Nombre de personnalités, dans les lieux de recherche et d’enseignement, la vie associative et religieuse, façonnent un nouvel espace public entre les deux rives.

Entre les deux rives de la Méditerranée, après 130 ans de colonisation et 45 ans d’indépendance pour l’Algérie, après 40 ans de protectorat et 50 ans d’indépendance pour le Maroc et pour la Tunisie, on peine encore à déceler les traces d’une société civile qui ferait le pont entre les sociétés nationales du Nord et du Sud. Tout au plus, en s’attardant sur les chiffres des binationaux, des mariages mixtes, ou des coopérants, on pourrait en déduire la présence, sinon la force, la capacité d’organiser ou de remettre en cause des modèles nationaux dominants. Pourtant, les rencontres particulièrement nombreuses dans le milieu universitaire ou les rassemblements religieux comme celui organisé notamment par l’Uoif ne permettent pas d’en rester à l’hypothèse d’une simple addition de trajectoires individuelles. À différentes occasions, comme pour l’année de l’Algérie, en 2003, de nombreuses prises de position ont révélé une grande capacité d’articulation et de proposition, sans pour autant parvenir à capitaliser ce mouvement collectif, pour engendrer quelque chose qui ressemblerait à une société.

Si la société civile trans-méditerranéenne, qui serait à la fois du Nord et du Sud, n’existe pas comme telle, un grand nombre de destins croisent pourtant les deux rives, reprenant à leur compte des éléments épars ou structurés d’une culture politique, sociale et économique ou religieuse. Les identifier suppose de s’arrêter sur des lieux – vie associative, structures d’enseignement, mouvements religieux – et, à partir de là, de tenter un parcours qui conjugue le présent et l’histoire mais qui interroge aussi  sur la constitution d’un espace politique supranational permettant à la fois une affiliation, une reconnaissance, et structurant des échanges.

Une vie associative aux contours flous

L’inventaire complet d’une vie associative conjuguant les deux rives n’a sans doute pas été dressé à ce jour. Pour l’Algérie, les manifestations de 2003 et leur ampleur (plus de 2500 événements) en donnent une certaine idée. Il y a sans doute des associations à caractère socio-politique comme l’Union des associations franco-algériennes dont le but exprimé dans ses statuts est clairement de renforcer la coopération entre les deux pays, ou bien celles animées par d’anciens Harkis qui n’écartent pas l’hypothèse de former un lobby algérien en France, notamment au vu de la dégradation de la politique migratoire qui crée une distorsion durement ressentie comme une blessure. Il y a aussi l’effet d’une personnalisation autour de sportifs, comme Zidane, ou d’écrivains, tels Yasmina Khadra ou Ahmed Djebbar. Mais, dans le même temps, on peut trouver d’autres associations davantage socio-professionnelles, par exemple l’association des médecins originaires du Maghreb en France (à la tête de laquelle on trouve le professeur Kasset, ancien membre de la commission Marceau Long sur la nationalité). Les anciens du lycée Descartes, comme de tant d’autres lycées français, se retrouvent en association. Est-ce plus qu’échange de souvenirs, retrouvailles d’anciens copains, des pratiques un peu nostalgiques qui laisseraient à l’écart ceux qui ont poursuivi leur carrière. Il n’est pas rare de comparer les destins de ces anciens et de montrer combien ont fait carrière en France ou au sud de la Méditerranée.

L’Université française, notamment, a accueilli beaucoup de ces fils ou petits-fils d’instituteurs, ou simples anciens des lycées qui ont passé des concours. Ils sont nombreux à illustrer les thèses classiques de Lacoste ou de Michèle Tribalat. Selon celle-ci, les Algériens ont utilisé et continuent d’utiliser massivement les cadres de la République, aussi bien au sud qu’en France. Dans le milieu hospitalo-universitaire, les grands patrons sont nombreux, mais on rencontre aussi un recteur d’université. Le Cnrs lui-même  accueille de nombreux Algériens ou franco-algériens.

Ce mouvement provient d’une sorte de parallélisme des cultures. Les deux sociétés France et Algérie sont pour ainsi dire jumelles. Elles se ressemblent sur bien des points, notamment sur la place qu’ y occupent dans l’inconscient collectif autant que dans les réalités quotidiennes l’administration, le concours de recrutement, ou encore l’école. Il n’est sans doute de pays plus jacobin que l’Algérie ! Les principes de la République font aussi paradoxalement partie de l’univers mental des Algériens. Quand ceux-ci arrivent en France, ils sont sans doute moins dépaysés que beaucoup d’autres. De même, la laïcité est intégrée par une partie de l’élite algérienne. Pour s’en convaincre, il suffit d’évoquer le traitement très voltairien de l’affaire du foulard par la presse francophone. Certains journalistes, qui sont en permanence dans l’interculturalité, tenaient, à cet égard, des propos que n’auraient pas renié des instituteurs des années 20 dont on sait l’intransigeance dans l’attachement au principe de laïcité. Certes, ces réactions peuvent être perçues comme une réplique, au sens tectonique du terme, de la guerre civile algérienne, l’intrusion du foulard dans les écoles étant analysée comme le signe avant-coureur d’une dislocation de la société française. Elles ne disaient pas autre chose que « attention, vous êtes dans une impasse, sur une pente très dangereuse dont nous connaissons l’issue ». Un sentiment accru par le fait que les milieux franco-algériens n’avaient pratiquement pas été intégrés à la réflexion précédant l’adoption de cette loi.

Il faut y ajouter les chocs ou les bouleversements qui ont poussé vers la France certains qui avaient la double culture et qui, par effet de retour, n’ont pas compris quelques froideurs françaises (cette distance un tantinet dédaigneuse si bien évoquée par Yasmina Khadra dans son beau livre L’imposture des mots). Il y a évidemment l’arabisation progressive de l’enseignement à compter des années 70 (alors que le conseil des ministres continuait de se tenir en français) ou la fermeture des lycées français aux élèves algériens. La complicité passive des autorités françaises, qui auraient  pu résister davantage qu’elles ne l’ont fait, a été vécue comme un abandon. Beaucoup de familles, celles issues de couples mixtes mais pas seulement, ont dû inventer de nouvelles stratégies. Aujourd’hui, l’enseignement privé se développe toujours sur la base de la promesse du bilinguisme français-arabe. Beaucoup d’enfants suivent les deux programmes français et algériens. Enfin, les événements des années 90 ont sans doute accéléré les passages et relégitimé une société interface. Certains de ceux qui ont intégré l’enseignement supérieur français l’ont fait dans ces années, profitant des ponts créés par la coopération.

Pour cette élite, il ne faut pas écarter l’effet de la colonisation et l’étrange continuité qui a suivi. Ce rapport est évidemment paradoxal. La colonisation a fait entrer le Maroc dans la modernité, sans doute grâce à l’habileté et la volonté de Lyautey, dont le rôle est largement revisité aujourd’hui et reconnu. Il était porteur d’une certaine vision saint simonienne de la société qui a permis les adaptations là où un Etat existait et où les structures politiques ont pu être transformées. Même si on peut dire de la colonisation de l’Algérie qu’elle s’apparente à un viol, comme après un viol, il peut y avoir aussi une fécondité. Avant la présence française, il n’y avait que des logiques tribales et peu d’organisation politique. La présence française a conduit à mettre en place l’Etat moderne tout en s’appuyant sur les piliers classiques de la République. Les 45 ans d’indépendance s’inscrivent donc dans une étrange continuité, car les ambivalences ont été largement entretenues depuis le temps des gouverneurs français : une capacité effarante à truquer les élections ou à fausser les procédures d’accès aux postes de l’administration, une délégitimation des procédures politiques. Par certains côtés, l’idée que la démocratie serait un concept esthétique et formel est une idée ancienne qui demeure d’actualité.

Cette conception pourrait aussi bien expliquer des stratégies de résistance que de contournement, ou plutôt une forme d’orthodoxie politique, un peu donneuse de leçon. C’est le reflet d’un certain malaise que l’on trouve par exemple dans la presse algérienne. Son analyse des débordements dans les banlieues françaises est, sur ce point, édifiante. On pense aussi au discours sans complaisance et aux accents moralisants tenus dans les mêmes colonnes à propos de ces jeunes qui sifflèrent la Marseillaise lors de la rencontre de football France-Algérie. Pour les éditorialistes, seul un retour à une forme de pureté républicaine permettrait de circonvenir ces signes de délitement.

A partir des groupes religieux

La question de cette société interface peut encore être appréhendée à partir des groupes religieux, aussi bien les rassemblements de l’Uoif pour les musulmans, que l’appartenance à la communauté israélite, pour ce qui est des juifs d’Afrique du Nord.

Les rassemblements de l’Uoif regroupent une classe moyenne petite bourgeoise, conservatrice (en témoigne le port du voile), dont les enfants sont « parfaitement sages ». Ils discourent, se disent citoyens et musulmans. Leurs réflexions prétendent s’inscrire dans un cadre national. Leur seule référence à l’étranger est la solidarité avec la Palestine. Ils se comportent à la manière de born again de la République, version musulmane de « catholiques et français ». Un comportement qui n’est pas sans évoquer le ralliement du cardinal Lavigerie. Leur renouveau patriotique leur offre un adossement à quelque chose pour construire une sorte de passerelle. Ils se sentent français, ils affichent un attachement (qu’il serait naïf de croire sans arrière-pensées) à des valeurs républicaines dont le strict respect leur permettra de déployer au mieux leurs activités. Et c’est une manière de conforter la position sociale d’un groupe en promotion : l’égalité et la liberté garantissent la protection nécessaire à cette ascension. Il y a évidemment peu de liens entre, par exemple, des professeurs d’université laïques ou berbéristes et ces militants de base. Seuls quelques points communs : tous s’expriment en français, ils se retrouvent autour d’un amour de la France, à partir de prémisses différentes, ils ont foi en leur avenir. On constate, au demeurant, qu’ils ont beaucoup moins de difficultés à parler de leur appartenance nationale et de leur attachement aux valeurs positives de la République que bien des Français « de souche ». De ce fait, ils ont une capacité à se projeter dans un espace plus large que l’espace national.

Sont-ils en avance ou en retard ? Par bien des côtés, on pourrait dire qu’ils entretiennent un imaginaire et des modes de sociabilité hérités du passé. Ils entendent, consciemment ou non, réanimer l’esprit qui fit les beaux jours de la troisième République (à défaut de pouvoir en réactiver tous le leviers qui à l’instar du service militaire obligatoire en assurait la cohésion). Mais par d’autres côtés, on peut dire qu’ils constituent une avant-garde. Notre société n’a jamais eu besoin autant d’une intégration politique et sociale ouverte sur le monde. Alors que son agent principal, l’État, n’a jamais été moins à même de remplir son rôle, alors que l’on ne voit pas d’agent de substitution, que nos contemporains continuent de se projeter dans un cadre national comme on voit au moment des élections européennes, ces hommes et ces femmes ont la capacité de s’appuyer sur une identité républicaine forte, tout en étant armés pour passer les frontières. D’une certaine manière, ils anticipent sur ce que devrait être un modèle politique pour l’Europe, des Etats qui ne doutent pas d’eux-mêmes et de leur articulation.

Les groupes sépharades s’inscrivent dans cette dynamique de l’entre-deux. Mais il faut bien distinguer selon les cas entre l’Algérie et le Maroc. Ce dernier a géré le rapport de manière beaucoup plus positive et, dès l’indépendance, le roi a considéré que les juifs étaient véritablement ses sujets. De ce fait, le Maroc est le seul pays du Maghreb où les juifs ont droit de cité, où la communauté tend à augmenter. Pour les juifs algériens, il y a eu une sorte de coupure et l’appartenance symbolique principale est devenue Israël après que les autorités algériennes aient fait largement en sorte qu’ils ne puissent pas revenir. Et quand des groupes reviennent aujourd’hui, souvent en voyage organisé, c’est trop souvent pour constater que les cimetières juifs ont été laissés à l’abandon.

Entre les groupes franco-algériens, ou franco-marocains, et les juifs séfarades, il y a cependant de nombreuses passerelles. trivial, Citons tout d’abord, et ce n’est pas trivial, la musique et la cuisine. Le Maalouf est une musique maghrébine portée par des artistes juifs algériens, des cercles d’amitié judéo-musulmans. Enrico Macias est un des artistes les plus écoutés en Algérie, surtout quand il chante en arabe. Il y a aussi des figures intellectuelles comme Benjamin Stora, qui joue la carte de l’appartenance à l’Algérie, où il est reçu comme tel. Dans son premier discours, à Constantine, le président Bouteflika appelait les Algériens à reconnaître toutes les composantes de leur héritage, aussi bien les juifs que saint Augustin. Ce discours prometteur s’est malheureusement enlisé dans une pratique politique improbable.

Un espace à construire

Cet espace entre les deux rives de la Méditerranée devrait se jouer de frontières politiques vécues comme douloureuses et injustes. En s’affranchissant de ces lignes arbitraires, les franco-maghrébins favoriseraient l’émergence d’un espace humain et solidaire. L’échec de cette utopie fondatrice serait lourd de conséquences pour toutes les parties concernées. La vie quotidienne des franco-maghrébins devenant impossible, les sociétés auxquelles ils appartiennent risquent de se rabougrir, de se refermer sur elles-mêmes… au point de les en exclure comme par un effet mécanique. Nous sommes Français et Algériens, Français et Marocains, et la seule façon d’assumer cette double appartenance, consubstantielle à ce que nous sommes, est de s’inscrire dans un espace qui dépasse les ensembles politiques nationaux construits.

Cette vision de l’avenir est porteuse d’espoir ; pour la société d’accueil comme celle d’origine (souvent lointaine). L’enjeu est de persuader les Algériens que ce discours n’est pas une capitulation, mais qu’il est le discours d’une avant-garde ou d’un éclaireur… Ce groupe aux contours encore incertains doit lui-même prendre conscience que s’il venait à disparaître, s’il n’était plus audible, les sociétés française ou algérienne (voire marocaine ou tunisienne) s’appauvriraient dramatiquement et s’engageraient à leur tour dans un processus de déclin.



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