Grâce à la mobilisation et à la complicité d’acteurs nouveaux, Lille est passée d’une logique défensive à une perspective de développement.

Les mutations contemporaines conduisent à un nouveau dialogue des entreprises et des territoires [1]. Depuis la révolution industrielle, l’entreprise était l’acteur du développement, centre de la vie économique et sociale, lieu de pouvoir et de régulation et, même, acteur de l’aménagement spatial. Elle était lieu de la production, lieu des antagonismes et des solidarités. Quant au territoire, il n’était qu’un support de facteurs de production. Il était lieu de localisation d’activités (et de délocalisation !) selon sa « dotation de facteurs », base de la division spatiale du travail, internationale ou régionale.

Les mutations de l’économie, des communications et des techniques conduisent à modifier fondamentalement les facteurs de production de la valeur ajoutée. La production des entreprises dépend désormais des infrastructures économiques (centres de recherche et de formation, possibilités de connections, espaces publics) qui permettent la communication à la fois entre les acteurs et avec le monde [2]. Les activités ont besoin de s’enraciner dans un terreau, un milieu fécond, de s’inscrire dans une dynamique et non plus seulement sur un gisement de facteurs. Ce retour du territoire, et notamment de la ville [3], comme acteur du développement tient à l’émergence de nouveaux modèles productifs, se substituant au modèle fordiste. De nombreuses analyses tentent d’expliquer ces nouveaux modèles d’organisation spatiale de la production : la « nouvelle géographie », l’étude des districts industriels et des milieux innovateurs, la théorie institutionnelle avec ses agglomérations d’entreprises pour minimiser les coûts de transactions, la théorie de la régulation qui définit le travail métropolitain dans l’articulation des acteurs et des fonctions, dans la mise en réseaux et la gouvernance [4]. Ces analyses convergent sur de nouvelles pratiques rendant cohérentes les stratégies des entreprises et des territoires. La ville a pour rôle politique de mettre en place ces règles du jeu favorisant le partenariat entre les forces vives de la société et contribuant à l’émergence de projets.

Une illustration de ces nouvelles pratiques peut être trouvée dans la dynamique de métropolisation qui se développe à Lille depuis 1986. Cette période a su faire émerger une énergie, celle des réseaux d’acteurs, qui a permis à la société lilloise de « bifurquer » [5].

Lille et la région Nord-Pas-de-Calais connaissaient un inexorable mouvement entropique d’effondrement de leur puissance industrielle auquel voulaient répondre des politiques toujours renouvelées de reconversion à la recherche d’un équilibre perdu [6]. Le basculement d’une logique de conversion régionale en une dynamique de développement se situe en 1986 avec la signature du traité sur la réalisation du tunnel sous la Manche. Les perspectives se transforment avec ce tunnel, le Tgv qui lui est associé et la réalisation du Marché unique en 1993 : la géographie et l’histoire, l’espace et le temps se modifient et permettent à Lille de se saisir de son avenir, de s’approprier les mutations et finalement de recomposer un territoire pertinent, compris comme articulation d’acteurs, de projets et de fonctions. C’est bien une dynamique de développement qui se définit. La signature de ce traité va provoquer une bifurcation, définie par I. Prigogine [7] comme le point critique dans l’évolution d’un système, qui rend possible un nouvel état, une « structure dissipative » qui ne survit que par dissipation du flux créateur d’énergie et grâce à son maintien.

Dans ce passage qui modifie la complexité d’un système, le rôle du pouvoir politique, celui des entreprises et de la société civile sont fondamentaux. Leurs actions se manifestent aux deux niveaux du changement des comportements et de la transformation du milieu : les horizons s’élargissent, les acteurs se mobilisent, tandis que des décisions stratégiques et des investissements structurants vont créer des déséquilibres à effets d’entraînement entre villes et entre activités.

Une dynamique de déséquilibres

C’est Euralille qui porte un projet d’urbanisme mais aussi une stratégie européenne et qui mobilise 5,3 milliards de francs d’investissements (aux 2/3 privés, 1/3 publics) ; c’est la charte signée par les maires des grandes villes de la communauté urbaine, qui pose les bases de l’unité de la métropole dans la définition des « grands projets de la métropole » mis en chantier à Roubaix, Tourcoing, Roncq, Villeneuve d’Ascq et Lomme ; c’est la deuxième ligne de métro (6,8 milliards de francs), le contrat d’agglomération (près d’un milliard), la re-création d’une Agence de développement et d’urbanisme, la décision de réviser le schéma directeur de l’agglomération, la création d’une conférence permanente transfrontalière…

Dans le même temps, au niveau régional, se définissent le plan « Universités 2 000 » (2,3 milliards à l’origine), le plan d’accompagnement du tunnel qui permet la réalisation de l’A16 sur le littoral et de l’A26 vers le sud-est de la France et plusieurs plans de requalification urbaine dans les agglomérations de la région. Euralille devient le plus grand chantier d’Europe et, avec lui comme avec les autres chantiers (métro, parcs d’activités), dans toute la métropole, les grues dépassent les beffrois ; non seulement les tensions intercommunales traditionnelles se taisent dans la nouvelle perspective, mais aussi l’avenir se voit.

Un changement des perspectives

À ces transformations du milieu s’ajoutent les impulsions issues de l’informel et des énergies regroupées des acteurs, par l’implication de « marginaux » [8], ou « d’innovateurs » [9], insatisfaits de la prolongation de la crise, animés d’une volonté de faire, de l’animal spirit de Keynes. Ces personnes vont jouer un rôle clé dans la transformation des perspectives.

En 1986, une association « Tgv-gare de Lille » réunit tous les acteurs régionaux, économiques et politiques, pour obtenir que la deuxième grande infrastructure pour l’entrée de la région dans l’Europe consacre aussi le rôle de la métropole lilloise ; des entrepreneurs, convaincus de l’avenir régional, créent le Club Gagnants ; des travaux d’universitaires, géographes et économistes, sont publiés et surtout lus, qui déclinent les nouveaux enjeux européens pour la région. Dans la diversité des démarches, une méthode se met en place : diagnostic lucide de la situation, interprétation commune des enjeux, définition d’un projet urbain et de ses conditions de réalisation, mobilisation des acteurs et communication.

Sur ces bases, qui mettent en débat de nouvelles perspectives, une mobilisation s’opère autour des cercles de qualité au sein de la société Euralille et d’un club informel de décideurs de toutes origines professionnelles ou institutionnelles qui se constitue en « comité Grand Lille ». Il émet l’idée, qui pouvait sembler invraisemblable, d’une candidature lilloise aux Jeux olympiques de 2004, et cela marche. La mobilisation de tous les acteurs permet de remporter la candidature française contre Lyon et de concourir devant le Comité international olympique. Même si l’aventure se termine là, elle apparaît néanmoins très positive par le gain de notoriété internationale pour Lille, par l’expérience acquise dans le partenariat et l’ingénierie de projet et surtout par le seuil psychologique franchi dans les mentalités grâce à l’appropriation des nouvelles perspectives, notamment par la jeunesse mobilisée dans l’aventure : comme l’a dit Pierre Mauroy au retour du Cio, « la reconversion est finie ». L’avenir a été saisi dans les comportements, après l’avoir été dans les chantiers, et le monde l’a perçu.

Cette période a su faire émerger une énergie, celle des réseaux d’acteurs, qui a permis à la société lilloise de se réorganiser à un niveau plus complexe, en dissipant cette dynamique de la complicité propre à toutes les minorités entreprenantes, ces « déviants » qui, dans toutes les phases historiques de développement, savent « rendre l’utopie consommable et faire de l’espoir un profit » [10]. A Lille, cette énergie s’est construite peu à peu par la rencontre de personnes d’origines diverses mais toutes insatisfaites de l’évolution, de la morosité ou même du désarroi engendré par une reconversion toujours inachevée mais, en même temps, conscientes des mutations en cours et percevant les potentialités de celles-ci : des entrepreneurs convaincus des enjeux européens et de la nécessité de l’intelligence stratégique, des financiers sachant distinguer le venture du risque, des scientifiques porteurs des innovations technologiques ou des mutations économiques et géographiques, des syndicalistes recherchant de nouvelles perspectives, des fonctionnaires de l’État ou des collectivités territoriales impatients de nouveaux modes d’intervention publique, des responsables associatifs exprimant les richesses des expérimentations sociétales, des communicants sachant exprimer les attentes citoyennes…

Ces personnalités ont d’abord eu le plaisir de se retrouver hors des cadres institutionnels lors de rencontres informelles où elles ont échangé leurs analyses et leurs attentes ; elles se trouvaient aussi honorées en ayant le sentiment de participer à de grandes réalisations comme Euralille ou à la construction commune de projets pour la Métropole. Il était clairement de l’intérêt des initiateurs d’héberger le matin ou le soir ces moments de créativité : qu’il s’agisse de Jean-Paul Baïetto, directeur d’Euralille, qui, disait-il, « faisait son miel » de ces rencontres, ou de la Maison des Professions (devenue Entreprises et Cités) qui dynamisait en retour ses pôles professionnels. Mais aussi, cette créativité pouvait se diffuser dans les différents milieux d’origine, universités, structures patronales ou syndicales, institutions publiques… Elle était enfin relayée auprès des décideurs et notamment de Pierre Mauroy, président de la Communauté urbaine, par le directeur de l’Agence de développement et d’urbanisme et le directeur d’Euralille. Ceux-ci ont eu une influence directe sur l’engagement des collectivités dans l’aventure olympique, sur la dynamisation des relations entre Lille et Bruxelles, sur la définition de la stratégie déclinée dans le Schéma directeur de développement et d’urbanisme, sur le développement des relations transfrontalières et, au total, sur une nouvelle dynamique politique et économique dans la Métropole lilloise.

Le succès est mesurable désormais par la transformation urbaine de Lille et par les nouvelles activités émergentes [11]. Pour en rester à la période de réalisation d’Euralille jusqu’à fin 1999, 6 000 emplois ont été créés uniquement sur le pôle d’activité, le nouveau quartier est habité, et le marché lillois des bureaux, après la crise, s’est positionné en 1998 et 1999 comme le second marché après Lyon, avec 110 000 m2 de transactions par an. De nouvelles activités ont effectivement émergé dans la métropole, en services supérieurs aux entreprises, en graphisme et activités informatiques et électroniques, en biologie-santé à Eurasanté et dans les éco-entreprises. Si le taux de chômage n’a pas changé significativement dans la région, c’est que les pertes d’emploi restaient sévères dans d’autres activités traditionnelles comme le textile ou la sidérurgie. Au moins, le collapsus économique n’a pas eu lieu [12] ! Depuis lors, de nouveaux programmes sont réalisés, outre Euralille2, à Eurasanté, au parc technologique et scientifique de la Haute Borne, à Euratechnologie pour les activités informatiques et de communication, et maintenant à l’Union entre Roubaix et Tourcoing. La dynamique créée se poursuit grâce à cette alchimie de la passion et de la raison, de la créativité et de la rigueur qui a su attirer l’adhésion.

Mais une énergie vulnérable

Par définition, cette bifurcation est fragile et cette énergie de l’informel est vulnérable ; elle se nourrit de sa dissipation et doit donc aussi être toujours renouvelée, c’est-à-dire à la fois toujours soutenue et intermédiée auprès des décideurs et, en même temps, trouver des terrains d’expansion.

La source de l’énergie développée par la rencontre des acteurs se trouve dans des approches transversales, des attitudes décloisonnées, des analyses remises en cause. Or le risque est grand de répéter ce qui a été dit dans d’autres circonstances et devient vérité immuable dans un décor familier de réunions, créatives au départ, mais qui peuvent devenir de simples rencontres d’information et d’autosatisfaction. L’enthousiasme est difficile à tenir dans la durée. La difficulté pour une démarche informelle est de savoir trouver d’autres formes, surtout quand les chantiers se multiplient du fait même de la dynamique créée et alors que les difficultés économiques et sociales se maintiennent : taux de chômage et d’exclusion, morbidité, pollution, autant de sources de tensions sinon de contradictions dans les esprits comme dans les politiques publiques.

De fait, de nouveaux chantiers se sont ouverts mais dans des démarches plus formelles comme l’adoption du Schéma directeur, l’élaboration du Schéma régional d’aménagement et de développement du territoire, la participation au Conseil de développement de la Communauté urbaine. De même, la dimension régionale de la métropolisation, complexe du fait de la réalité transfrontalière, s’est imposée ou, du moins, a imposé réflexions et débats politiques. Une longue démarche de partenariat avec les territoires belges voisins a permis la récente création d’un District européen. Mais aussi, est apparue une réalité paradoxale qui fait de la métropolisation un facteur à la fois de réorganisation du territoire régional et de désorganisation (perçue comme « métrospoliation »). Les autres territoires régionaux se sont recomposés et ont redécouvert leurs ressources locales pour définir aussi des stratégies. Des partenariats ont pu être mis en œuvre, notamment avec l’ancien bassin minier, et la société civile a su proposer des rencontres utiles et initier des démarches originales. Les acteurs institutionnels et informels se sont saisis efficacement du problème du déficit en création d’entreprises. Une démarche partenariale entre le Conseil régional, les collectivités, la chambre de commerce et le club Créativ’Valley a permis de tenir récemment le Forum « Life ».

Dans le domaine culturel, l’initiative de présenter la candidature de Lille comme capitale européenne de la culture en 2004 est reprise par Martine Aubry, Maire de Lille, dans le cadre d’une politique culturelle, partie essentielle d’un projet urbain « nouvel art de ville ». Le succès de l’opération tient au réel soutien des entreprises régionales qui ont fourni un appui inégalé dans les autres villes européennes et permis une réalisation financièrement équilibrée. Mais aussi, cette aventure l’a montré, l’événement attractif compte moins que le fait qu’il exprime une réalité, un savoir-faire ou une politique.

Pourtant, la tentation est grande de croire que le marketing territorial est condition de l’attractivité. S’il est vrai que les activités économiques recherchent des « terreaux locaux », le partenariat stratégique entre entreprises et territoire doit porter sur les facteurs déterminants de la production – formation, recherche, qualité de l’espace –, et non seulement sur les événements susceptibles d’attirer l’attention. Les actions sur ces nouveaux facteurs ne peuvent être laissées à la seule charge des collectivités territoriales. Il y a là un domaine d’investissement pour les entreprises.

La bifurcation qu’a connue Lille n’est pas due uniquement à l’énergie de l’informel mais aussi à des investissements importants. C’est désormais l’enjeu que de mobiliser à nouveau ces énergies pour investir de nouveaux domaines comme la recherche (domaine dans lequel la région est particulièrement faible) et les nouvelles activités non seulement technologiques mais aussi en réponse aux besoins sociaux, comme les services à la personne. Les besoins de l’aide à domicile, de l’assistance, des loisirs et de la culture, de l’environnement, peuvent être à l’origine d’activités productives et de véritables marchés. Comme le rappelait Paul Ricœur [13], la Cité est fragile, fondamentalement périssable sans le soutien d’une volonté de vivre ensemble, d’une conscience de la responsabilité. C’est désormais de la responsabilité des démarches informelles qu’a connues Lille de proposer des solutions innovantes dans ces domaines.


1 / Loïc Bouvard et Pierre Calame, Le Dialogue des entreprises et du territoire, éd. FPH, 1988
2 / Alain Rallet, Economie industrielle, économie spatiale, Economica, 1995, et Laurent Davezies, « L’intégration contrariée de l’espace dans la théorie économique », Courrier du Cnrs n°81, 1994
3 / Retour au rôle de la ville dans les sociétés avant la révolution industrielle : cf. Fernand Braudel, La Méditerranée à l’époque de Philippe II, A. Colin, t. 2, p. 286.
4 / Voir les contributions des principaux auteurs dans Georges Benko et Alain Lipietz, Les Régions qui gagnent, 1992 et La Richesse des régions : la nouvelle géographie socio-économique, Puf, 2000.
5 / Didier Paris et Jean-François Stevens , Lille et sa région urbaine : la bifurcation métropolitaine, L’Harmattan, 2000
6 / Didier Paris , La Mutation inachevée, L’Harmattan, 1993
7 / Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, La nouvelle Alliance : métamorphose de la science, Gallimard, 1996.
8 / Jacques Austruy, Le Scandale du développement, éd. Marcel Rivière, 1965.
9 / Everett Hagen, Structures sociales et croissance économique, éd. Internationales, 1970.
10 / Jacques Austruy , op. cit. p. 170.
11 / Didier Paris et Jean-François Stevens , op.cit.
12 / Pierre Veltz et Laurent Davezies, Le grand tournant - Nord-Pas-de-Calais 1975-2005, éd. de L’Aube-Nord, 2004.
13 / Paul Ricœur, se référant à Hannah Arendt, dans un entretien au Monde, 29 octobre 1991.



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