Un projet qui tient compte de la géographie, dépassant les frontières communales, pour en valoriser les atouts et y associer tous les acteurs, économiques, politiques, sociaux.

L’année 1998 et la coupe du monde de football ont permis à nombre de personnes de découvrir ou de redécouvrir la Plaine Saint-Denis. En quinze années, celle-ci était passée d’une situation de quasi-abandon à une situation « normale ». Ce lieu reste « magique » tant il renferme en lui les forces qui lui ont permis de renaître. Essayons de le décrire et de résumer son histoire, en particulier les étapes de ces dernières années.

La Plaine-Saint-Denis n’est pas une ville mais un ensemble de quartiers de deux villes : Saint-Denis pour les deux tiers et Aubervilliers pour un tiers. On doit y associer la frange nord de Saint-Ouen, proche du quartier Pleyel. La révolution industrielle avait amené les entreprises à s’installer sur cette plaine de 780 hectares entre Paris, capitale politique, et Saint-Denis, haut lieu de la chrétienté. Mais, à la fin des années 70, la politique d’aménagement du territoire et la crise économique ont eu une double conséquence : le chômage a augmenté sensiblement dans chaque ville et l’activité, même transformée, a diminué. Les bâtiments devenus vétustes ont été abandonnés ou démolis : les friches s’étendaient. Au milieu des années 80, La Plaine-Saint-Denis était cataloguée comme une zone en dépérissement. Les professionnels de l’immobilier délaissaient le secteur et le prix des terrains avait considérablement baissé. De leur côté, les villes qui avaient « lutté » contre la disparition des activités et de leurs emplois se sont trouvées démunies pour tenter de renverser le processus : elles avaient peu de pouvoir d’intervention économique, et le monde des entreprises demeurait pour elles inconnu. La situation se bloquait, sans perspectives, ce qui contribuait à radicaliser encore les positions de chacun.

Les prémices de la renaissance

Tirant parti des dispositions nouvelles contenues dans les lois de décentralisation, les villes de Saint-Denis et d’Aubervilliers engagèrent une réflexion. Pour Marcelin Berthelot, maire de Saint-Denis, il fallait sortir des schémas de pensée habituels et aller vers des formes de coopération novatrices, dans lesquelles les villes auraient toute leur place. Jack Ralite, maire d’Aubervilliers, prônait un véritable « saut de pensée » pour redonner à La Plaine-Saint-Denis un rôle moteur pour tout le nord parisien.

Vu la nature et l’histoire de La Plaine, un travail intercommunal se révélait indispensable. En région parisienne, ce type de démarche était rare en 1984 et le resta encore longtemps. Ainsi est née l’idée de créer un syndicat intercommunal associant Aubervilliers, Saint-Denis, le Conseil général et la ville de Saint-Ouen. Le fait que ces collectivités étaient de même couleur politique, communiste en l’occurrence, n’explique pas seul la démarche. Le processus est venu « d’en bas », lancé par des maires attachés à leurs villes et soucieux des conditions de vie de leurs populations.

Fin 1985, le « Syndicat mixte pour l’aménagement et le développement de La Plaine-Saint-Denis » voyait le jour. Il reçut pour mission d’élaborer une « charte intercommunale d’aménagement et de développement » dans un délai de trois ans. Pourquoi ce choix ? Il fallait avant tout élaborer un projet capable de fédérer le maximum d’énergie et de partenaires. Pour cela, les « chartes intercommunales », réactivées par les lois de décentralisation, offraient un cadre réglementaire souple. Le choix de syndicat mixte marquait clairement l’engagement des collectivités et offrait l’avantage de la transparence comptable des établissements publics sans que les collectivités n’aient à déléguer aucune de leurs prérogatives. Un tel syndicat agit dans un périmètre bien défini, qui prend en compte la réalité géographique. Les collectivités se sont donc engagées prudemment, tant dans l’intercommunalité (pas de délégation) que dans les objectifs (élaboration d’une charte). Convaincus du potentiel des lieux et désireux d’innover dans leur démarche, les maires sentaient toutefois qu’il leur fallait se donner du temps car ils craignaient de perdre le pouvoir sur l’aménagement.

Peu après sa création, le syndicat a pris le nom de « Plaine Renaissance » pour signifier la volonté de s’appuyer sur l’histoire et les atouts du territoire et pour retrouver la « fertilité » de La Plaine qui avait cessé d’être « irriguée » et « travaillée ». Il aura fallu cinq ans pour poser un diagnostic et faire émerger un projet traduit dans la « Charte intercommunale » adoptée à l’unanimité par les collectivités. Cette maturation lente fut tributaire de multiples tâtonnements et d’un laborieux apprentissage en commun. Le contexte économique s’aggravait, les entreprises continuaient de partir et les pouvoirs publics n’accordaient guère d’intérêt à cette démarche « hors normes ». Les professionnels de l’immobilier considéraient avec cynisme qu’il fallait précipiter la dégradation du secteur pour repartir sur de nouvelles bases. Dans ces années « folles » de l’immobilier, hôtels industriels et bureaux fleurissaient de toute part, les collectivités encourageant ou subissant ce qui allait vite devenir une bulle immobilière.

Dans ce contexte, le syndicat n’est pas resté confiné dans des études. L’équipe de Plaine Renaissance a arpenté inlassablement le terrain pour bien le connaître, pour convaincre ceux qui y étaient de rester et « vendre » de nouvelles implantations. La proximité de Paris, la qualité des dessertes et le faible coût des terrains constituaient des atouts, pour peu que les décideurs soient convaincus qu’un grand projet cohérent était réellement engagé. Ce travail, qui ne pouvait se faire qu’en associant étroitement des partenaires multiples, s’est révélé très formateur et a jeté les bases de l’approche globale, base de toute démarche de « développement local ».

En 1989, Panasonic s’est installé dans le quartier Cornillon sud, ignorant que quelques années plus tard, il serait voisin du Stade de France. Au même moment, Rhône-Poulenc a modernisé son laboratoire d’Aubervilliers et de longues négociations ont commencé avec le Conservatoire national des Arts et Métiers pour l’implantation des réserves du Musée national des Techniques et de locaux d’enseignement. D’autres « pionniers » ont marqué cette époque et ont permis d’autres installations, comme la transformation du Dock des alcools près de la Porte de la Chapelle, la zone d’activités du Colombier à la Porte de Paris ou la modernisation du Centre de recherche de Gaz de France. Cela constituait des signes encourageants mais non un vrai processus de développement irréversible. La période a aussi été marquée par l’arrivée des studios de télévision sur le site des Magasins généraux à la limite de Paris. C’est la capitale qui les attirait et non La Plaine, mais au moins, des activités nouvelles et structurantes arrivaient ; il fallait en faire des partenaires du développement de La Plaine.

La charte et le projet urbain

Dès 1990, à l’occasion de la révision du schéma directeur d’Île de France, les trois villes de Plaine Renaissance ont affirmé leur volonté d’être des acteurs à part entière. Elles ont approuvé la Charte intercommunale, lancé le Projet urbain de La Plaine et créé une société d’économie mixte d’aménagement. Les équipes d’architectes et d’urbanistes ont travaillé séparément puis conjointement pour produire le projet urbain Hippodamos, approuvé en 1992. Ces trois années d’élaboration ont repris le travail réalisé depuis 1985, enrichi par de nombreux échanges avec la population et les entreprises : des assises ont réuni régulièrement tous les acteurs et partenaires dans des débats fructueux, jusqu’à l’approbation du projet. Depuis, les assises ont perduré sous forme de forum annuel.

La véritable renaissance de La Plaine s’engagea avec la construction du Stade de France. Le projet urbain était un contexte favorable qui en permettait l’intégration dans son environnement : sans être le déclencheur, la décision du gouvernement Balladur en 1993 d’implanter cet équipement à Saint-Denis a constitué un coup d’accélérateur déterminant. L’Etat, frileux au départ, expérimentait un partenariat gagnant-gagnant avec les collectivités locales. A titre d’exemple, le maire de Saint-Denis a voulu associer le développement du stade au projet du territoire en exigeant que les infrastructures (gares, couverture de l’autoroute…) profitent à l’ensemble de la population ; il a engagé un large débat public pour que chacun tienne ses engagements. La charte et le projet urbain sont devenus un « bien commun partagé » par l’ensemble des protagonistes. C’est sur cette base que l’intégration du stade a été faite et, on peut le dire, réussie. Sa construction a permis la mise en œuvre de nombreuses mesures d’accompagnement pour favoriser l’emploi local ; des structures nouvelles (Miel, Plie, Objectif emploi, Plaine Commune promotion…) ont vu le jour, des forces se sont fédérées ; une dynamique était lancée. Avec la coupe du monde de football, les villes ont connu de grands moments de fête et de fierté : la banlieue souvent décriée et stigmatisée est devenue un lieu d’espoir. Quelque chose a changé, et le territoire s’est engagé réellement dans sa transformation.

D’une intercommunalité de projet à une « coopérative de villes »

Dans la foulée, les neuf villes constituant l’arrondissement de Saint-Denis ainsi que la ville de Pantin s’engagèrent dans une réflexion commune qui aboutit en 1999 à la signature d’une Charte de développement dite de « la Plaine élargie ». Comme la charte adoptée en 1990 avait constitué un texte de référence, les dix maires savaient maintenant à quoi ils s’engageaient. C’est ainsi qu’a germé l’idée d’un regroupement de communes pour la réalisation de ce projet. Fin 1999, cinq d’entre elles constituèrent une communauté de communes : Aubervilliers, Epinay-sur-Seine, Pierrefitte-sur-Seine, Saint-Denis et Villetaneuse venaient de créer Plaine Commune. En 2001 Plaine Commune devenait une communauté d’agglomération que L’Île-Saint-Denis et Stains rejoignirent en 2003, suivies un peu plus tard par La Courneuve. Les villes qui dans un premier temps avaient préféré une dotation moindre pour préserver leur autorité acceptaient maintenant de déléguer le maximum de compétences permis par la loi Chevènement. Dans le canton, seule la ville de Saint-Ouen n’a jamais souhaité rejoindre la communauté. Aujourd’hui la Communauté d’agglomération est un bassin de 330 000 habitants, 135 000 emplois dans 13 000 entreprises et 45 000 étudiants qui s’engage dans un développement partagé.

Du projet urbain au Scot

Les réflexions du projet urbain de La Plaine ont amené à engager celles du projet de territoire de Plaine Commune à partir de quatre grands thèmes : la place dans l’Île-de-France, la formation historique du territoire, l’espace public et le paysage urbain, une vision prospective du territoire à vingt ans. En 2007, un Schéma de cohérence et d’organisation du territoire (Scot) était adopté par la communauté d’agglomération confirmant la place de ce territoire en Île-de-France dans un concept de « poly-centralité ». Il propose un territoire en développement « raisonné » (vers 380 000 habitants (+10 %) et 180 000 emplois (+20 %)) sur la base d’un territoire pour tous, d’une plus grande qualité de vie, d’implantation d’emplois variés avec une logique de « quatre quarts » pour équilibrer le territoire : autant de mètres carrés de terrain pour le logement, pour l’activité, pour les espaces verts et pour les équipements de proximité.

Le débat lancé mi-2007 par le Président de la République sur le « Grand Paris » place Plaine Commune devant de nouveaux enjeux : continuer le processus engagé depuis les lois de décentralisation, ou revenir à une gouvernance étatique. Ce long processus porté par les villes depuis 1985 leur permet de peser sur les décisions à venir car il a fait émerger une nouvelle forme de gouvernance dans laquelle les élus locaux (les plus proches de la population) peuvent jouer un rôle déterminant. Ce pôle en développement peut représenter une des centralités nécessaires à l’Île-de-France sur la base d’un véritable rééquilibrage.

« De la trame viaire en 1994 au projet urbain Hippodamos, septembre 1998 ». Télécharger ci-dessous (en Pdf) les illustrations de cet article : Source : Plaine Commune.

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