La Méditerranée représente à la fois un prolongement de l’Europe et une frontière culturelle. Les liens humains créent pourtant un réseau de solidarité.

Si l’on sort des discours rebattus sur la « fracture » et la « confrontation », le mot qui vient le plus à l’esprit pour caractériser le lien entre la nouvelle Europe et les sociétés sud-méditerranéennes est « proximité » : une proximité géographique évidente et une proximité historique certaine, mais aussi une très grande proximité humaine et culturelle. Or le projet européen a très mal géré jusqu’à présent cet aspect.

Le développement de l’espace européen exerce des effets complexes, à la fois attractifs et dissolvants, sur les sociétés voisines. En outre, les ressorts du projet européen ont changé : au lendemain de la guerre, le but était de refonder sur des valeurs humanistes et universalistes une Europe ruinée par les nationalismes et le mépris des droits de l’homme ; aujourd’hui, dans une mondialisation devenue différentialiste, l’objectif est davantage de protéger la prospérité acquise par la construction d’un destin commun ou d’une identité commune aux évidences parfois douteuses : l’une d’elles consiste à faire de l’islam l’altérité externe et interne de ce prurit identitaire.Ce changement des ressorts du projet européen affecte le rapport de l’Union à son voisinage méridional, le rend beaucoup plus contradictoire qu’à l’origine. Aujourd’hui, la Méditerranée représente pour l’Europe à la fois une région périphérique, considérée comme son prolongement économique et stratégique, et une frontière identitaire, humaine et culturelle. L’invention de l’Europe comme espace humain, social, culturel, sécuritaire et non plus seulement économique, fabrique en effet de la frontière face au monde islamo-méditerranéen.

Le Processus euro-méditerranéen de Barcelone, instauré en 1995 pour tenter de gérer cette contradiction, n’a pas apporté de réponses à la hauteur des enjeux. En organisant la libre circulation des biens dans la région méditerranéenne tout en refusant celle des personnes, conformément à l’esprit de Schengen, il a consacré durablement le divorce entre espace économique et espace humain. Il comptait sur le dialogue culturel et la coopération des sociétés civiles pour en atténuer les effets. Mais ces deux ressources sont incapables à elles seules de faire de la Méditerranée un espace humain commun. Elles contribuent plutôt à développer un espace virtuel qui exacerbe le contraste avec l’absence d’une véritable mobilité des hommes et avec les attentes des sociétés du sud. L’effet en est particulièrement sensible au Maghreb, dont les populations n’ont jamais été aussi proches de nous, par les liens issus de l’immigration, par les pratiques culturelles et par la puissance du mirage européen.

Echanges humains…

En Méditerranée occidentale, en particulier, le tissu des liens économiques, humains et culturels crée un réseau de solidarités verticales qui résiste à la construction des nouvelles frontières de l’Europe. Si cette réalité est en partie le produit d’héritages anciens volontiers exhibés (les grands monothéismes, la Grèce et Rome, les « Andalousies »), elle doit bien davantage aux bouleversements qui ont touché la région depuis deux siècles, en gros depuis l’expédition d’Egypte. La conquête coloniale, sur fond de démembrement de l’empire ottoman, a été synonyme d’une intrusion massive de l’Europe au sud, caractérisée par l’installation de minorités européennes. Puis les deux guerres mondiales ont recomposé les paysages politiques et parfois redistribué les populations, comme en Anatolie et dans les Balkans. Enfin, la décolonisation a renversé les courants migratoires, et amené l’Europe à rapatrier ses ressortissants et à accueillir à son tour en grand nombre migrants économiques et réfugiés politiques. Rares sont les régions méditerranéennes qui reflètent encore, comme la Syrie, la diversité originelle de l’empire ottoman.

Au total, ces échanges humains nord-sud et sud-nord ont mobilisé des dizaines de millions de personnes, auxquelles il faut bien sûr ajouter désormais les migrations temporaires du tourisme. Au nord comme au sud de la Méditerranée, ils ont suscité des effets considérables sur le plan sociétal et culturel : plus encore peut-être que l’Europe, la Méditerranée a été un énorme creuset humain au cours des deux derniers siècles.

En Europe, la conséquence de cette histoire moderne se traduit par la présence de nombreuses minorités originaires du sud de la Méditerranée, par d’importants phénomènes de métissage et de cohabitation et par l’existence de sociétés ou groupes interfaces, qui peuplent la frontière euro-méditerranéenne. Cette réalité est difficile à chiffrer, mais on peut estimer par exemple qu’en France, huit à neuf millions de personnes ont, directement ou par filiation, un lien avec l’Algérie (rapatriés, immigrés, harkis, soldats de la guerre d’Algérie, coopérants…). Marseille à elle seule compterait, selon les estimations, entre 20 et 30 % de musulmans, dont les trois quarts originaires du Maghreb. De son côté, le Maroc reçoit plus de six millions de touristes et accueille désormais de façon permanente plus de 50 000 retraités français, tandis que trois millions de ses ressortissants résident en Europe. Par ailleurs, il a su préserver des liens avec les juifs marocains émigrés en Israël.

A cette réalité démographique, il faut ajouter les stratégies juridiques des individus. Pratiquée depuis longtemps par les Israéliens, la pluri-nationalité est un phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur en Méditerranée occidentale ; on compterait plusieurs millions de binationaux effectifs ou potentiels dans l’espace franco-maghrébin (une BD algérienne a même été consacrée aux « binat »). L’époque où les Etats du sud cherchaient à imposer une nationalité exclusive semble révolue ; s’accommodant de ce qu’ils ne peuvent empêcher, ils préfèrent désormais raisonner en termes de lobbies. Pour les individus, la possession de deux nationalités est bien sûr instrumentale, dans un contexte où les Etats du nord sont hostiles à une libre circulation des personnes, mais c’est aussi pour les hommes un moyen d’inventer une « citoyenneté des deux rives » à leur mesure et de construire un espace humain qui ruse avec les logiques étatiques.

… et liens sociaux

La relation entre les deux rives n’a pas seulement fait une place croissante au jeu des comportements individuels, elle s’est aussi « civilisée », c’est-à-dire que les sociétés civiles ont su élargir la place modeste qui leur était accordée à l’origine dans le partenariat euro-méditerranéen et qu’elles conservent dans plusieurs pays du sud. Malgré toutes les récupérations et les instrumentalisations politiques, et malgré la crise du processus de Barcelone (dont l’aide a aussi joué un rôle stimulant), on observe partout un fort développement de la société civile à vocation méditerranéenne, qui relaie les défaillances de l’action intergouvernementale, tout en reflétant la prise de conscience chez les acteurs de base d’une solidarité spécifique et parfois contestatrice. Même s’il est difficile de cerner les motivations de ces acteurs, il est clair en effet qu’elles ne se confondent pas avec les préoccupations sécuritaires des gouvernements. Les échanges culturels et la circulation des personnes y tiennent une place considérable.

L’exemple franco-algérien, mis en lumière par la dramatisation de la situation algérienne dans les années 90, est révélateur. Alors qu’étaient dénoncés certains rapports interétatiques, la réception en France de cette crise s’est traduite par un autre regard de la société française sur la société algérienne. Il y avait un réel besoin de savoir ce qui se passait de l’autre côté de la Méditerranée, comment la société algérienne « survivait » dans l’épreuve, quels étaient les liens maintenus avec la société française. Comme pendant la première guerre d’Algérie, la littérature algérienne de langue française a été une ressource importante pour comprendre ce que les analyses politiques se montraient impuissantes à expliquer. Et c’est sur la scène française que de nombreux Algériens exprimaient le drame de leur pays. Dans le même temps, se développait le sentiment que la France conservait une responsabilité dans l’enchaînement des événements en Algérie, qu’elle ne pouvait être étrangère à ce qui s’y passait.

À la fin de cette crise, l’année de l’Algérie en France, en 2003, a aussi révélé les changements survenus dans les rapports entre les deux sociétés. Beaucoup d’acteurs de la société civile se sont emparés de cette manifestation très officielle au départ en organisant plus de 2 500 opérations spontanées. L’existence était mise au jour d’une « société franco-algérienne » avec ses écrivains, ses figures-phares, ses mémoires et la volonté d’œuvrer à une nouvelle histoire commune. Les Européens d’Algérie se sont beaucoup moins impliqués dans cette opération, même si nombre d’entre eux font désormais le voyage d’Algérie. Ils constituent pourtant eux aussi un « groupe-charnière » des rapports franco-algériens, mais ils ont du mal à accepter leur rapport à une histoire commune et préfèrent s’en tenir à la célébration de mémoires particulières. Au total néanmoins, la densité des liens humains entre les deux sociétés, longtemps refoulée, commence à être reconnue comme un atout : il est vrai que l’imbrication des hommes, des croyances et des imaginaires est plus forte dans l’espace franco-algérien que partout ailleurs sur la scène euro-méditerranéenne, et a peu d’équivalents à l’intérieur de l’Europe.

Au-delà du paradigme franco-algérien, la Méditerranée occidentale, favorisée par des vecteurs communs de communication, est devenue un vaste espace de débats culturels, politiques et religieux pour lequel la mer ne saurait être une frontière. Ainsi, la revendication politique et culturelle berbère, portée par une myriade d’associations, évolue dans un espace transnational algéro-franco-marocain qui a beaucoup contribué à lui donner du volume. Sur le plan religieux, la pensée musulmane néo-réformiste (ceux qu’on appelle les « nouveaux penseurs de l’islam ») se nourrit de réflexions menées de part et d’autre par des intellectuels musulmans qui sont eux-mêmes au contact d’une pensée chrétienne réformatrice ou d’une pensée laïque ouvertes sur l’islam. Après de longues défiances, l’expérience du rapport à l’islam au Maghreb a favorisé une attitude plus empathique et tolérante de l’Eglise à l’égard de cette religion, qui a sans doute pesé sur certains textes du concile Vatican II sur les religions non-chrétiennes et sur la doctrine de l’Eglise en matière de développement et de justice sociale internationale [1]. Le rapport à l’islam a aussi nourri dans d’autres cercles la réflexion sur une nouvelle laïcité. Face à ces convergences, il est regrettable que les médias restent systématiquement fixés sur ce qui oppose et blesse, comme l’affaire des caricatures.

Prise dans des logiques contradictoires qui opposent l’invention des frontières méditerranéennes de l’Europe au maintien de rapports étroits avec les sociétés maghrébines, l’attitude des responsables politiques nationaux n’est pas toujours cohérente. On a vu les gouvernants français osciller entre la valorisation du fait franco-maghrébin (voyages présidentiels au Maghreb ; projet de Traité d’amitié et de coopération franco-algérien ; hommage au rôle des soldats coloniaux dans la libération de la France) et l’adoption de mesures perçues comme humiliantes au Maghreb (loi contre les signes religieux, valorisation de la mémoire des colonisateurs et instauration d’un état d’urgence « colonial » contre les banlieues).

À l’échelon européen, l’existence de liens étroits avec les sociétés sud-méditerranéenne suscite aussi des réponses embarrassées. La prise en compte de ces liens avait poussé la Conférence euro-méditerranéenne de Valence en 2002 à insister sur la « dimension humaine du partenariat », mais ce mot d’ordre a bien du mal à s’imposer face à la vision sécuritaire.  Les frémissements tout récents d’une nouvelle politique européenne d’immigration se heurtent à l’héritage de trois décennies de politiques anti-migratoires et au renforcement de la fermeture des frontières humaines de l’Europe. Alors que l’opinion publique a été longtemps accoutumée – voire encouragée – à appréhender la question migratoire en termes de défi, de menace, d’invasion, le renversement d’un tel discours, aussi fantasmagorique soit-il, n’est pas aisé : l’ouverture des frontières européennes vers le sud reste une question politiquement incorrecte, même si un nombre croissant de responsables, d’économistes et de démographes la jugent inévitable.

L’espace migratoire repoussé

Ce qu’on appelle la nouvelle politique migratoire de l’Europe charrie ces contradictions et ces mutations. A côté de la défense des « frontières de sécurité » – par le système de Schengen et le dispositif Frontex –, l’UE reste fixée sur la distinction entre l’immigration légale qu’il faut tout faire pour « intégrer », notamment dans sa composante familiale, et l’immigration « irrégulière » qui doit être combattue. Mais cette distinction ne résiste plus aux besoins de l’Europe ni à la pression des « clandestins ». Si, depuis deux ans, le thème de la mobilité humaine du sud vers le nord dans l’espace méditerranéen est revenu à l’ordre du jour, c’est pour une part parce que l’intérêt économique d’une immigration « choisie » a commencé à être reconnu par les Européens, en lorgnant sur l’efficacité du modèle américain, mais c’est surtout en raison de la pratique des migrants eux-mêmes. Inexistants jusque là dans les calculs diplomatiques, ces hommes et ces femmes ont longtemps été perçus en Europe à la fois comme une menace contre la prospérité européenne et comme des victimes de leur envie d’Europe et des passeurs. Leur persévérance à tout risquer pour rejoindre l’Europe a fait prendre conscience du caractère irrésistible du phénomène et de son élargissement vers le sud. Les « migrants irréguliers » se sont ainsi imposés à l’opinion et aux responsables politiques comme des acteurs de moins en moins passifs de leur destin et du jeu régional. Durant plusieurs étés, l’image des migrants africains entassés sur des embarcations de fortune a envahi la scène médiatique et bousculé les responsables nationaux et européens. La détermination de milliers de « sans-destin» [2] a contribué à ébranler les certitudes et les stratégies des décideurs.

Ce retour intempestif des hommes sur la scène méditerranéenne a provoqué des réponses nationales diverses : restrictives en France, plus généreuses et humaines en Italie, en Espagne et en Allemagne, où des régularisations massives de clandestins ont été effectuées ou programmées. La prise de conscience a touché aussi les instances européennes et euro-méditerranéennes. Si la Conférence eurafricaine de Rabat sur les flux migratoires en juillet 2006 est restée sourde aux revendications des migrants relayées par les Forums sociaux, les conférences Euromesco de Tampere en 2006 et de Lisbonne en 2007 ont posé la question d’un « espace humain » euro-méditerranéen. Mais c’est surtout le Forum civil euro-méditerranéen de Marrakech, dans sa Déclaration finale du 7 novembre 2006, qui est sorti des discours convenus. Considérant « que l’espace Euromed se configure de plus en plus comme un carrefour », il a dénoncé les effets de la construction de la « forteresse européenne » sur les pays partenaires, et rappelé que « la liberté de circulation est un droit fondamental pour tous les individus – hommes et femmes – de la zone », un droit qui « doit être protégé afin de réaliser un espace de dialogue, d’échange et de coopération ». Il a réclamé aussi une « approche globale des migrations ». Les instances euro-méditerranéennes ne pouvaient donner qu’un écho feutré à ces revendications. Mais le problème a été mis sur l’agenda politique. Sous la présidence portugaise de l’Europe, une conférence ministérielle euro-méditerranéenne sur les migrations a été organisée en novembre 2007, pour contribuer à élaborer une politique commune.

Une telle entreprise n’est pas au bout de ses peines après trente ans de politiques européennes et nationales hostiles aux flux migratoires et décidées presque par hasard dans les années 70 et 80. Les effets négatifs de ces politiques n’ont jamais été évalués. Or c’est bien le bouclage des frontières humaines de l’Europe qui a transformé la nature de l’immigration, stimulé les migrations clandestines, repoussé jusqu’au Sahara et aux côtes africaines l’espace migratoire euro-méditerranéen et fait de la libre circulation des personnes un sujet tabou.

Il est donc important que le retour à une fluidité de l’espace humain méditerranéen soit à nouveau à l’ordre du jour. Et il n’est pas indifférent que ce soit à travers le « désordre » des migrations clandestines que la dimension humaine des relations de l’Europe avec le sud soit posée comme une question majeure interrogeant le projet européen et son rapport au monde. Transformer cette question et cette prise de conscience en politique n’est évidemment pas facile. Seule une approche globale des rapports euro-méditerranéens peut articuler leur dimension humaine aux attentes du sud et aux préoccupations économiques et sécuritaires des Européens. Faire preuve d’audace institutionnelle pour reméditerraniser l’Europe et refonder son projet international est le défi qui attend les Européens. Le projet d’Union euro-méditerranéenne défendu ici même il y a cinq ans et assumé aujourd’hui par les Espagnols est peut-être cette piste.


1 / Cf. Henri Teissier, archevêque d’Alger, « Méditation sur l’Eglise d’Algérie », in Robert Masson, Tibhirine, les veilleurs de l’Atlas , Cerf, 1998.
2 / Selon le titre du roman de Kamel A. Bouayed publié en 2004 à Alger (Enag).



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