Resumé Les pôles peuvent être accrochés à une perspective territoriale mais aussi être détournés par des firmes transnationales.


Le gouvernement a décidé, en 2004, de promouvoir la création de pôles de compétitivité. Il s’agit de soutenir des projets innovants associant des entreprises, des laboratoires de recherche et des centres de formation, élaborés et conduits en partenariat par des acteurs d’une zone géographique donnée. Au départ, il était envisagé de ne sélectionner qu’une dizaine de projets. Avec 105 dossiers déposés en février 2005, le gouvernement se trouvait devant un choix politique difficile. Il a contourné le problème en retenant un grand nombre de projets : 66 (71 aujourd’hui) mais en instaurant une différenciation explicite entre les « pôles mondiaux » : six (sept aujourd’hui), les « pôles à vocation mondiale » : dix, et les pôles « nationaux » : 50 (54 aujourd’hui). Trois appels à projets par an sélectionnent les propositions des pôles jugées finançables. À l’été 2007, le gouvernement annonçait que, au total, plus de 930 millions d’euros ont été accordés aux pôles, concernant 332 projets de recherche, avec un important effet de levier : ces projets représentent une dépense en R&D d’environ 3 milliards d’euros, mobilisant 9 000 chercheurs (pour l’essentiel dans les filières TIC et multimédia, énergie, santé, biotechnologies, aéronautique et transport). Une évaluation va être lancée à l’automne 2007 pour préciser les résultats du dispositif et les conditions de sa poursuite [1].

Sortir des jugements tranchés

Si certains décideurs portent ces initiatives aux nues, pour beaucoup d’acteurs, y compris les élus locaux sollicités pour les financer, les pôles sont encore des « boîtes noires », soit qu’ils n’aient aucune réalité concrète par rapport à leurs préoccupations, soit qu’ils ne se déclinent qu’en une succession de projets réunissant chacun quelques acteurs scientifiques et industriels pour des objectifs dont le détail reste confidentiel. C’est particulièrement vrai pour les syndicalistes : exclus officiellement de la gouvernance des pôles, ils n’en savent, dans le meilleur des cas, que ce que veulent bien leur en dire leurs directions, c’est-à-dire souvent guère plus que ce qu’ils en lisent dans la presse. Ils constatent également que les pôles n’empêchent pas les réductions d’effectifs et les suppressions ou délocalisations d’activités, y compris dans les entreprises participant à ces dispositifs.

Les syndicats Cgt et Fsu de la recherche dénoncent les conséquences des pôles sur les objectifs et le fonctionnement des laboratoires : réduction des dotations budgétaires des laboratoires « hors pôles », concentration de tous les crédits et recrutements sur les seuls projets de recherche retenus, déstabilisation des équipes de recherche et accentuation des recrutements de personnels à statut précaire, effets d’aubaine pour les grandes entreprises concernées, qui ont profité de l’occasion pour bénéficier de nouvelles subventions et exonération en soumettant des projets déjà largement « dans les tuyaux ». La Cfdt juge les pôles trop nombreux pour être efficaces et insiste, comme la Cgt, sur la nécessité d’une plus grande transparence de leur fonctionnement.

Par ailleurs, le dispositif de financement a été simplifié en mars 2006 mais reste complexe [2], et nombre d’élus et de chefs d’entreprises dénoncent sa difficulté d’accès pour les Pme.

Si beaucoup de ces critiques semblent fondées, les aspects positifs de ces opérations ne peuvent être sous-estimés : on se préoccupe enfin du devenir de l’industrie, longtemps considérée comme dépassée dans une société de la connaissance et de l’information ; le nombre important de dossiers déposés en 2005 exprime le dynamisme des acteurs locaux impliqués, capables de s’entendre sur des projets, projets dont la plupart ont une grande portée en matière économique, sociale, sociétale ou environnementale (dispositifs de maintien à domicile des personnes âgées, nouveaux vaccins pour lutter contre les pandémies, traitement des déchets nucléaires, chimie « propre », énergies renouvelables…). Ces initiatives demandent donc une analyse approfondie et nuancée, pour mieux appréhender leurs logiques ambivalentes, voire contradictoires.

L’intérêt de distinguer des logiques « pures » antagoniques

Nous partirons d’une constatation : cette politique marque une rupture explicite avec les principes républicains de développement équilibré du territoire national [3], en concentrant les financements publics sur quelques pôles et sur quelques projets aptes à conforter les acteurs les plus performants dans la compétition mondiale [4]. Implicitement, le gouvernement a ainsi rompu avec la politique lancée quelques années auparavant par la Datar et qui s’était traduite par la labellisation de 97 systèmes productifs locaux (Spl) en 1998, étant entendu par là une organisation productive particulière localisée sur un bassin d’emploi, qui fonctionne comme un réseau d’interdépendances entre des unités productives ayant des activités similaires ou complémentaires qui se divisent le travail [5]. Paradoxalement, il nous semble que c’est en poussant à l’extrême cette divergence, en opposant radicalement pôles de compétitivité et Spl, que nous pouvons dégager des clés de lecture qui permettent d’apprécier de façon nuancée des situations concrètes forcément loin de ce parti pris manichéen. Nous proposons de retenir les éléments suivants :

La taille des entreprises concernées. Un rapport réalisé pour la Diact [6] est explicite à ce sujet : ce qui est commun à tous les Spl est « leur capacité à renforcer la compétitivité des Pme par une mise en œuvre de comportements coopératifs entre les entreprises afin de faciliter pour elles l’accès au marché, à l’innovation, à la gestion des compétences », tandis que les pôles de compétitivité ont « une vocation clairement affichée à concentrer les ressources sur des projets de coopérations technologiques d’envergure internationale […], en nombre limité [et qui] mobilisent prioritairement des entreprises de grande taille ». Nous ajouterons que la démarche pôles rompt d’ailleurs avec la logique d’imposition d’objectifs d’intérêt public qui était celle des politiques industrielles antérieures, en donnant explicitement la main aux grandes firmes dans le pilotage de ces projets.

Le rapport à l’innovation : selon J.- L Gaffard [7], à la différence du soutien antérieur aux Spl il ne s’agit plus de favoriser « les rendements croissants associés à la spécialisation locale » mais de favoriser la production « de manière récurrente de produits nouveaux ». C’est un changement de nature de l’innovation qui se trouve ainsi accéléré : plus qu’un simple moyen de faire évoluer produits et procédés, elle devient aujourd’hui une variable stratégique pour les entreprises, une matière à valoriser en soi.

Le rapport à l’espace : pour le cabinet Ernst & Young, les projets de coopérations technologiques des pôles ont « un rayonnement au moins national dans la perspective de reconnaissance rapide au niveau international (masse critique en comparaison avec d’autres centres de recherche dans le monde) » alors que le rôle premier des Spl s’exprime « en termes d’animation de proximité […] avec une vocation régionale […], [un] ancrage territorial marqué et soutenu par les collectivités locales.

Le rapport au temps : toujours pour ce cabinet, les Spl « sont beaucoup plus orientés vers de l’applicatif et du court terme » et organisent la coopération des entreprises dans une logique plus opérationnelle [même si certains peuvent avoir des interventions plus permanentes] ». Les pôles, eux, « sont plutôt orientés vers des recherche de rupture ou d’innovations majeures engagées sur le moyen/long terme (recherche fondamentale, recherche précompétitive) ». Mais ce n’est pas, selon nous, le rapport au temps des projets qui différencie les deux dispositifs : les pôles visent souvent le très court terme (obtenir une rupture technologique en 3 ou 4 ans) et les Spl ont souvent des projets à moyen terme (recherche appliquée, offre de formation…). C’est au rapport au temps de la dynamique de partenariat qu’il faut s’intéresser : pour qu’il y ait véritablement Spl, il faut que les acteurs d’un même territoire se retrouvent sur des opérations différentes, avec une expérience renouvelée dans la durée de ces coopérations. Tandis que les pôles, au moins dans les principes qui ont présidé à leur lancement, privilégient explicitement des partenariats sur des projets limités et ont été eux-mêmes constitués (au départ en tout cas) pour une période limitée.

Le rapport au modèle d’emploi : il nous semble important de compléter cette grille de lecture par des éléments rarement évoqués et concernant le travail salarié. Au travers de plusieurs démarches de recherche-action [8] et de recherche plus académique, nous avons tenté de définir un « modèle d’emploi » qui intègre à la fois les dimensions « matérielles » du travail (place dans les processus productifs) et ses dimensions « institutionnelles » (place dans les relations professionnelles). Pour simplifier, on peut dire que dans un Spl, l’enracinement local des relations salariales peut avoir des effets pervers (enfermement dans des traditions paternalistes, plus ou moins dépassé selon le degré d’ouverture des entreprises) mais se traduit en même temps par une forte cohérence et une relative pérennité de tous les éléments du modèle d’emploi. Au contraire, dans un pôle, la logique de compétitivité joue dans le sens de la sélectivité et de la précarité des projets mis en œuvre et les compétences salariales tendent à être mobilisées dans une logique de résultats plus que de moyens, en privilégiant les aspects quantitatifs du modèle d’emploi (indicateurs de performances et de coûts) aux dépens de ses aspects qualitatifs (déploiement/renouvellement des compétences).

On aboutit donc ainsi à caractériser (méthodologiquement, rappelons-le) deux types de situations diamétralement opposées, avec, d’une part, des pôles qui intéressent des grandes firmes pour des opérations de rupture technologique, des partenariats basés sur « le temps du projet » et à visée « globale », avec un traitement éclaté du modèle d’emploi, et, d’autre part, des Spl qui intéressent des PME pour des opérations plus pragmatiques, des partenariats basés sur « le temps du territoire » et à visée « locale », avec un traitement cohérent du modèle d’emploi. Mais à cette distinction entre des positionnements « purs » nous proposons d’en ajouter une autre, entre une situation où l’essentiel de la dynamique est impulsée de l’extérieur par des politiques normatives et une situation où fonctionne une dynamique que l’on peut qualifier d’autogénérée par les acteurs du pôle ou du territoire, sachant que, là encore, dans la réalité il y a le plus souvent interaction entre les deux cas.

Le schéma ci-dessous résume cette différenciation, qui nous semble permettre non seulement de caractériser une situation donnée mais aussi, en dynamique, d’identifier les évolutions qu’elle peut connaître : on peut ainsi passer d’un Spl « décidé » par les pouvoirs publics à un Spl fonctionnant de façon autogénérée, d’un pôle de compétitivité « pur » à un pôle tendant à se rapprocher d’un Spl, etc. (le schéma Polarités de positionnement dynamique d’une situation ou d’un dispositif peut être téléchargé à la fin de cet article).

Des réalités contrastées

A partir de ces quatre cas « polaires », on peut donc tenter d’analyser la réalité nuancée de toute situation ou dispositif concret, en identifiant des différences concrètes non seulement entre eux mais aussi au sein de chacun d’entre eux, comme le montrent les quelques exemples qui suivent :

Concernant le positionnement « normatif/autogéré », dans plus d’un pôle il apparaît que les acteurs institutionnels (État, collectivités, CCI, agences de développement…) sont les véritables initiateurs d’une dynamique restant encore incertaine du côté des industriels (c’est le cas dans la mécanique – Viaméca – ou le matériel de sport – Sporaltec).

Concernant le positionnement « pôles/Spl », si les pôles les plus importants font la part belle aux groupes industriels (qui trouvent parfois l’État encore trop présent), certains autres concernent plutôt des PME, notamment s’agissant d’activités de sous-traitance. Ils se retrouvent ainsi plus proches d’une logique Spl par leur envergure scientifique limitée à la recherche appliquée et par leur envergure spatiale limitée à un territoire (Plasturgie, Arve Industries, Microtechniques…). Un certain nombre de Spl se retrouvent d’ailleurs de fait intégrés à des pôles (quand leurs acteurs n’en sont pas eux-mêmes les initiateurs), et leurs projets constituent, en général, une aide à franchir des seuils technologiques pour les entreprises locales, tel le projet du pôle Plasturgie pour améliorer l’efficacité des moules par un refroidissement plus rapide qui diminue le temps de production. Cependant, même ce type de pôle n’est pas à l’abri d’une logique sélective qui pousse à viser la « mise à niveau » de quelques PME – celles capables de « monter d’un rang » dans la cascade de sous-traitance – et non de l’ensemble du potentiel concerné.

Une question nous apparaît plus importante, celle articulant le rapport à l’innovation et à la dynamique de développement. Nous sommes persuadés de l’intérêt qu’il y a à concentrer, à un moment donné, des moyens pour faire franchir des seuils scientifiques, technologiques et/ou productifs dans des domaines donnés et sur un territoire donné. Il s’agit cependant de savoir si l’on cherche, par là, à (re)dynamiser la plus large partie du potentiel correspondant, pour obtenir des effets d’entraînement s’exprimant, y compris localement, en termes d’activités et d’emplois, ou si l’on se contente d’écrémer ce potentiel pour alimenter une stratégie mondialisée de créneaux ou de « niches », tirée par le marché et par les stratégies financières des grandes entreprises.

Le cas du pôle Minalogic (nanotechnologies et microélectronique), à Grenoble, est exemplaire de ces interrogations. Il est évident qu’il s’inscrit nettement dans la volonté de conforter le lien entre quelques grandes firmes à la recherche fondamentale, dans le but d’alimenter leur positionnement sur les marchés mondiaux. En même temps, il apparaît qu’il peut s’inscrire aussi dans la dynamique historique de cette agglomération, où se sont articulées depuis longtemps décisions nationales d’implantation de grands centres de recherche et dynamique partenariale des acteurs locaux, privés et publics. Rien n’est donc tranché, même si des décisions stratégiques récentes ne laissent pas d’inquiéter les acteurs locaux : Philips et Motorola ont prévu de mettre fin à leur partenariat avec ST Microelectronics et ce dernier s’est rapproché d’IBM, avec pour conséquence le déplacement aux États-Unis de l’ancrage en recherche fondamentale des projets. Par contre, Hewlett Packard, implanté depuis longtemps à Grenoble mais qui s’était tenu à l’écart de l’opération, vient de décider de s’impliquer dans les partenariats du pôle. Il faut donc noter que, dans ce balancement entre opposition d’intérêts et alimentation réciproque, même dans un pôle labellisé comme « mondial » comme Minalogic, plusieurs éléments gardent le jeu ouvert. C’est aussi le cas de la dynamique propre à l’équipe d’animation, qui propose la mutualisation de formations (pour le travail en salle blanche, notamment) entre les grandes firmes du pôle et d’autres entreprises locales.

Des marges de manœuvre à construire

Un des intérêts (qui n’était sans doute pas envisagé au départ) de la politique des pôles est justement, selon nous, de porter sur la scène publique la confrontation entre stratégies des multinationales et mobilisation des ressources localisées. En effet, les collectivités locales appelées à soutenir ces opérations se retrouvent devant des choix déterminants : soit elles continuent de s’inscrire dans la tendance à la dissociation et au fonctionnement parallèle grandes firmes/ressources locales, soit elles s’engagent dans un processus plus exigeant. Plusieurs régions (Nord-Pas-de-Calais, Centre, Champagne-Ardenne…) sont en train de suivre cette dernière voie, mais Rhône-Alpes est une de celles qui nous semble aller le plus loin : après avoir mis en place une commission de suivi et d’évaluation des attributions de fonds publics (ouverte aux organisations syndicales), elle a décidé la signature d’un « contrat-cadre » assortissant chaque financement de projet émanant des pôles de critères visant à obtenir des effets en termes d’association des Pme, de cohérence avec les clusters économiques et de recherche – qui fonctionnent comme des Spl – que la Région a mis en place, de développement des formations et de facilitation du dialogue social. Ces mesures ont été, par la suite, étendues à tout financement d’entreprises (y compris hors pôles) sous forme d’une « charte d’engagements réciproques ». Enfin, la Région s’est engagée dans la construction d’une « méthodologie de l’intervention publique », en envisageant, par exemple, que soit obligatoirement attribuée une part de financement de tout projet de pôle à la prise en compte de son impact sociétal et environnemental. Elle alimente actuellement cette construction au travers d’une réflexion sur les atouts et risques des nanotechnologies, qui associe non seulement les décideurs traditionnels mais aussi un échantillon de 35 citoyens. Les syndicalistes sont associés à tous ces dispositifs à partir de leur spécificité d’acteurs des modèles d’emploi, ce qui est, selon nous, une bonne façon de conforter une telle volonté de maîtrise, l’élargissement de la dynamique à l’ensemble des forces vives et le renforcement de la qualité de la gouvernance qui en résultent ne pouvant qu’être porteurs d’efficacité dans l’obtention des objectifs poursuivis.

Comme les langues d’Esope, le dispositif des pôles de compétitivité peut donc s’avérer le pire ou le meilleur, selon que les firmes transnationales en restent les acteurs déterminants ou que des politiques puissent être mises en œuvre pour obtenir son « accrochage » effectif à des dynamiques à plus forte portée en matière de développement territorial.


1 / Pour plus de précisions, voir le site web du gouvernement (pôles de compétitivité).
2 / Fonds de compétitivité des entreprises, Agence nationale de la recherche, Agence de l’innovation industrielle, Oséo (créé par fusion de la Banque des Pme et de l’Anvar)…
3 / En cela le changement d’appellation des outils gouvernementaux est significatif : en 2005, le Comité interministériel d’aménagement et de développement du territoire (Ciadt) est devenu Comité interministériel d’aménagement et de compétitivité des territoires (Ciact) ; de même, la Datar est devenue une Délégation interministérielle à l’aménagement et à la compétitivité des territoires (Diact).
4 / Selon l’Agence nationale de la recherche, en 2006, 80 % de ses financements sont allés à 20 pôles et 40 % aux trois principaux.
5 / Pour plus de précisions, voir le site web de la Diact.
6 / Cabinet Ernst & Young, « L’implication des Pme et des SPL dans les pôles de compétitivité », décembre 2005.
7 / J.- L. Gaffard, « Vers une nouvelle politique industrielle », La Lettre de l’Ofce, n° 269, 13 décembre 2005.
8 / Dans le cadre de conventions entre la Cgt et l’Ires (Institut de recherches économiques et sociales au service des organisations syndicales).



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