L’obligation de penser un futur viable et vivable est une des plus urgentes obligations. Elle est surtout une question de démocratie.

Le terme « Changement global », traduction littérale du terme anglais global change, n’est pas encore très utilisé dans la presse, mais il l’est dans la littérature scientifique. On pourrait dire changement planétaire mais en incluant dans le concept le changement des sociétés à travers le processus de mondialisation. Il est en effet important d’inclure dans un même concept les changements de la biosphère (comme le changement climatique) et les changements des sociétés. Ce changement global est hélas porteur de menaces. Les réponses se résument dans le concept de développement durable. Ainsi l’un et l’autre concept se répondent-ils.

La presse, a contrario, parle beaucoup de développement durable. C’est l’irruption dans l’opinion publique et dans le monde politique du thème de l’effet de serre qui en est sans doute la cause. Le rapport de N. Stern [1] y est pour beaucoup : il chiffre le coût abyssal de l’inaction en matière de changement climatique. Mais ce que l’on qualifie (du côté de l’analyse) de changement global et son symétrique (du côté de l’action), de développement durable, vont bien au-delà de l’effet de serre. Il faut aller beaucoup plus loin dans l’analyse des changements potentiels du monde, et nous interroger sur la manière dont les sociétés devront faire face à ces changements.

Les données du changement global

On tend souvent à voir les problèmes environnementaux comme une addition de processus : le changement climatique, l’érosion de la diversité biologique, les pénuries d’eau… En réalité, ces problèmes sont profondément reliés les uns aux autres et en partie liés à la progression du nombre de personnes sur la planète. Cette progression très rapide depuis un siècle entraîne un accroissement des besoins de toutes natures. L’accroissement des besoins alimentaires se traduit par l’extension des surfaces cultivées au détriment des forêts et contribue à l’assèchement des écosystèmes. L’augmentation de l’irrigation diminue aussi les disponibilités en eau. L’extension des surfaces cultivées bouleverse les écosystèmes et réduit le nombre des espèces vivantes. Par ailleurs, l’accroissement des besoins contribue à utiliser jusqu’à leurs limites les réserves d’énergies fossiles. La consommation de ces énergies contribue à émettre des gaz à effet de serre qui devraient modifier en profondeur le climat c’est-à-dire le niveau et la distribution géographique des pluies et des températures, donc des ressources agricoles sur la planète. Toutes les activités agricoles, industrielles et énergétiques produisent de très nombreuses molécules dont beaucoup peuvent se révéler polluantes au fur et à mesure que l’on en évaluera les conséquences, certaines étant toxiques - on le sait déjà. Enfin, ces activités peuvent provoquer des risques technologiques dont les sociétés ont de plus en plus peur. Ce résumé, quoique très rapide et incomplet, donne une idée de l’aspect systémique des conséquences écologiques et environnementales de la progression des sociétés humaines. On n’insiste pas assez sur cet aspect systémique. Les grands rapports internationaux, par exemple ceux du GIEC [2], ceux du MEA [3], sont sectoriels et traitent d’un aspect particulier du grand tout. Il y a encore peu de travaux intégratifs à l’échelle de la planète entière.

Mais l’intégration des problématiques ne s’arrête pas à l’écologie et à l’environnement. Il faut y inclure les changements dans l’ordre économique et social. La progression de la population planétaire sur des espaces très différenciés du point de vue des ressources amène naturellement à faire commercer les régions déficitaires en certains produits avec celles excédentaires, à déployer peu à peu une économie d’échange mondialisée, à augmenter fortement les transports, la consommation en énergie et donc les effets sur le climat. Simultanément, la généralisation des transports provoque de nouveaux risques de dissémination de maladies.

Les échanges évoluent cependant selon un mouvement historique de balancier entre une tendance à l’intégration économique dans des cadres territoriaux protégés, et une tendance à l’ouverture vers de plus grands espaces jusqu’à l’espace mondial. L’accélération de la croissance économique qui résulte de l’intégration mondiale est captée de manière différente par les pays compétiteurs : à chaque époque arrive une nouvelle catégorie de pays que l’on qualifie d’émergents. Cette croissance, comme actuellement celle de la Chine, crée un surcroît de demande mondiale alors que l’offre réagit plus lentement. Ainsi, l’utilisation de l’espace agricole pour produire des biocarburants crée ipso facto une concurrence entre produits alimentaires et énergétiques et une nouvelle rareté de la terre. Ces nouvelles raretés [4] devraient à leur tour peser sur les prix mondiaux.

L’extension internationale des mécanismes de dérégulation a permis la montée en puissance de nouveaux géants économiques mais a aussi contribué à créer plus d’instabilité des prix et des revenus pour les producteurs en début de chaîne, toujours les plus mal rémunérés. La concurrence entre monnaies et les politiques budgétaires et commerciales des États ainsi que le comportement défectueux des systèmes financiers régionaux ont déjà provoqué des crises financières (en 1996 en Asie). La concurrence internationale pour les marchés s’est aiguisée et la négociation multilatérale dans le cadre de l’Omc a progressé difficilement : comment concilier les intérêts de chacun dans un cadre de fair trade qui oppose en réalité des concurrents très inégaux ? Les uns bénéficient des avantages de leur puissance technologique, d’autres du faible coût du travail en sous-payant leur main-d’œuvre, d’autres de bas coûts de production en dilapidant leur capital écologique pour exporter à tout prix, d’autres enfin de moyens financiers pour subventionner leurs exportations. Dans ce jeu mondial d’aujourd’hui, ceux qui perdent le plus reculent dans la pauvreté ou n’en sortent pas. Cette mécanique générale peut provoquer des frustrations sociales mais aussi culturelles, qui peuvent aller jusqu’à une véritable fascination ou détestation pour les sociétés « du haut » menant au découragement, au désir de migration, voire au terrorisme. Dans les interstices de cette économie mondiale se glisse le commerce illicite de la drogue et des armes, alimenté par des groupes puissants échappant au contrôle des États.

Ce panorama, sommaire, veut simplement offrir une idée de ce que pourrait être une vue macroscopique des interactions entre écologie, environnement, économie, société et culture, sans oublier la traduction de ces interactions dans le domaine militaire.

Où mène le changement global ?

La conjonction des phénomènes en cours sur la planète est sur une pente dangereuse. Le changement climatique fonctionne comme une des premières alertes générales. La pauvreté devrait en être une aussi, mais la communauté internationale s’est habituée à son existence. Pour l’avenir planétaire, les risques sont aussi importants dans le domaine de la biodiversité, des maladies émergentes, des pollutions diverses, etc.

Une réelle mobilisation scientifique se manifeste pour calculer les risques tendanciels et explorer des scénarios différenciés. Les premiers, imaginés dans le cadre du changement climatique, ont ensuite inspiré les rédacteurs du Millenium Ecosystem Assessment ainsi que ceux qui ont travaillé sur l’avenir des systèmes agricoles et d’utilisation des ressources alimentaires [5]. Foncièrement, ces scénarios sont bâtis sur deux critères. Le premier est celui de l’ouverture ou de la fermeture des politiques nationales : l’ensemble des pays du monde réagira ou bien dans une optique d’ouverture internationale, d’intégration et de coopération, ou bien dans la dispersion, dans la division des stratégies par régions et le repli sur les espaces locaux. Le deuxième critère est celui de la continuité ou de la rupture : ou bien les sociétés seront peu réactives, tardant avant d’agir, et le système global continuera de se détériorer, ou bien elles reconnaîtront l’urgence des échéances. La combinaison des possibles peut donner des mondes très différenciés : « orchestration globale » de l’évolution, recherche d’intégration autour de nouvelles technologies-solutions, ou au contraire repli, chaque pays ou région devant trouver des solutions locales mettant l’État en première ligne de responsabilité avec le risque, dans certains cas, de dérapage vers des voies autoritaires… Coopérer ou se replier et, d’autre part, continuer le cours habituel des choses ou engager des ruptures en particulier dans les technologies et le management politique des sociétés.

L’avenir empruntera sans doute un peu aux quatre tendances à un moment ou l’autre. Ainsi, on peut imaginer qu’après une période d’attentisme mutuel, les pays émergents refusant d’entrer dans des accords internationaux au motif que les maux de la planète ont été historiquement provoqués par les pays riches, et les pays riches divergeant sur l’intensité de l’effort à produire, une succession de catastrophes systémiques [6] et la perspective des énormes coûts de l’inaction amèneraient à développer des coopérations internationales plus efficaces et à financer massivement de nouvelles vagues de technologie. On peut aussi imaginer des allers et retours entre coopération mondiale et repli nationaliste, entre élargissement des mécanismes de marché avec des règles équitables et repli protectionniste, entre confiance dans le futur et peur. Ce qui serait nouveau serait l’accélération des oscillations et des questionnements face à l’urgence des réponses à apporter. Au centre de tous ces scénarios demeure une interrogation lancinante : quelle est la capacité des sociétés à gérer le système global ? C’est la question centrale du développement durable.

Quelle gouvernance pour le développement durable ?

Le développement durable, c’est en effet la capacité pour les sociétés d’orienter les évolutions du système global de manière à assurer un futur acceptable. Il s’agit de faire en sorte que ce qui est proposé soit acceptable d’abord pour les deux générations suivantes car elles seront aux commandes des sociétés à l’horizon 2050-2070. À cette époque qui est à portée de vue, la population mondiale devrait plafonner, et l’on devrait avoir un premier palier de stabilisation des relations entre l’humanité et son substrat planétaire. Cette relation de proximité temporelle entre les trois générations concernées pour passer, dans de bonnes conditions, le cap de la moitié du siècle, peut éviter la dilution de la solidarité entre les générations (chacun peut en effet incarner cette solidarité dans sa famille et son voisinage). Le terme de « générations futures » contribue, lui, à cette dilution car il ne fixe pas de jalons temporels.

Notre enjeu est donc de faire en sorte que le monde – la nature et les sociétés – reste viable et vivable d’abord à l’horizon des cinq décennies qui viennent. Rester viable, signifie de conserver une trajectoire qui reste dans les limites écologiques, environnementales, économiques, sociales, culturelles et militaires à ne pas dépasser, faute d’entrer dans un cycle de dégradation irréversible. Il s’agit de maîtriser une évolution risquée, de conduire les changements nécessaires en les maintenant en permanence sur un chemin qui limite les risques dans le présent et dans leur projection future.

Cette obligation vitale requiert l’exercice permanent d’une prospective attentive, de manière à déterminer le cap des choix. Il faudra bien inventer une nouvelle forme de planification. C’est déjà ce que l’on observe à travers le protocole de Kyoto [7] qui fixe des objectifs à atteindre aux différentes parties prenantes engagées volontairement. La planification ne serait plus un mécanisme bureaucratique d’État mais plutôt un signal pour les comportements collectifs, individuels et les marchés ; le même protocole de Kyoto, par exemple, apparaît dans ce sens comme un possible précurseur car ses mécanismes de marché sont contenus par des objectifs de réduction des émissions des gaz à effet de serre. La flexibilité qui caractérise le marché peut ainsi être mise au service d’un plan supérieur et d’intérêt public.

Mais les mécanismes de marché restent aussi un levier international puissant de changement des comportements et des systèmes sociaux. Les moyens d’action des États sont plus faibles : beaucoup ont une organisation déficiente et collectivement, ils ont beaucoup de difficultés à s’entendre sur des règles et des politiques communes. La litanie le montre des sommets internationaux où l’on accouche de demi-mesures pour le développement durable [8]. Les normes de production et les labels certifiés, élaborés sous l’impulsion des demandes des consommateurs, donnent des limites aux marchés tout en leur laissant leur efficacité. Par exemple, dans le domaine alimentaire, la législation, la réglementation, les indications géographiques, les labels, les tables rondes entre entreprises et parties prenantes pour définir des codes de conduite encadrent le marché et améliorent la sécurité et la qualité des aliments [9]. L’émergence du commerce équitable et des contrats de qualité liant tous les acteurs d’un même circuit de production peut aller dans le même sens. D’une manière plus générale, la notion de développement durable nécessite une coopération efficace entre public et privé.

L’entrepreneur peut, dans un tel contexte, jouer un rôle indispensable. À la condition que l’esprit entrepreneurial puisse vraiment s’exprimer. La concentration du pouvoir économique et donc stratégique dans de très grandes entreprises ne facilite pas l’anticipation nécessaire pour résoudre les grands problèmes de la planète. Car les entreprises ne s’engagent dans les nouveaux marchés environnementaux que lorsque ceux-ci atteignent un niveau suffisant de développement et de maturité. Les très grandes entreprises de l’énergie ont très rarement anticipé l’arrivée des énergies nouvelles, tout comme les firmes de l’automobile les économies d’énergie. Les besoins sont pourtant importants, par exemple, le recyclage des déchets urbains, la substitution aux pesticides dangereux, la définition des plantes du futur adaptées à la production d’énergie, la mise au pont de techniques d’habitat économes en énergie, l’amélioration des services aux personnes, l’amélioration des capacités d’apprentissage tout au long de la vie, et bien d’autres domaines qui requièrent invention, initiative et audace technologique et institutionnelle, et donc de vrais espaces d’initiative. L’État sait rarement faire preuve de telles qualités et ne peut prétendre innover aussi efficacement que l’entrepreneur, entrepreneur privé ou associatif ou encore collectivité locale. Entreprendre peut devenir un des grands traits de l’état d’esprit du développement durable.

Il reste que l’État joue un rôle irremplaçable dans la formation d’un état d’esprit en faveur du développement durable, en particulier chez les générations actuelles et futures. Il reste en effet le lieu principal de partage des décisions collectives stratégiques engageant l’avenir. Et pour prendre les décisions audacieuses, il doit contribuer à l’avènement d’une société avertie où l’information est plus pertinente, plus réflexive et plus formatrice. Prendre conscience des dangers où nous mène l’inertie des comportements individuels et collectifs est un préalable au changement. Cela demande plus que ce qu’offrent aujourd’hui les chaînes d’information publiques et privées. Elles contribuent trop souvent à transformer les enjeux du futur en nouvelles peurs anxiogènes et sont porteuses de raisonnements simplificateurs exprimés en quelques secondes, en contradiction avec un esprit d’apprentissage et de réflexion. La science, qui devrait apparaître dans ce contexte comme une voie de solution n’est quelquefois présentée par les médias que comme une des causes des menaces futures. Les sociétés ont un besoin urgent d’une éthique de l’information et de la formation qui sache lier les problèmes posés avec la recherche positive de solutions. Le développement durable demande avant tout la responsabilisation des personnes et la formation de leur jugement. L’institution scolaire n’est certes pas configurée dans ce sens ! Outre la formation du jugement, l’accélération de la science et de la technologie demande l’établissement d’un processus d’apprentissage permanent. Une des clés des sociétés du futur, dans leur fonction d’adaptation aux changements rapides, est de savoir apprendre et de savoir changer.

Enfin, la plus grande des questions du développement durable est sans doute celle de la démocratie. La démocratie ne facilite pas l’audace des changements à entreprendre. Les élus ont des horizons de temps de responsabilité limités. Rares sont ceux qui cherchent à représenter de manière systématique l’intérêt des générations futures, ou bien même souvent l’intérêt des « sans voix » et des perdants du système global. La démocratie est pourtant le moyen principal par lequel se prendront les décisions définissant un avenir viable. Mais sa fonction principale est peut-être moins en effet d’assurer la représentativité des idées, que de permettre la délibération, c’est-à-dire, comme l’affirme Amartya Sen [10], de faciliter l’échange des opinions et les discussions sur les questions clés. C’est le débat, bien informé et organisé dans un cadre pluraliste, qui est la meilleure garantie pour assurer la justesse des décisions engageant l’avenir.

Évidemment, ce ne sont là que quelques conjectures exprimant rapidement ce qu’inspire une prospective du changement global. Elles ne font aujourd’hui l’objet que de rares travaux, principalement de la part de philosophes. L’obligation de définir un futur viable et vivable est sans doute une des plus ardentes et urgentes obligations des chercheurs et des politiques dans les temps qui viennent.


1 / . Voir Michel Griffon à propos de Nicolas Stern, Rapport sur l’économie du changement climatique, Projet 297, mars 2007.
2 / . Groupe international d’étude du climat ou IPCC (International Panel on Climate Change)
3 / . Millenium Ecosystem Assessment (Evaluation millénaire des écosystèmes). Rapport disponible sur internet.
4 / . Nouvelle rareté mise en lumière par le Cercle des économistes à Aix en Provence en juillet 2006 : 6e édition du Cercle des économistes, Eric Orsenna, Un monde de ressources rares, 2006.
5 / . IAASTD International Assessment of Agricultural Science and Technology for Development.
6 / . Par exemple, une succession sécheresse, pénurie d’eau, arrêt des centrales nucléaires faute d’eau pour le refroidissement, ruptures d’approvisionnement en électricité…
7 / . Voir Michel Griffon et Jean-Charles Hourcade, « Les biens publics dans la confrontation Nord Sud », Projet 270, été 2002.
8 / . Effet de serre, biodiversité, défense des espèces en voie de disparition, déforestation, eaux internationales, commerce mondial, migrations, sécurité alimentaire, réduction de la pauvreté, etc.
9 / . Démeter 2007, D. Holt, T.Reid, L. Bush, Les normes en agriculture : du droit positif à l’Etat évaluateur et auditeur, 2006.
10 / . Amartya Sen, La démocratie des autres, Payot et Rivages éd., 2006.



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