Table ronde

Projet - Comment répondre aux attentes diverses populations qui se croisent à La Plaine-Saint-Denis tout en assurant les fonctions essentielles d’un quartier à part entière ?

Pascal Beaudet - Pour y avoir été instituteur pendant quelques années, je connais bien La Plaine-Saint-Denis. C’était un territoire tellement abandonné qu’Alain Bertho parlait de « la banlieue de la banlieue », cumulant les dégâts de mutations économiques très rapides et la dégradation d’habitations insalubres. C’est pourtant avec la population locale que nous avons essayé de fonder le nouveau projet urbain. Des démarches quartiers ont été formalisées depuis plus d’une dizaine d’années. La crainte transparaissait : est-ce que le projet sera vraiment pour nous ? Nous avons toujours voulu le construire avec les habitants, en particulier avec ceux qui ont le plus de difficultés. Mais le succès de l’opération change la donne : les emplois proposés ne sont pas pour les habitants et le prix du foncier augmente très vite. Cette phrase d’un habitant, lors d’une réunion publique, résume bien la problématique : « Avant je n’avais pas les moyens de partir, aujourd’hui je n’ai plus les moyens de rester. » Les habitants, anciens et nouveaux, ne resteront que s’ils sont au centre de la démarche.

Didier Paillard - Maintenir une réelle mixité fonctionnelle et sociale est en effet un défi : persister à faire du logement social est une première réponse ; promouvoir l’accession à la propriété en est une autre. Mais nous sommes très contraints à la fois par la crise du logement, et par le cadre imposé par tous les dispositifs existants. Notre volonté politique doit se faire imaginative et faire preuve de beaucoup d’innovations. Je connais le quartier de La Plaine depuis longtemps : j’ai travaillé à l’usine textile au bout de l’avenue Wilson. Après avoir habité 10 ans au Landy, j’ai fait construire une maison de brique et de bois dans le secteur de Cristino Garcia. Je suis tout à fait intégré au quartier. Quand je suis entré à la mairie, les habitants ont même tenu à m’attribuer une parcelle des jardins ouvriers, façon de m’inviter à les défendre lors des opérations d’aménagement autour de la gare du Rer B. Plus de la moitié des jardins ont été conservés, formant un paysage que les salariés des entreprises voisines apprécient. De l’autre coté, au sud de la gare, le Plan local d’urbanisme a adopté des règles très strictes pour conserver le caractère ouvrier du quartier, avec des maisons de ville à un ou deux étages. Là où il y avait des entrepôts, on a construit des logements sociaux à la fois en accession et en location. On cherche à rénover tout ce qui peut l’être. Et dans les trous, l’Ogirep est en train de construire des maisons Hqe en bois. Ce programme ne va pas sans difficulté car les Espagnols qui y sont installés sont propriétaires de leurs murs mais rarement du sol. Là où la mairie pourra récupérer le terrain, nous organiserons des « opérations-tiroirs » afin de reloger les gens dans le quartier. Une opération du même genre est engagée près de la gare de Saint-Denis, qui donnera un toit et un statut à des occupants squatteurs, le temps de construire sur place un hôtel social géré par Adoma[1]. Et lorsque nous n’aurons plus la maîtrise du foncier parce que tout aura été vendu, il nous faudra réinventer d’autres mécanismes. Dans la difficulté on innove plus qu’ailleurs !

Francis Dubrac - Quand les usines ont fermé les unes après les autres à La Plaine-Saint-Denis, les maires de l’époque allaient manifester avec leur écharpe tricolore devant les usines. Aujourd’hui, 900 000 m² de bureaux ont été construits. Mais sur place, il reste des salariés qui ont connu la désindustrialisation. Grâce à la convention d’équilibre qui a été signée, on construit un mètre carré de logements pour un mètre carré de bureaux. Une double dynamique est en train de se vivre et de se développer parallèlement, ce qui ne va pas sans problèmes d’harmonie. L’urbanisme reste morcelé, mais le territoire se recompose progressivement, sous l’effet du développement économique. De nombreuses discriminations subsistent, mais les entreprises commencent à embaucher sur place. La population actuelle n’est pas suffisamment qualifiée, mais les 60 000 étudiants qui se forment dans les deux universités de Paris 8 et Paris 13 ou les instituts installés sur Plaine Commune seront bientôt capables de remplir les emplois tertiaires.

Pierre Mansat - N’oublions pas que ce qui se passe à La Plaine-Saint-Denis est aussi lié avec la proximité de Paris. Le débordement de la centralité parisienne imprime sa marque dans les activités, les implantations de bureaux, de logements, d’équipements… La construction de nouveaux quartiers se retrouve simultanément dans toute la petite couronne. Une des conséquences en est l’augmentation des prix du foncier et de l’immobilier. S’y ajoutent à La Plaine d’autres facteurs objectifs comme l’autoroute A1, la proximité de Roissy, la prolongation des lignes de métro… Les programmes d’accession à la propriété concernent, pour 40 % d’entre eux, des gens qui viennent de Paris, même s’ils ne sont pas forcément parisiens. On se retrouve au coeur de processus de transformation de la Ville, avec un grand V. Il y a donc réellement de « l’en commun ». Il y en a tellement qu’il a conduit à signer un protocole d’aménagement « intercommunal », entre Aubervilliers, Saint-Denis et Paris 18e. « Gare des Mines / Fillettes » sera le premier quartier intercommunal en lien avec Paris, et cela suppose de partager des choix politiques et des choix d’aménagement.

Projet - Autour de quels autres projets va se concrétiser la volonté politique commune ?

Didier Paillard - C’est seulement depuis 1982-83, que les collectivités locales peuvent donner leur avis sur le développement urbain. Et à La Plaine-Saint-Denis nous ne sommes propriétaires que des rues et des trottoirs : les terrains appartiennent à la Sncf, à la Ville de Paris, à Gaz de France, sans compter les propriétaires privés. Nous amorçons la deuxième mutation du territoire, celle réellement maîtrisée par les collectivités locales. Les choses se mettent en place progressivement par petites touches : Paris ne s’est pas fait en un jour et Saint-Denis encore moins ! Le projet urbain a une trame, qui demande de construire des quartiers assurant une vraie mixité de fonctions, pour le travail et pour le logement. On peut avoir une impression de morcellement, de réalisations disparates mais elles commencent à se relier. Ces liaisons donneront à voir la force d’un projet urbain qui se dessine tout doucement. A chaque instant, il faut remettre l’ouvrage sur le métier, dans un contexte qui évolue et qui nous demande en permanence de nous resituer par rapport à l’ambition initiale.

Pascal Beaudet - Il y a là une approche nouvelle de la part des maires communistes, une vision d’avenir qui ne cadre pas avec la pensée dominante des aménageurs. À travers Plaine Commune, ce projet se confirme comme un projet d’inclusion. Il conduit à se fixer des seuils réglementaires de logements sociaux : 40 % à l’échelle de la communauté d’agglomération. Et nos propres outils (Opac communautaire, office Hlm des villes, autres opérateurs publics ou privés…) nous permettent de jouer sur tout le spectre du logement social. Pour autant, aujourd’hui le parcours résidentiel ne se fait plus « naturellement ». Les gens restent sur place car ils n’ont plus d’autres possibilités. Notre tâche est plus compliquée : par exemple, reloger 25 familles d’un hôtel meublé prend deux fois plus de temps qu’autrefois. Il y a cependant des exemples réussis : le foyer de travailleurs immigrés de la Rue des Fillettes à 300 mètres du futur métro, a été démoli et reconstruit au même endroit ; il dispose même d’un restaurant sur place qui accueille des gens de l’extérieur. Peu de municipalités agissent comme cela. Certes, on ne réussit pas à 100 % mais la volonté est là.

Pierre Mansat - La volonté politique est présente, mais elle manque terriblement d’ambition. Plaine Commune, et particulièrement La Plaine-Saint-Denis, pourrait représenter le grand projet de toute la métropole parisienne grâce à son implantation entre Paris et Roissy, La Défense et le Bourget… Toutes les grandes métropoles cherchent à développer un projet fort entre la ville et l’aéroport. Or, Plaine Commune peine à faire reconnaître le sien comme le projet prioritaire de la métropole parisienne. Celle-ci peut porter trois projets, certainement pas 45. L’urgence pour les gens qui habitent Plaine Commune serait que la métropole soit capable d’investir un milliard d’euros en deux ans. Quand Madrid construit 40 km de métro en quatre ans, Paris n’en perce que 6. Les villes de première couronne se montrent fières de leur développement, mais comme le souligne Laurent Davezies, elles n’ont pas retrouvé les emplois des années 70, sauf quelques unes comme Issy-les-Moulineaux. En vue d’un grand projet, je suis favorable à l’émergence d’une structure politique à l’échelle métropolitaine : les intercommunalités ne sont pas appropriées à cela.

Francis Dubrac - Vous nous demandez d’aller plus vite que La Défense qui a mis 40 ans. Nous sommes déjà devenus la deuxième zone économique d’Île-de-France. En 2003, 25 000 nouveaux postes de travail ont été créés. Certes, beaucoup d’entreprises sont arrivées avec leurs salariés, mais la charte « entreprise-territoire » commence à se traduire par une vraie mise en réseau avec les centres de formation et avec les habitants. Elle promeut l’investissement local de la taxe d’apprentissage. Elle favorise des stages, le parcours des jeunes dans l’entreprise, le 1 % logement… Elle a permis 1300 embauches en deux ans. L’emploi local ne représente encore que 3 %, mais il nous faut un peu de temps. Une fois que quelqu’un venu de ce territoire occupera le poste de chef du personnel dans une grande entreprise, les choses changeront. Une ville se construit dans le temps.

Projet - A La Plaine-Saint-Denis, comment permettre à des gens qui n’ont pas choisi d’y habiter ou d’y travailler de se reconnaître comme faisant partie du même quartier ?

Francis Dubrac - Le stade de France joue ce rôle. Marcelin Berthelot voulait réserver ce territoire pour les salariés et non pour le sport. Jack Ralite et Patrick Braouezec ont opté pour le stade. Il est devenu le « pavillon témoin de la Plaine » avec des avenues de 28 m de large… La victoire de la coupe du monde de football a amené dans un stade privé de nombreux décideurs économiques qui ont découvert que Paris recelait ici une zone de friches. Ingénieurs et promoteurs ont enfin investi ce territoire. Le stade lui a donné une première identité.

Patrick Beaudet - Le stade de France joue en effet un rôle important. Ce qu’avaient pressenti les élus quand ils ont décidé de son implantation. La première réaction des habitants fut pourtant de le rejeter : ils avaient peur des hooligans… Aujourd’hui, ils disent qu’ils habitent à côté du stade. Ils restent dubitatifs sur ce qui produira la rencontre entre les salariés et les habitants. Mais celle-ci s’organise parce que les aménageurs n’ont pas fait des quartiers séparés, mais des quartiers à part entière. Les élus ont eu la volonté de mixer les fonctions. Lorsque les salariés auront envie d’habiter l’endroit où ils travaillent, tout le monde aura gagné.

Didier Paillard - Nous retrouvons l’histoire de la Plaine quand le besoin de main-d’œuvre faisait venir des gens de partout, par vagues successives. Le travail fabriquait du lien social, avec une certaine ouverture à la culture de l’autre – sans rêver non plus : les fraternités de l’atelier face au patron ne signifient pas qu’il n’y a pas de racisme à la maison. Quand on a travaillé ensemble, que nos gamins sont allés à la même école, il naît une acceptation mutuelle plus marquée qu’ailleurs. Mais aujourd’hui, lorsqu’on enchaîne stages, Cdd et périodes de chômage, et que la crise du logement est là, la situation est très difficile. Les gens ont tendance à se replier sur eux-mêmes et à voir les autres comme des concurrents. Cet éclatement mine la cohésion sociale. Une municipalité doit soutenir la vie associative et démultiplier les possibilités de rencontre pour susciter un regain de cohésion. Il nous faut persévérer en favorisant les lieux du dialogue et l’offre culturelle non pas pour se diluer dans la culture de l’autre mais pour expliquer d’où l’on vient. Ce n’est pas par hasard si nous comptons de nombreuses associations culturelles et si nous accueillons un festival comme Africolor.

Pierre Mansat - En parlant de métropole tout à l’heure, je ne promouvais pas un ensemble indifférencié dont l’identité soit nivelée. Mais les dynamiques locales, qui créent un sentiment d’appartenance fort, ne doivent pas empêcher le mûrissement d’un sentiment d’appartenance à quelque chose qui est plus grand, porteur de progrès à l’échelle métropolitaine. Nous manquons de culture métropolitaine. Lors de la mise en place la conférence métropolitaine, le mot « métropolitain » était jugé trop technocratique. Cette culture manque aussi aux élus : un maire du Val-de-Marne m’a dit qu’il n’avait jamais eu l’occasion de rencontrer les édiles voisins. Cet aveu traduit la grande faiblesse du sentiment d’appartenance à la métropole. Il faut reconstruire ce sentiment, d’autant plus que les inégalités deviennent de plus en plus fortes. Il faut des politiques qui agglomèrent, des débats qui construisent une identité métropolitaine.

Projet - A quelle échelle construire une urbanité entre des populations différentes qui subissent des parcours résidentiels et professionnels qu’elles ne maîtrisent pas, pour la plupart ? Et comment coordonner les actions à ces différentes échelles ?

Didier Paillard - Il faut penser le projet de La Plaine en dynamique : un projet urbain n’est jamais fini. Les gens qui s’installent n’ont pas forcément choisi d’y vivre : ils sont parfois là par simple réalisme économique, chassés des Hauts-de-Seine ou de Paris pour pouvoir offrir une chambre à l’enfant qui arrive. Pour nous les maires, il s’agit d’accueillir leurs desiderata et d’y répondre pour leur permettre de s’attacher à La Plaine. Il y a cinq ans s’installer ici était pour eux un vrai défi. Aujourd’hui, l’offre scolaire et l’offre de transport se sont diversifiées, le maillage des équipements est plus visible. Nous développons les offres de services qui favorisent les rencontres : un marché, une médiathèque, deux nouveaux centres scolaires et un autre à venir, une offre de santé, la vie associative et sportive… Voilà le socle sur lequel on peut construire.

Pierre Mansat - On constate l’émergence de centralités fortes en dehors de Paris. Autre exemple, Boulogne est une ville en elle-même : shopping, théâtre et cinéma y préexistent… Mais il ne suffira pas de juxtaposer ces centres. Ils font partie d’un système profondément intégré : non seulement constitué d’équipements ou de réseaux techniques, mais d’échanges matériels et immatériels, de rapports entre les gens. Ce n’est donc pas seulement une question de fonctions, c’est une aussi une question d’appropriation, donc de représentations. C’est pour cela qu’il faut donner une expression démocratique à cette échelle. Or l’intercommunalité souffre d’un grave déficit démocratique. Les politiques qui y sont décidées ne créent pas forcément de sentiment d’appartenance. Je crois qu’il y a là un sujet très politique : laissera-t-on l’échelle métropolitaine être seulement une question de gouvernance et pas une question démocratique ?

Pascal Beaudet - La question est centrale, mais ne peut pas être résolue dans une seule structure, aussi souple soit-elle. Elle doit demeurer à taille humaine. Il vaut mieux s’appuyer sur les intercommunalités existantes. Seule une confédération peut défendre les intérêts locaux comme ceux de la métropole. Regardez problème de la péréquation financière. C’était un sujet tabou aux premières conférences métropolitaines. Bertrand Delanoë déclarait, lors d’un de ces séminaires à Vincennes : « Je suis prêt à jouer la péréquation financière, si les Hauts-de-Seine la jouent ». Nous attendons impatiemment : en 2006, avec 73 000 habitants, Aubervilliers est toujours subventionné sur la base des 63 000 habitants qu’elle comptait en 1999. Nous devons ouvrir des écoles sans les subventions correspondantes ! Le problème est le même pour Saint-Denis qui compte maintenant 92 000 habitants. L’effet de ciseau est là : le rapport taxe professionnelle/nombre d’habitants. Pour le nombre de foyers fiscaux, Aubervilliers est la 1299e sur les 1 300 communes d’Île-de-France. Notre pays compte six millions de pauvres, mais personne ne veut savoir où ils sont !


[1] Anciennement Sonacotra

Fonctionnalit\E9 r\E9serv\E9e aux abonn\E9s