971 avec l’arrivée d’un nouveau maire, Marcellin Berthelot. C’est à un renversement culturel que s’essaie dès lors une partie de son équipe. En mars 1984, une conférence de presse rend publique la cohérence d’une démarche, marquée par des contacts avec le patronat depuis 1977, la mise en place d’une bourse des locaux, des propositions pour l’utilisation des terrains du Cornillon. C’est le prélude à la mise en place, en décembre 1985, d’un instrument essentiel depuis lors de l’action municipale : le syndicat mixte intercommunal Plaine Renaissance. Ses missions couvrent les études, l’élaboration d’une charte intercommunale (1990), la constitution d’un pôle de formation de La Plaine, l’organisation du partenariat, l’évaluation des actions de revitalisation, et plus tard l’élaboration du projet urbain puis l’organisation des Assises.

Avec la publication par le Premier ministre d’un Livre Blanc sur l’Ile de France en février 1990, les élus prennent conscience qu’ils peuvent être pris de vitesse par des initiatives d’Etat. Marcellin Berthelot propose de transformer Plaine Renaissance en établissement public dirigé par les élus, et réaffirme les axes principaux du schéma directeur. La Charte intercommunale est adoptée en octobre et novembre 1990 par les conseils municipaux. La volonté d’intervenir dans le Schéma directeur d’Aménagement et d’Urbanisme d’Ile-de-France est fortement affirmée avec l’annonce d’un projet urbain et des Assises pour La Plaine et la volonté de maîtrise foncière des communes.

Du projet urbain au stade de France

De fait, un hiatus apparaît entre le projet de revitalisation sociale et celui de revitalisation économique portée par l’image d’une industrie de haute technologie et par une rupture avec l’ancienne figure du travail ouvrier. La population du quartier n’est plus perçue comme la classe ouvrière des entreprises de la zone, ni même comme une classe ouvrière potentielle, étant donné les écarts de qualification face au développement d’emplois envisagé. Les ouvriers-habitants se dissolvent dans les représentations au profit de leur paupérisation ou de leurs origines nationales. La réalité du travail dans les entreprises de La Plaine est mal connue d’organisations sociales moins implantées, des autorités publiques et des chercheurs. La municipalité propose en mai 1989 d’officialiser la « démarche quartier Plaine » comme accompagnement social de la population. La Maison de quartier est ouverte en février 1991. Le projet urbain produit en 1992 s’inscrit dans les logiques existantes et pense l’espace public comme un lien nécessaire entre des fonctions (entreprises, habitat) séparées.

L’annonce de l’arrivée du stade marque une seconde période, où est mise en avant l’insertion par l’économique qui ouvre à un véritable apprentissage collectif et renouvelle la culture politique des élus et de l’administration sur les questions du travail. La mise en route de travaux et d’investissements lourds, au contraire, remet la pensée de la ville sous la discipline de procédures d’urbanisme héritées du fordisme.

Le projet mis en oeuvre autour des chantiers et dans la perspective du développement de l’économie et de l’insertion au niveau local est multiforme, mixte et partenarial. Il favorise les synergies entre les différents dispositifs, les organismes municipaux et para-municipaux, les services publics. La Plaine-Saint-Denis est un terrain privilégié pour expérimenter la politique publique de l’emploi et explorer de nouvelles voies d’intervention publique pour la requalification économique du territoire. La ville s’engage dès 1993 dans un Plan local d’insertion par l’économique (Plie), avec des objectifs ambitieux. Une structure spécifique est créée, l’association « Objectif emploi » : elle est en charge à la fois du Plie, de la mission locale et du dispositif Action d’insertion locale économique et sociale (Rmi), en lien avec de nombreux acteurs associatifs.

Mais la reconversion du territoire vers une dynamique de production immatérielle (recherche, audio visuel, mode…) se fait dans un impensé partiel, occulté par une logique d’aménagement influencée par le fordisme des urbanistes et celui des procédures publiques. Des héritages intéressants de cette période, comme la Maison de l’initiative économique locale, structure d’appui aux très petites entreprises, restent marginaux.

Un collectif productif : Saint-Denis dans la mondialisation

La ville n’est plus ce qu’elle était, il faut donc la penser autrement. Une certaine composition travail-mairie, matrice de la banlieue rouge et du communisme municipal, se trouve frappée de péremption. Une autre composition alliant la valorisation de la force de travail collective et urbaine et la politique se cherche. L’urbain en est beaucoup plus que le terrain ou le territoire, c’en est l’objet même. Car la mondialisation s’enracine d’abord dans une transmutation des territoires, leur métropolisation et leur inscription dans une « économie d’archipel ». La logique de mobilisation collective du travail immatériel s’impose peu à peu à toutes les formes du travail productif.

Cette logique est celle d’une mobilisation subjective et de coopérations qui dépasse largement les capacités prescriptives des entreprises classiques. L’organisation même de l’entreprise et son articulation avec d’autres sur le territoire se déstandardisent. « Il n’est plus possible de continuer de parler du modèle de “l’entreprise”, je ne sais pas ce que c’est », déclarait Dominique de Calan, délégué général adjoint de l’UIMM en 1996 [2]. Du « district industriel » du nord de l’Italie au « bassin de travail immatériel en Région parisienne », l’espace urbain devient l’espace productif, et la ville devient le nouveau collectif de travail. Même les espaces les plus stigmatisés par le déclin industriel apparaissent alors comme de possibles gisements de créativité [3].

Les capacités collectives d’une population urbaine deviennent la matière vivante des « externalités positives » recherchées par les grandes entreprises. Elles deviennent aussi la matière vivante et consciente d’une production de richesse immatérielle qui excède les capacités du marché. Au fond, la ville s’ouvre sur elle-même en même temps qu’elle s’ouvre sur le monde et abolit triplement les frontières : frontières nationales traversées par les échanges immatériels, frontières entre le travail et la vie, frontières entre public et privé.

Les enjeux de l’organisation du territoire et du gouvernement des hommes s’en trouvent redisposés. La citoyenneté et la souveraineté spécifiées par l’appartenance nationale déclinée au niveau micro (la collectivité locale) ou articulée sur la scène « internationale », et fondées sur un principe de représentation délégataire et garantie par l’Etat, semblent trouver leurs limites.

Le 7 juin 2001, l’assemblée générale de l’Onu a adopté une déclaration sur « la décentralisation au profit des autorités locales et le partenariat avec la société civile identifiés comme des réponses à l’urbanisation de la pauvreté ». En mai 2004, à Paris, l’ International Union of local Authorities et la Fédération mondiale des cités unies s’unifient dans « Cités et gouvernements locaux unis ». Saint-Denis est aux avant-postes des ces regroupements avec Porto Alegre (Brésil) et Barcelone. Ces villes parrainent ensemble les Forums sociaux mondiaux puis continentaux, inaugurés à Porto Alegre en 2001. Autour d’elles est impulsée la Charte européenne des droits de l’homme dans la ville. Lancée par « l’engagement de Barcelone » (17 octobre 1998), concrétisée en mai 2000 à Saint-Denis [4], elle est porteuse d’une conception neuve, résidentielle et transnationale de la citoyenneté urbaine. Dans la même dynamique de prise de conscience du rôle quasi entrepreneurial des collectivités territoriales, la ville de Saint-Denis est à l’origine d’une communauté de communes, bientôt transformée en communauté d’agglomération, Plaine Commune.

La tension persistante de l’ancien et du nouveau

Faisons le bilan de ce quart de siècle. La ville fordiste, matrice du communisme municipal, dans sa composition économique, sociale, politique, n’est plus. L’intercommunalité amorcée dans le laboratoire de La Plaine débouche aujourd’hui sur un instrument de gouvernance exceptionnel : la communauté d’agglomération qui regroupe huit villes [5], plus de 300 000 habitants, un potentiel économique rénové (il y a plus d’emplois à La Plaine qu’il y a 25 ans) et une des populations les plus pauvres d’Ile-de-France. Ce territoire a une visibilité et un poids métropolitain qui en font un des interlocuteurs de la ville capitale.

Pour autant, la combinaison ancienne du communisme municipal (produire une ville au service des habitants en mobilisant, par la fiscalité, l’argent des entreprises) n’a pas été remplacée. La ville créatrice collective de biens immatériels est bien là. Mais sa valorisation économique s’est dédoublée. D’un côté, des entreprises classiques, mues par la recherche du profit, sont attirées par un territoire qui leur offre un environnement favorable. D’un autre côté, le capital financier, comme dans toutes les métropoles du monde, valorise cette créativité collective par la ponction de la rente foncière et la hausse sans fin du foncier et de l’immobilier.

Cette disjonction des deux formes de l’exploitation, entrepreneuriale-salariale d’une part et rentière d’autre part, introduit une double contradiction pour l’instant insoluble dans la gestion sociale de la ville.

D’abord, la ville n’est plus seulement l’espace « hors entreprise » où se disposent les conditions de vie des salariés, de la classe ouvrière dans les représentations anciennes. Elle est devenue aussi, de façon hégémonique, l’espace social de création de richesses immatérielles. La ville est l’usine de la mondialisation. Ses habitants, venus des quatre coins du monde en sont les soutiers. Les élus et les gestionnaires de ce collectif sont dès lors confrontés à ce paradoxe : tout ce qu’ils investissent pour améliorer la vie des habitants de la ville renforce la capacité créative de l’espace urbain, provoque l’augmentation de la rente foncière et du coût du logement (y compris social) et se retourne quelque part contre ces mêmes habitants.

Ensuite, dans ces conditions, la ville elle-même devient un enjeu de tensions et de luttes engendrées par l’exploitation rentière. « La marchandise, aujourd’hui, c’est nous » disait récemment une habitante de la Plaine dans une réunion de démocratie participative. La tension sur le logement en est l’exemple le plus significatif : que faire aujourd’hui des exigences portées par les « occupants sans droit ni titre », autrement dit les familles qui, faute de revenus ou par discrimination raciste, sont exclues du droit au logement ? Les compte-t-on comme des habitants à part entière aux côtés desquels il faut être dans leur lutte contre les bailleurs, l’Etat et les marchands de sommeil ou les compte-t-on comme des « habitants en trop », voire des délinquants à expulser ? Le communisme municipal peut-il s’ouvrir à des affrontements « de classes » d’un type nouveau ou va-t-il se replier sur la gestion sociale de « sa population » ?

La difficulté est d’autant plus grande que la bonne échelle de gouvernance du territoire mondialisé est bien la communauté d’agglomération. Mais cette instance, issue d’un scrutin indirect, contient aussi un danger de mise à distance des populations : ce n’est pas une institution très adéquate pour une dynamique de démocratie participative… La prise de conscience de ces contradictions et paradoxes commence à peine à se formuler. C’est l’enjeu des décennies qui viennent.


1 / Consulter le blog d’Alain Bertho .
2 / Conférence donnée à l’Université de Paris 8 dans le cadre des « entretiens de l’aménagement du territoire ».
3 / Consulter le blog d’Alain Bertho .
4 / Consulter la Charte européenne des droits de l’homme .
5 / Saint-Denis, Aubervilliers, La Courneuve, Stains, Pierrefitte, Villetaneuse, Epinay, L’Ile Saint-Denis.



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