Le projet français veut redonner un élan à des initiatives communes. Mais il est perçu comme concurrent avec le processus engagé par toute l’Europe à Barcelone.

Projet – Quelles sont les composantes du projet d’Union méditerranéenne ?

Jacques Huntzinger – Le projet d’Union méditerranéenne (UM) lancé dans le discours de Toulon par le candidat Nicolas Sarkozy et repris par le président élu le soir de son élection a une dimension politique incontestable. Les pays riverains du bassin méditerranéen, au-delà de leurs différences économiques ou culturelles, ont un destin commun et doivent pouvoir bâtir ensemble des projets. C’est un pari sur l’existence d’une identité méditerranéenne. On verra si ce pari est tenu, si les pays parviennent à s’entendre et sur quoi, si cette identité peut l’emporter sur les querelles entre voisins, entre nord et sud, voire sur la question israélo-palestinienne.

Le discours de Tanger a précisé que le premier GMed sera ouvert à tous les Etats riverains y compris ceux de l’Adriatique. Les non-riverains pourront participer comme observateurs. Beaucoup disaient, comme les Italiens ou les Egyptiens, « commençons par le cinq+cinq ». Dans l’initiative française, ce choix n’a pas été retenu. Certains, comme Israël, ont déjà exprimé leur accord. Il est aussi essentiel de parvenir à un accord de fond entre Espagne, Portugal, Italie, Grèce et France. L’Espagne, gardienne du processus de Barcelone, a fait une proposition qui allait dans le sens de l’Euro-méditerranée. Mais elle est aussi consciente des limites d’un accord entravé par l’échec d’Oslo qui en fait un accord mort-né. M. Moratinos a fait des propositions dans El Pais pour relancer le processus. Les trois quarts des pays européens se sont montrés sceptiques. Aujourd’hui, les Espagnols se doivent d’avancer sur deux jambes : sur l’Union méditerranéenne et sur le processus de Barcelone.

Projet – Quelle est la volonté de rassembler tous les pays ?

Jacques Huntzinger – L’originalité du projet de l’Union méditerranéenne, c’est qu’il s’agit d’une union à la carte, dans un partenariat entre certains pays de l’Union européenne et l’ensemble des pays riverains du sud. On ne sait pas si tous viendront au premier sommet. Le volet « projets » fonctionnera sur la base du volontariat. Tous les riverains entreront-ils ? Et les autres, se satisferont-ils d’un statut d’observateur ? L’Allemagne, la Suède… ? Un certain nombre de pays nordiques n’auraient pas de difficultés. Le silence actuel de l’Allemagne est doté de réserves assourdissantes. L’Allemagne, pourtant fortement engagée au sud, a bien compris qu’elle ne ferait pas partie du premier cercle et elle considère que l’on crée deux poids deux mesures.

Projet – Les projets aboutiront-ils à des transferts de souveraineté ?

Jacques Huntzinger – Répondre à cette question, c’est un peu de la science-fiction. On en est à vendre l’UM au premier cercle et à certains Etats du deuxième cercle qui ont formulé des objections. La réflexion est tout juste entamée. Il y aura quatre volets : économique et financier, sécuritaire, environnemental et interculturel. Chaque projet ne pourra dupliquer l’existant, communautaire ou bilatéral. Aujourd’hui, on nourrit ces quatre volets pour le jour où il faudra parler projet (pour certains, ce sera le cas dès le sommet de juin). A chaque fois, se constituera un groupe particulier et autonome, le GMed fera le point chaque année. Dernier élément, sur le versant politique comme pour les projets, chacun est à égalité. À Barcelone, ce n’était pas le cas. Dès lors qu’il y a des intérêts communs, par exemple pour la sauvegarde du littoral, l’eau, les circuits de financement adaptés pour les Pme-pmi, même des pays qui ont des relations compliquées peuvent s’atteler à des projets communs. C’est un peu la méthode de la Ceca. La création de stratégie de financement des Pme Pmi rencontre un consensus assez large. Pour certains sujets, il existe de fortes tensions. Dans le domaine énergétique, ce sera sans doute plus facile pour l’électricité que pour le gaz, et plus facile encore avec le nucléaire qu’avec la question des réseaux de distribution. Le Maroc, l’Algérie ou l’Egypte sont ici demandeurs. L’Algérie mettra forcément le doigt sur la question du gaz. Par ailleurs, l’UM ne s’avancera pas dans les domaines de la compétence de l’UE. Il faut enrichir le processus de Barcelone en direction des services ou de l’agriculture. L’UE fera des propositions. En revanche, la question bancaire est un dossier phare auquel se sont attelés Espagnols et Français. Quant au volet sécuritaire, il faut y mettre ce qui ne relève pas du militaire, la prévention des risques, la sécurité civile, le renforcement des règles de sécurité maritime ou la régulation des flux migratoires. Sur ce dernier point, la réflexion n’a pas encore commencé et elle sera difficile.

Projet – On cite aussi des échanges d’étudiants sur le modèle d’Erasmus, un projet de formation professionnelle …

Jacques Huntzinger – Ces sujets sont présents. Mais il y a aussi l’audiovisuel, les images. L’éducation et la télévision  sont aujourd’hui deux grands vecteurs de convergence des sociétés. Elles constituent les axes majeurs d’un volet culturel qui va de l’alphabétisation et des échanges d’étudiants à la production d’images communes, etc. Le champ culturel concerne les acteurs des sociétés civiles. L’atelier méditerranéen peut offrir une plateforme qui les rassemble en y faisant même participer des acteurs du Golfe. Sans exclure ce qui touche au religieux : religion et société, enseignement religieux, manuels d’histoire, travail sur les valeurs communes ou le statut des Ong. Cet atelier culturel, qui est une initiative lancée par le président Chirac à l’occasion du 10e anniversaire de Barcelone, pourrait prendre la même figure que la plateforme non gouvernementale de l’UE. Nous aboutirons, pour la conférence d’Alexandrie (19 au 21 janvier 2008), à des propositions de projets, dont certains sont destinés à alimenter les réflexions de l’UM.

Ndlr - Cet entretien avec Jacques Huntzinger a eu lieu quelques semaines avant « l’appel de Rome » lancé par MM. Prodi, Sarkozy et Zapatero le 20 décembre. Ont été annoncés hier à Rome un sommet le 13 juillet 2008, qui réunira les pays riverains de la Méditerranée, et un autre sommet le lendemain, 14 juillet, entre ces mêmes pays et l’ensemble des Etats membres de l’Union européenne (Euromed). Ces deux réunions auront lieu alors que la présidence française de l’UE aura déjà commencé. Ces annonces ne diminuent en rien l’intérêt des réactions allemande, finlandaise et française à lire dans les pages suivantes, réactions elles aussi rédigées avant la déclaration du 20 décembre.

Trois réactions internationales

Allemagne - Isabel Schäfer

Le projet français d’Union méditerranéenne (UM) a accentué les tensions actuelles entre l’Allemagne et la France. Les sourires affichés lors des rencontres officielles ne cachent guère les différences existantes sur EADS, la Banque centrale européenne ou bien les politiques à suivre envers la Russie ou la Chine. La chancelière Angela Merkel a ainsi averti du potentiel d’éclatement du projet d’UM pour l’Europe et l’a critiqué en tant que « club exclusif » des Français pour les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée. Même si, entre temps, Nicolas Sarkozy a proposé une coopération franco-allemande sur ce dossier, le projet est avant tout compris comme un chantage du Président français, échangeant son vote pour le nouveau traité modificatif de l’UE contre une liberté d’action en Méditerranée. Cette situation fait penser à l’année 1994/95, lorsque le Premier ministre espagnol Felipe Gonzalez avait extorqué la réponse positive du gouvernement Kohl pour le partenariat euro-méditerranéen contre le non usage du veto espagnol contre l’élargissement à l’Est. Ce chantage n’est pas très bien accueilli ici, d’autant que l’Allemagne s’est engagée, dans le Processus de Barcelone en particulier. L’idée d’un partage du travail entre « la France et le Sud », « l’Allemagne et l’Est » ne trouve pas beaucoup d’adeptes parmi les décideurs politiques, ni chez les observateurs.

Le projet est avant tout considéré comme un moyen français d’empêcher l’adhésion de la Turquie à l’UE et d’intensifier et d’améliorer les relations bilatérales entre la France et les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée. Alors que l’Allemagne opte plutôt pour une poursuite et intensification des structures de coopération existantes (Processus de Barcelone et la Politique de Voisinage), la création de nouvelles structures parallèles dans le cadre d’une Union méditerranéenne est considérée comme un éparpillement des forces disponibles. Mais les Allemands critiquent aussi la politique de non information et de non consultation sur ce projet du gouvernement français, et observent avec réticence comment Nicolas Sarkozy poursuit froidement ses intérêts propres et nationaux. En même temps, il est vrai que le concept d’Union méditerranéenne reste vague et n’apporte pour le moment guère d’idées nouvelles, comparé au concept élaboré du Partenariat euro-méditerranéen, ni de propositions concrètes pour améliorer la coopération en Méditerranée.

Cependant, l’initiative de Nicolas Sarkozy a le mérite d’avoir relancé le débat, d’avoir débloqué la stagnation désolante de la réflexion et de l’action. Des réponses aux changements et aux nouveaux défis dans la région sont à l’ordre du jour. Une affaire à suivre, donc !

Finlande - Tuomo Melasuo

L’idée française d’Union méditerranéenne, lancée par Nicolas Sarkozy quand il était encore candidat, plonge dans la perplexité nombre de Méditerranéens et d’Européens. Les essais français pour clarifier cette initiative permettent de relever trois aspects positifs. La France, qui est longtemps restée en marge des activités euro-méditerranéennes, veut jouer un rôle sur ces questions, ce qui est une bonne chose. Les lacunes et les imprécisions de ce projet ont provoqué un débat intense sur les relations euro-méditerranéennes, ce qui est salutaire à l’ensemble. Enfin, au-delà des gesticulations politico-diplomatiques, l’Union méditerranéenne devrait se concentrer sur des projets concrets.

Malgré ces points positifs, il est difficile de dire si les problèmes posés par cette initiative ne sont pas encore plus grands. La coopération en Méditerranée s’inscrit dans un contexte global où, par exemple, la Chine et les Etats-Unis sont des concurrents. Pour réussir le pari méditerranéen, l’Europe a besoin de tout son poids. Le plus gros défaut de cette initiative est donc de se limiter aux seuls pays riverains de la Méditerranée, surtout si le destin de toute l’Europe est au Sud, comme dit le discours. Cette constatation implique la participation égale de toute l’Europe.Tel quel, le projet sarkozien n’est pas sans contradictions ni confusions. Nombre de questions que l’initiative française met sur la table concernent toute l’Europe et devraient être traitées dans un contexte assez large, sinon mondial. Peut-on traiter la question énergétique en Europe (le gaz en particulier) sans prendre en considération la Mer du Nord (Norvège) et la Russie ? De même, les questions liées aux migrations ne s’arrêtent pas aux rives de la Méditerranée, c’est la Suède qui a accepté le plus grand nombre de réfugiés ces dernières années, et un colonel finlandais dirige le Frontex.

La France donne l’impression de fuir ses responsabilités. Elle a lâché l’Europe en mai 2005 et la Méditerranée en 2000. Les lacunes du Processus de Barcelone et du Partenariat sont dues largement aux pays riverains et non aux pays du Nord de l’Europe. Ce sont la Suède et la Finlande, par exemple, qui ont fait avancer l’EuroMed dans certains secteurs : culture, environnement, société civile, droits de l’homme, bonne gouvernance, etc. Exclure les pays non-riverains de l’Union européenne est une faute grave. Le Nord de l’Europe est plus avancé que la France et l’Italie dans beaucoup de domaines, et elle est très présente dans la globalisation. Si le Nord de l’Europe est écarté de l’Union méditerranéenne, cela risque de diminuer tous les financements des différents programmes euro-méditerranéens en excluant des acteurs nécessaires.

Mais je ne me fais pas trop de souci à long terme : nos amis du Sud de la Méditerranée connaissent assez bien, depuis les siècles, leurs voisins du Nord. Ils savent aussi qu’avec eux, ils seront plus égaux que dans un face à face avec les riverains du Nord de la Méditerranée. Oui, nous avons besoin une Union euro-méditerranéenne pour être à la hauteur de nos défis communs, y compris ceux de nos amis français.

France - Jean-Robert Henry

L’initiative de Sarkozy a le mérite de rappeler l’importance de l’enjeu méditerranéen pour l’Europe et de souligner certains effets pervers de la construction européenne qui, en Méditerranée occidentale, trace une frontière humaine dans un tissu sociétal et culturel extrêmement dense. Elle est aussi révélatrice de la crise actuelle du projet européen : la difficulté à penser ensemble l’avenir laisse le terrain libre aux stratégies particulières.

Mais le projet d’Union méditerranéenne donne l’impression d’un coup médiatique improvisé, corrigé ensuite à plusieurs reprises, sans pour autant gagner en cohérence. Ainsi, il semble renouer avec la politique arabe de la France, au moment où celle-ci amorce un virage atlantiste et pro-américain sur le Moyen-Orient, qui va jusqu’à endosser l’idéologie de la « confrontation entre l’Islam et l’Occident ». C’est bien in fine cette idéologie qui justifie la réticence de N. Sarkozy à voir entrer la Turquie en Europe et à tailler pour elle un habit méditerranéen dont elle ne veut guère ; plus exactement, il lui refuse une double appartenance européenne et méditerranéenne, qu’il revendique pour la France. Par ailleurs, on ne voit pas très bien comment l’Union méditerranéenne pourrait faire sa place sur un espace déjà occupé en partie par l’Union européenne et par l’Union africaine. Cette difficulté du projet à gérer l’intersection et l’articulation des espaces a suscité la perplexité des partenaires de la France, et l’hostilité du plus important d’entre eux. La réduction de l’Union méditerranéenne à une « Union de projets » complémentaire de l’Union européenne n’y a rien fait et l’Union méditerranéenne reste perçue avant tout par les autres pays comme un instrument de la politique française. Mais la principale faiblesse du projet est qu’il ne parvient pas à surmonter l’oubli de la dimension humaine des relations euro-méditerranéennes. On reste dans la logique du divorce entre espace économique et espace humain, qui a beaucoup contribué à l’échec du Processus de Barcelone. Or il faut faire preuve d’audace, malgré les préoccupations électorales, pour dépasser ce qui est devenu le dossier noir des relations entre l’Europe et son sud, c’est-à-dire la circulation des personnes.

La proposition de M. Moratinos de raisonner en termes d’Union euro-méditerranéenne est plus séduisante que le projet sarkozien. Elle reprend une proposition de D. Strauss-Kahn en 2004, qui fait écho elle-même à une réflexion formulée à l’intérieur du Club de Marseille et dans Projet dès 2002 (n° 270). La proposition espagnole a le mérite de refonder l’ensemble euro-méditerranéen sur une utopie commune plus mobilisatrice que le partenariat au rabais de Barcelone ou l’apartheid implicite de la politique de voisinage ; l’appartenance des sociétés européennes et méditerranéennes à un espace commun de paix et de solidarité offrirait un cadre plus favorable à la résolution du conflit israélo-palestinien, à la gestion des clivages économiques  et au dépassement des malentendus hérités de l’histoire coloniale. Ce mot d’ordre clair présente aussi l’avantage de pouvoir accueillir des scénarios différents ou évolutifs de cette Union euro-méditerranéenne : l’un maximaliste (élargissement de l’UE vers le sud), l’autre minimaliste (création d’une structure confédérale autour de l’Union européenne). Enfin, la perspective d’Union euro-méditerranéenne serait capable d’assumer les attentes du projet d’Union méditerranéenne sans entrer en contradiction avec l’Union européenne. De même, elle irait dans le sens d’un élargissement – souhaité aujourd’hui par certains – du Conseil de l’Europe à la Méditerranée en matière de droits de l’homme.



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