La reconquête d’un territoire victime d’une progressive désertification. Devenu un improbable tissu urbain, il est à la recherche d’une nouvelle cohérence.

La Plaine-Saint-Denis est un territoire singulier par sa géographie et par son histoire économique et sociale. Située au centre de l’ancienne Gaule, important carrefour commercial à l’époque médiévale, lieu symbolique de la royauté capétienne, expression remarquable de l’ancienne ceinture rouge de Paris, elle est devenue, après 100 ans d’industrialisation massive et 40 ans de désindustrialisation, un des espaces les plus dynamiques du savoir-faire européen. Ces transformations successives et les ruptures sociales qui en résultent méritent qu’on s’y attarde, même si elles rendent particulièrement délicate l’approche du territoire aujourd’hui.

On a le plus grand mal à savoir quelle est l’échelle pertinente pour en rendre compte, d’autant que les statistiques disponibles agglomèrent souvent plusieurs espaces. Faut-il s’en tenir strictement au secteur géographique de La Plaine ou l’insérer, pour l’analyse, dans la ville de Saint-Denis, sinon dans la communauté d’agglomération « Plaine Commune », voire dans le département du 93 ? Nous nous en tiendrons ici surtout aux secteurs concernés des communes de Saint-Denis et d’Aubervilliers.

Ensuite, l’observation montre un paysage urbain peu lisible, sinon totalement inintelligible. La société locale elle-même, pour autant que l’on puisse parler de « société » à son propos, est très contrastée et pétrie de contradictions. Enfin, le discours qui rend compte de la dynamique du territoire et des enjeux métropolitains paraît décalé en regard de la dégradation de la situation économique de nombreux résidents.

Précisément, quelles sont les grandes étapes de l’histoire de La Plaine ? Comment comprendre « la reconquête » de ce territoire au nord de Paris, dans un secteur dont l’image s’était profondément dévaluée dans les années 1950-1980 ? Sur quels fondements économiques et sociaux s’appuie-t-elle et quel peut être le devenir des anciens résidents ?

Une géographie et une histoire remarquables

L’espace que l’on dénomme aujourd’hui « Plaine-Saint-Denis » s’étend au nord de Paris, dans la partie la plus basse et la plus méridionale du « Pays de France », entre l’ancienne vallée du Croult et les hauteurs de Montmartre et de Belleville. Doté de sols fertiles, mélange de calcaire et d’anciennes alluvions, il couvre quelque 780 hectares répartis sur les trois communes de Saint-Ouen, d’Aubervilliers et surtout de Saint-Denis (les trois quarts de la surface).

D’un point de vue chronologique, l’identité de la Plaine s’enracine dans les limbes du Royaume de France. Au Moyen-Âge, les terres agrestes, dites aussi « Champ du Lendit », sont parsemées de forêts et d’espaces cultivés bordés de marécages[1]. On y trouve, près des sources et des oratoires, de petits hameaux aux noms encore familiers : Montjoie, La Chapelle, Clignancourt ou Aubervilliers. À partir de 1820, le territoire témoigne de la grande époque d’urbanisation et d’industrialisation qui a touché la banlieue parisienne. Conçu comme une annexe de la capitale, il se couvre d’usines en quelques dizaines d’années au point de devenir, un siècle plus tard, le premier ensemble industriel du pays, tout en conservant, ici ou là, la trace du parcellaire rural. Une densification chaotique en résulte, associant ateliers artisanaux et vastes usines, constructions anarchiques et disgracieuses, hôtels meublés et baraques de chantier, résidences patronales et petits immeubles de qualité médiocre. Les voies terrestres d’accès sont complétées par le canal Saint-Denis ouvert à la navigation en 1821.

Au milieu du xixe siècle, la trilogie « chimie/métallurgie/énergie » devient l’axe majeur du développement industriel. Le paysage se hérisse de longues cheminées, puis de gigantesques gazomètres. L’usine à gaz du Landy s’installe en 1890, celle du Cornillon en 1914. Le système fordiste, caractéristique de cette époque, peut s’épanouir librement avec la production de masse, le travail à la chaîne et l’implantation de logements ouvriers à proximité des ateliers. Le territoire est ouvert à toutes les expérimentations et les entrepreneurs les moins scrupuleux ont le sentiment que tout leur est permis. L’usine appelle l’usine : des centaines d’entreprises ouvrent leurs ateliers à La Plaine entre 1875 et 1914.

La population augmente rapidement, même si une partie des ménages s’oriente vers le centre de Saint-Denis pour se loger[2]. La Plaine qui rassemble plus de 10 000 habitants représente alors la première zone industrielle d’Europe. L’optimum de population sera atteint autour de 1950, avec 30 000 habitants, au moment même où les premiers ateliers commencent à fermer leurs portes. Mais cette industrialisation précipitée ne va pas sans heurts, ni dommages. Les conditions de vie sont épouvantables : bruit, pollution et odeurs nauséabondes sont le lot quotidien des habitants.

Les césures marquent le paysage. Outre le canal et les enchevêtrements de routes et de voies secondaires, les voies ferrées de la compagnie du Nord et celles qui servent de desserte aux entrepôts zèbrent l’espace à partir de 1846, amorçant une fragmentation qui subsiste encore. 260 hectares sur les 780 de La Plaine sont occupés par les voiries, les réseaux ferrés et le canal. Les sous-quartiers de La Plaine demeurent aujourd’hui largement tributaires de ces lignes de fracture[3]. Les cimetières parisiens de la Chapelle et de Saint-Ouen marquent une autre forme de rupture au sud de La Plaine, renforcée par le boulevard du Maréchal Ney et le boulevard périphérique achevé en 1973. L’imposant échangeur autoroutier interdit tout contact rapide avec la partie méridionale de l’ancien faubourg de la Chapelle annexé par la ville de Paris en 1860.

Au centre d’un improbable tissu urbain, « la route de Paris », rebaptisée avenue Wilson, est l’axe structurant de La Plaine : elle prolonge les anciennes voies romaines – les rues Saint-Denis et Saint-Martin – recouvrant des chemins proto-historiques et la voie de l’étain qui reliait Paris au Nord de la France. Les moyens de transports collectifs qui empruntent cet itinéraire se développent tout au long de la deuxième moitié du xixe siècle. Le « chemin de fer américain », un tramway sur rails plats, établit la première liaison régulière Paris-Saint-Denis en 1874, concurrençant les voitures à impériale. Après la Première Guerre mondiale, on assiste à la multiplication des lignes d’autobus. Il faut dire que, dans les années 30, près de 10 000 ouvriers résidant à Paris prennent le chemin de La Plaine. Pourtant, le prolongement de la ligne 13 de métro se fait attendre. Il n’existe toujours aucune station de métro (Rer excepté) située à la Plaine. La basilique de Saint-Denis est reliée en 1976, l’université en 1997 seulement.

Un territoire en mouvement

Le renouveau de La Plaine n’allait pas de soi après une désindustrialisation précipitée, encouragée dès la fin des années 50 par une politique visant à démanteler les bastions communistes sous couvert de décentralisation. De 1954 à 1966, plus de 45 000 m2 de locaux industriels sont démolis à Saint-Denis. En 1986, il n’y avait plus que 13 entreprises de plus de 100 salariés à conserver une activité à dominante productive. On comptait alors plus de 200 hectares de friches industrielles à La Plaine et l’on observait, du point de vue démographique, une progressive désertification. Après la victoire de la France à la Coupe du monde de football, les choses se sont profondément modifiées, d’autant qu’une partie des acteurs locaux avaient préparé les transformations. La Plaine possède désormais un pouvoir d’attraction indéniable : l’immobilier de bureaux a connu un bond remarquable ; des entreprises, bien que souvent de taille réduite, se sont installées en grand nombre et la population recommence à croître[4].

Le secteur de La Plaine bénéficie largement de ces initiatives : le projet initial prévoyait qu’un tiers du territoire serait réservé à l’habitat tandis que les deux tiers seraient dévolus aux activités. En 1999, La Plaine au sens large regroupait 4 400 logements pour 9 000 habitants environ[5], mais il s’agissait de petits logements construits avant 1948 pour 89 % d’entre eux : ensembles Hlm de taille réduite, copropriétés mal entretenues ou abandonnées, hôtels meublés dégradés, immeubles en attente de démolition, pavillons Loucheur de l’entre-deux guerres… Les trois quarts d’entre eux relevaient du secteur privé. À l’époque, le chômage concernait 28 % des actifs et la vacance touchait 23 % des logements.

En 2008, l’habitat indigne est en cours d’éradication. Plus de 1 500 logements en accession à la propriété sont commercialisés sur le secteur, mais les deux tiers des ménages qui s’installent ne sont pas des Dionysiens. La diversification de l’emploi et de l’offre de logement[6] ne répond que très partiellement aux besoins des résidents. Les entreprises qui s’installent viennent le plus souvent avec leurs salariés, qui préfèrent garder leur ancien lieu d’habitation, sinon résider en dehors du secteur. La forte augmentation du nombre des entreprises pour des effectifs[7] qui se maintiennent à peine souligne bien la réduction de la taille des établissements et la relative dispersion des salariés.

Outre la proximité de Paris, trois initiatives importantes ont contribué au renouveau du territoire : la création du syndicat intercommunal « Plaine Renaissance » en 1985 visant à la revitalisation du site, l’adoption de la Charte intercommunale pour l’aménagement et le développement de La Plaine en 1990, et la programmation du Stade de France en 1993. La Plaine est reconnue pour 25 ans comme « un pôle stratégique » du Schéma directeur de la région. La société d’économie mixte « Plaine Développement » en devient l’outil opérationnel, associant partenaires publics et privés. La Charte définit les objectifs économiques, sociaux et urbains prioritaires. En entérinant le principe du non retour de La Plaine à son passé industriel, elle affirme la nécessité de faire venir de nouvelles activités et le principe d’une mixité fonctionnelle. L’ambition est de renforcer les liens entre la recherche, l’emploi et la formation, et d’ouvrir le territoire à une diversité d’habitats et d’équipements.

Activités et logements : confluence problématique

Il s’agit en somme de rendre une cohérence urbaine à La Plaine en opérant par « fragments compatibles ». La notion de « reconquête » est désormais centrale : « animer » le territoire en favorisant l’installation des entreprises, revitaliser les friches, maîtriser la circulation et, enfin, construire de nouveaux logements. La conjonction d’une nouvelle donne économique, d’une politique urbaine offensive et d’une volonté sociale forte devrait inscrire le territoire dans la mouvance métropolitaine parisienne, tout en préservant certains acquis industriels. Mais le système économique qui se met en place à La Plaine est-il à même de répondre à cet objectif ? Selon Marcel Rousset-Deschamps[8], ce système se décomposerait aujourd’hui en 21 complexes socio-techniques, c’est-à-dire en grappes d’activité construites sur des conventions, des compétences et des valeurs partagées, et sur un réseau d’interrelations explicites et implicites.

Un premier groupe comprend les activités du bâtiment, du génie urbain, de l’électricité, de la mécanique, de la chimie, de l’imprimerie et de logistique. Il réunit un ensemble d’acteurs (chefs d’entreprise, salariés, élus locaux) non seulement sur un projet partagé et des compromis négociés, mais aussi sur une vision du travail assez traditionnelle toujours marquée par le fordisme, avec un maintien de l’activité ouvrière en dépit de la pénétration des modèles de services (logistique, génie urbain) et de flexibilité. Un deuxième groupe rassemble les services liés à la santé, à la formation et à la gouvernance locale (collectivités locales et administrations déconcentrées de l’État). Les valeurs sont ici celle du social et du service non-marchand. Au troisième ensemble, celui de l’audiovisuel, la communication, l’informatique et l’électronique, on rattache les métiers d’art (Puces de Saint-Ouen et Ateliers du Louvre), le secteur habillement/textile et les grossistes soldeurs. Dans ce cas, les exigences partagées sont rapidité, créativité, réactivité et flexibilité. Le multimédia et la numérisation en constituent l’axe technologique majeur. Le dernier groupe comprend les activités liées à la finance, à l’assurance, à la gestion et aux affaires juridiques. Celles-ci se développent le plus souvent dans le cadre de petites agences dotées de services de conseil. Ce panorama souligne, s’il en était besoin, combien le système d’emploi de La Plaine et les logiques métropolitaines entrent aujourd’hui en tension avec les attentes de la société locale. L’adaptation des résidents ne va pas de soi, d’autant que les prix de l’immobilier et les loyers progressent fortement. Il s’agit maintenant de donner aux habitants, anciens et nouveaux, les moyens de se maintenir sur place, alors qu’en 1990, il s’agissait simplement de leur donner l’envie de rester.

Les contradictions s’accusent avec la précarisation de nombreux ménages, souvent issus de l’immigration, et les constructions de bureaux et de logements inaccessibles pour les habitants. Les nouvelles activités, sans rompre totalement avec les anciennes, mettent au défi les références traditionnelles qui s’attachaient au « populaire », au monde ouvrier, au parti communiste et aux luttes syndicales[9]. Les transformations rapides sont une source d’angoisse pour les plus pauvres, sensibles à la fragilité de leur installation et à l’hétérogénéité du territoire plus qu’à sa dynamique. Les squats et les micro-bidonvilles qui s’étaient reconstitués sont progressivement éradiqués avec leur lot de chômeurs de longue durée et de « sans papiers ». À la fin de l’été 2007, un terrain occupé depuis plusieurs mois par des familles roms était évacué par la force. La mixité invoquée serait-elle une vue de l’esprit ? Pourtant, Plaine Commune a fait du droit au logement une de ses priorités – avec, à la clé, la lutte contre l’habitat indigne et l’aide au redressement des copropriétés en difficulté…

Finalement, La Plaine n’est plus un vestige délaissé de l’ancienne ceinture rouge, une annexe déshéritée de la capitale occupée par des familles en difficulté, parsemée de friches industrielles et de logements délabrés. Pour nombre d’entreprises, elle représente un lieu d’action et d’expérimentation, en dépit des forces centrifuges qui la tiraillent entre la Défense, Roissy, Marne-la-Vallée, ou son voisinage immédiat comme Saint-Ouen. Mais si les nouveaux entrepreneurs font pression pour s’installer, les anciens habitants semblent soumis à des intérêts qui les dépassent. Comme la majorité des emplois proposés ne correspond pas à leur qualification, ils ont le sentiment que les changements récents ne les concernent pas.

Dans ces conditions, La Plaine sera-t-elle à même de proposer de nouveaux équilibres sociaux au bénéfice de tous, et de trouver sa voie entre un développement local cohérent et une croissance économique inscrite dans la métropolisation parisienne et la mondialisation, la globalisation des échanges, la rapidité des délocalisations et l’internationalisation des flux financiers ? Les acteurs locaux auront-ils les moyens de construire une nouvelle urbanité en gérant les heurts de temporalité qui se font jour entre l’inertie propre à la matérialité du tissu urbain, le temps long des grandes opérations, le temps étroitement encadré du politique, le temps très volatil des activités, et l’urgence du quotidien qui touche la plupart des ménages ? Les tensions sociales qui s’expriment avec l’enrichissement des navetteurs et la précarisation des résidents peuvent conduire les plus défavorisés à s’exiler, ou à s’enfermer dans des îlots ghettoïsés en dépit de réhabilitations ponctuelles. Pleinement consciente de ce danger, la communauté d’agglomération a proposé d’élargir l’échelle de résolution de ces tensions. En ce sens, l’inclusion du territoire dans le futur « Grand Paris » devrait être tout à fait bénéfique. Aujourd’hui, il s’agit moins d’aménager La Plaine pour renforcer son potentiel d’activité que d’en maîtriser les équilibres sociaux en s’ouvrant vers de nouvelles solidarités…


[1] Anne Lombard-Jourdan, La Plaine-Saint-Denis, deux mille ans d’histoire, Cnrs Éditions, 1994.

[2] La commune passe de 3900 habitants en 1801 à 9 600 habitants en 1831, puis de 22 000 habitants en 1861 à 44 000 en 1881 pour atteindre les 60 000 à l’extrême fin du XIXe siècle.

[3] Secteurs du Landy, de Montjoie, de « Cristino Garcia » à l’est, des « 120 » à l’ouest ou des entrepôts et de la rue Proudhon au sud-est.

[4] Alors que Saint-Denis avait perdu plus de 14 % de ses habitants entre 1968 et 1999, elle en a regagné 12,5 % en huit ans, pour atteindre 96 600 habitants en 2007. Les constructions se sont multipliées dans la ville entière : entre 1999 et 2007, 5 200 logements neufs ont été livrés, et pour les huit prochaines années, 7 300 logements sont programmés ou en cours de construction (hors opérations de l’Agence nationale de rénovation urbaine).

[5] Sur le secteur de La Plaine appartenant à la commune de Saint-Denis seule, on comptait en 1999, 3300 logements et 6400 habitants.

[6] Le prix du mètre carré a presque triplé de 2000 à 2006, passant de 886 à 2300 euros. Parallèlement, 400 000 m2 de bureaux ont été construits ou sont en cours de réalisation.

[7] Les données provisoires du recensement de 2004 donnent les chiffres de 41 068 pour les effectifs salariés du secteur privé à Saint-Denis et de 20 645 à Aubervilliers ; le nombre des établissements du secteur privé s’élevant respectivement à 2534 et 2201 pour les mêmes villes. Selon l’Unedic et le Groupement des Assedic, le nombre des entreprises du secteur privé serait passé pour la ville de Saint-Denis de 1549 en 1975 à 2494 en 2003, près des trois quarts étant localisées sur la Plaine. Quant aux effectifs salariés du secteur privé, ils seraient passés pour la même période de 36 365 à 35 613, après avoir connu un étiage en 1994 avec 26 177 salariés.

[8] Cf. Marcel Rousset-Deschamps, Développement des services et mutations du système socio-productif de La Plaine Saint-Denis, in Seine-Saint-Denis : les mutations, Solange Montagné Villette (dir.), L’Harmattan, 2004.

[9] Cf. Le devenir des banlieues rouges, Marie-Hélène Bacqué, Sylvie Fol, L’Harmattan, 1997.

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