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Les violences ont donné à voir les tensions et les transformations à l’œuvre dans les quartiers. Elles ont eu une portée politique.

Les émeutes survenues à l’automne 2005 ont constitué un phénomène inédit à bien des égards. Pendant près de trois semaines, elles ont focalisé l’attention collective non seulement en France mais dans le monde occidental. À ces événements a succédé quelques mois plus tard une forte mobilisation collective contre le Contrat première embauche. Mesure phare du Plan d’égalité des chances censé répondre à la « crise dans les banlieues », elle a conduit à mobiliser dans une belle unanimité retrouvée lycéens, étudiants, salariés et syndicats, jusqu’à son retrait par le gouvernement.

Une fois l’émotion passée, l’ordre restauré, les appels lancés à s’inscrire sur les listes électorales, les cours reprenant, que s’est-il passé ? Les questions posées par ces actions collectives regroupant des jeunesses si éloignées (par leurs conditions et lieux de vie) et pourtant si proches (par leur culture spécifique et l’absence de perspectives d’avenir) se sont dissipées. Les débats, initiatives et publications se sont certes multipliés pour aider à comprendre les significations de cette séquence historique singulière. On a rappelé les effets sociaux du chômage de masse des jeunes et des discriminations de toute sorte, le racisme, les violences policières, la dérive des cités ghettos… En vain : cette mobilisation intellectuelle est restée largement inaudible. Dans ce que l’on appelle désormais sans autre précision les « quartiers », rien n’a changé (ou si peu). De même, les incertitudes produites par la nouvelle donne de la massification de l’enseignement supérieur et la perspective de ses diplômés de rejoindre les rangs des salariés précaires ont été reléguées au second plan. Étrangement, la campagne présidentielle qui a occupé le devant de la scène a été rarement l’occasion d’un rappel de ces phénomènes.

Or, face à l’oubli, il importe de revenir sur ces « nuits d’émeutes » pour les comprendre, notamment du point de vue de ceux qui en auront été les principaux acteurs. Car si elles ont fait événement, c’est en ceci qu’elles ont cristallisé un ensemble d’enjeux de société et de processus sociaux en contribuant à les donner à voir. Loin de s’inscrire dans le script des « problèmes des banlieues » qui défrayent la chronique depuis près de vingt-cinq ans, il me semble qu’elles prennent sens au regard des métamorphoses des quartiers populaires observées lors de ces dix dernières années.

Un phénomène inédit

Comment comprendre ce qui s’est passé ? Dépassant la dimension locale habituelle, la caractéristique majeure de cette vague de violences collectives – y compris en Europe – aura été sa dimension nationale [1]. Tout s’est passé comme si le décès des jeunes adolescents avait été la « goutte d’eau qui faisait déborder le vase », engendrant un vaste mouvement de solidarité générationnelle et territoriale. Trop, c’est trop !

Une autre particularité a été ensuite l’emballement médiatique qu’elle a suscité, de la part des chaînes de télévision comme de la presse écrite et du net. Les images spectaculaires de voitures brûlées ont circulé en boucle, éclipsant le reste de l’actualité pendant trois semaines pour susciter des réactions diverses, parfois dramatisantes, à l’instar de ces images d’une télévision américaine présentant la France « à feu et à sang », « au bord de la guerre civile ». Les médias ont-ils fait l’émeute ? Certains l’ont affirmé, reprenant à leur actif la vieille thèse de la contagion mimétique et les innombrables métaphores faisant passer une révolte pour une histoire naturelle.

À ce mélange indissociable de réalités matérielles et de représentations médiatiques, il convient d’ajouter un troisième facteur : la tournure clairement politique de ces nuits de novembre. La communication politique du gouvernement a joué un rôle non négligeable dans la diffusion du phénomène, oscillant fortement, passés les premiers jours, entre calomnie et désinformation. La gestion de la crise, dans son double registre de fermeté (« les actes de vandalisme seront punis sévèrement ») et de démagogie (« trouver des solutions aux problèmes des banlieues ») a contribué à « jeter de l’huile sur le feu », alimentant le ressentiment des populations des quartiers et l’envie d’en découdre des plus jeunes.

Enfin, on a assisté à une « intense mobilisation interprétative » [2]. La production de discours pour éclairer ce qui s’est passé aura été remarquable et diverse. On s’est empressé de proposer de ces nuits de novembre une analyse causale, à partir d’explications et d’interprétations aussi nombreuses que tranchées. Pourtant, il faut bien le constater, cette production de discours, au moins dans un premier temps, s’est peu appuyée sur des données robustes et de première main (enquêtes de terrains, entretiens avec des « jeunes émeutiers » ou autres acteurs…). Or il ne s’est pas passé partout la même chose.

La diversité des lectures sociologiques

Plusieurs lectures sociologiques de ces événements sont évidemment possibles, qui s’inscrivent dans diverses causes (lointaines ou profondes, circonstanciées, immédiates). Il est possible de mettre l’accent sur les dimensions structurelles, en commençant par souligner les effets sociaux des processus de vulnérabilité de masse [3] sur fond de discriminations ethniques à l’embauche et de racialisation [4]. Ces processus affectent en particulier les jeunes des cités issus de l’immigration (surtout maghrébine et subsaharienne). Ajoutés au cycle de provocations réciproques entre forces de l’ordre et jeunes, ils constituent une sorte de terreau sociologique qui explique pourquoi, à un certain moment, l’incident fait émeute. Plus que d’en rester au « symptôme » ou au « signe » d’autre chose, il s’agit de mettre à jour la tension entre les « structures propices » à la coagulation de ce qui, quoique prévisible, reste un « accident » [5]. Car l’émeute possède aussi sa logique propre [6]. Dans ce sens, c’est d’elle qu’il faut partir pour éclairer l’ordinaire de la vie sociale dans les cités dégradées, le climat de tensions qui y règne, les phénomènes qui l’alimentent plutôt que l’inverse, en considérant le point de vue (et la parole) des acteurs. Cela étant dit, un autre facteur est fondamental, qui concerne l’action publique : la structuration des politiques publiques et les à-coups qu’elles connaissent, leur déclinaison au sein de configurations socio-urbaines multiples. On a ainsi assisté à un désengagement de l’État dans certains domaines (par exemple, les emplois jeunes ou la réduction des subventions aux associations, en particulier en Seine-Saint-Denis), ainsi qu’à la mise en œuvre du programme de rénovation urbaine. Plus conjoncturels, ces facteurs ont largement contribué à déstabiliser les quartiers d’habitat social et leurs populations.

Les dimensions politiques en question

J’ai défendu, pour ma part et avec quelques autres, la thèse selon laquelle on ne pouvait pas comprendre le sens de ces émeutes sans prendre en compte leurs dimensions politiques [7]. On a assisté à un double phénomène de dépolitisation/repolitisation, par le haut et par le bas.

D’un côté, le maintien de l’ordre public a toujours une dimension politique qui conduit à dépolitiser la colère légitime de ceux qui occupent la rue, en la disqualifiant. Mais ici, c’est plus encore la gestion de la « crise » par le gouvernement qui a contribué à donner aux émeutes une coloration politique. Elle s’est en effet opérée sur fond à peine voilé de rivalités des prétendants face à un président vieillissant. Et dans l’opposition, le PS a rompu son « silence assourdissant » par un alignement sur les positions du gouvernement au nom de l’union républicaine (hormis l’abstention lors du vote de l’état d’urgence), et l’extrême gauche s’est sentie peu concernée par ces incendies de voiture [8]. Par ailleurs, les conséquences politiques des émeutes n’ont pas été négligeables, si l’on en juge par la manière dont le traitement des violences a délaissé la rubrique des faits divers pour s’imposer au sommet de l’État et remettre au goût du jour les questions des quartiers populaires et des politiques de la ville.

D’un autre côté, ces émeutes urbaines ont été l’expression d’un profond sentiment d’injustice. Le sentiment de relégation, de mépris, constitue une expérience commune, en particulier pour ces jeunes Français issus de familles venues d’Afrique du Nord et subsaharienne. Longtemps alimenté par le conflit de classes dans et hors l’univers du travail, ce sentiment d’injustice résulte aujourd’hui des rapports problématiques que nouent ces populations avec les institutions (école, logement social, emploi, police, justice…) dont les logiques « discriminatoires » sont aujourd’hui avérées. La mort des deux adolescents, les premières déclarations du gouvernement, l’épisode de la grenade lacrymogène lancée sur la mosquée du bas-Clichy, la stratégie policière de bouclage de certains quartiers, le silence de la gauche et l’absence de relais dans l’opinion, ont constitué autant d’éléments qui ont cristallisé une telle expérience sociale. Ils ont alimenté la « rage » des émeutiers, mais aussi de leurs proches (ami(e)s, famille(s), voisin(e)s, etc.). Autrement dit, c’est la tension entre déni de citoyenneté et aspiration égalitaire, d’un côté, expérience de l’indignité et demande de respect, de l’autre, qui donnerait sens à ces scènes, d’autant plus facilement qualifiées de « violences urbaines » que ces aspects ont été assez largement impensés.

En ce sens, et en dépit des dénégations visant à les dépolitiser, ces émeutes ou révoltes ont pris une dimension politique. Non au sens habituel du terme, de la politique, mais en ceci qu’elles participaient d’une forme non conventionnelle d’interpellation du politique.

Ce que disent les émeutiers

Les émeutiers n’avaient-ils rien à dire, ni à revendiquer ? Pourtant, quand, le surlendemain du décès de Zyed et Bouna, le samedi 29 octobre, a lieu une marche silencieuse à Clichy-sous-Bois, que disent les participants ? « On demande le respect ! » ; « Quand on est issu de l’immigration, on nous laisse dans les caves, dans les halls. » ; « Les CRS et les BAC ont passé la journée à nous provoquer et à mettre de l’huile sur le feu. » Comme dans la marche organisée à Aulnay-sous-Bois, la semaine suivante, beaucoup des personnes présentes (adultes, parents, acteurs locaux) comprenaient la révolte des jeunes, même si elles réprouvaient les violences.

On retrouverait facilement dans les propos des plus jeunes des mécanismes sociaux bien connus. Par exemple, l’inversion du stigmate (« Puisqu’on est des racailles, on va lui donner de quoi nettoyer au Kärcher à ce raciste ») ; l’affirmation d’une identité spécifique (« on n’est pas des casseurs, on est des émeutiers. ») ; des rites sacrificiels (« On est prêts à tout sacrifier, puisqu’on n’a rien ») ; l’intériorisation de la domination (« On n’a pas les mots pour exprimer ce qu’on ressent, on sait juste parler en mettant le feu ») ; la solidarité entre jeunes des banlieues (« On se rassemble tous pour faire entendre notre révolte »).

Dans les entretiens conduits par des journalistes comme dans ceux recueillis par des chercheurs, on remarque le caractère central de la catégorie de « respect ». Entre jugement moral et jugement politique, cette catégorie instaure une sorte de « pont » : elle met l’accent sur des inégalités sociales objectives et une expérience subjective de l’injustice. Qu’elle trouve une expression exacerbée à l’égard des rapports entre jeunes et police, mais aussi dans une moindre mesure avec l’institution scolaire et à l’égard du monde du travail, n’a rien de surprenant. Cette « demande de respect », c’est-à-dire de reconnaissance et de sollicitude, est apparue comme le pendant d’une demande d’égalité des droits.

Le soir du 31 octobre 2005, à la suite du jet d’une grenade lacrymogène qui a atterri sur le seuil de la mosquée de Clichy-sous-Bois, les incidents ont marqué un tournant ; mais ce n’est pas seulement parce qu’ils ont constitué une offense à l’égard de la communauté musulmane (si celle-ci existe réellement). Ils ont marqué une nouvelle infraction au seuil de tolérance, après la non-reconnaissance du deuil des familles des deux adolescents. Rachid, habitant le Pont-Rompu, ne dit pas autre chose : « En attaquant la mosquée Bilal, on a touché un lieu de culte : on ne pardonnera pas cet acte. C’est le summum. Et personne n’a rien dit. Cela veut dire qu’on est des laissés-pour-compte. Tout ce qu’on demande, c’est qu’ils s’excusent ». Revendication, simple, largement partagée, cette demande de justice et de réparation est inaudible par les institutions parce qu’à contresens de leurs logiques et du schéma sur lequel repose leur intervention.

Comment dire l’injustice, et que dire ? Difficile d’exprimer sa colère et d’en développer les motifs dans un contexte où la parole des habitants ne cesse d’être disqualifiée, seule la parole de la police étant donnée pour vérité. Les actes parlent aussi, bien sûr : rester dans sa cité pour mettre le feu à des véhicules, s’en prendre à des établissements scolaires ou à des équipements culturels font sens du point de vue de l’expérience de l’injustice et de la relégation des jeunes. Ces actes en disent plus long que bien des discours. D’ailleurs, une des associations qui a vu le jour alors s’est appelée « Au-delà des mots ». « Les jeunes ont vécu ces deux morts comme une injustice, une bavure, souligne un médiateur. Ils étaient sincères dans leur colère car ils avaient perdu des amis. C’est dur quand tu leur parles de trouver les mots. »

Les relais associatifs

Par ailleurs, les émeutiers n’étaient pas si seuls. D’autres acteurs ont joué un rôle de relais, ont parlé, écrit, participé aux forums. Ces « passeurs » sont des membres de groupes de pairs qui ne sont pas passés à l’acte, des plus grands, encore scolarisés ou non, plus ou moins bien insérés professionnellement, notamment dans le « social », après bien des détours et des désillusions. Plutôt que des « grands frères », ce sont des figures reconnues dans la cité pour leur passé et leur dynamisme, et en ce sens, des militants des cités. Ici ou là, ils sont allés à la rencontre des « brûleurs ». Ils se sont efforcés de leur dire que la violence ne menait à rien, qu’ils faisaient fausse route : « Allez donc vous inscrire sur les listes électorales ! »

Ainsi, le collectif « Banlieues Respect » a regroupé une vingtaine d’associations des quartiers populaires attachées à défendre les droits de ceux (et celles) exposé(e)s à des violences policières, des décisions administratives ou des procédures judiciaires arbitraires. Utilisant leurs réseaux, certaines de ces associations ont pu rendre publics des faits graves, mettant en cause les dysfonctionnements des institutions ou des collectivités territoriales. Leur engagement dans l’arène publique a consisté à appeler au calme et à proposer une médiation républicaine sur la base de relations inter-quartiers. Le constat est clair : « La violence exprime les frustrations de trente années de déni de reconnaissance des populations vivant dans ces quartiers. » Ces dernières sont traitées par les élites comme des « citoyens de seconde zone ». Partant de là, ce collectif demandait au Président de la République et à son gouvernement « une écoute forte et sincère, notamment auprès des jeunes de ces quartiers afin de lutter efficacement contre toutes les formes de discrimination dont ils souffrent au quotidien (...). » Mais « Banlieues Respect » s’est aussi montré très critique sur la gestion médiatique des événements, dénonçant les « médias de la haine », surfant sur les peurs et le rejet des enfants de l’immigration. Cette partie du message n’a pas été reprise par les journalistes, donnant ainsi le sentiment aux intéressés qu’ils visaient juste. C’est pourtant une constante : la construction des images des jeunes issus de l’immigration a toujours été au cœur de leur mobilisation collective, en quête de visibilité dans l’espace public [9].

Une des actions préconisées par ce collectif est simple : favoriser l’inscription des jeunes sur les listes électorales. On a souri de cette initiative, considérée comme l’expression d’ambitions personnelles. Pourtant ce collectif, comme d’autres d’ailleurs qui l’ont payé cher (le Mouvement immigration banlieue, ou l’association « Bouge qui bouge » à Dammarie-lès-Lys), a un souci presque viscéral d’autonomie, gage d’une crédibilité locale. Il a fallu la puissance de feu médiatique de l’association « Devoir de réagir » et de ses stars pour prendre la chose un peu plus au sérieux. Il s’agit ni plus ni moins de peser électoralement sur les orientations politiques d’une société esquivant la question des banlieues et la situation des jeunes confrontés à la marginalisation sociale. En d’autres mots, voter c’est exister. L’objectif avoué par Joey Starr et quelques autres n’est pas de changer le monde en un scrutin. « Il faut d’abord qu’on nous écoute et qu’on nous réponde. » N’est-ce pas là encore l’expression d’une demande de respect que la société française peine à entendre ?

Pacification et médiation

L’enquête que nous avons menée à Saint-Denis permet de nuancer les interprétations sur l’absence de significations politiques des émeutes [10]. Ces événements ont été marqués localement par la mobilisation non seulement des élus locaux mais aussi d’acteurs intermédiaires animés par une volonté de médiation et de pacification. Parler de « mobilisations citoyennes », c’est souligner l’importance de ce rôle dont la spontanéité s’inscrit dans le prolongement d’engagements politiques, professionnels, parentaux ou civiques.

La capacité de la municipalité à orchestrer ces mobilisations témoigne des mutations d’un tissu politique local vivace, quoique fragilisé par l’effritement du maillage militant communiste traditionnel et par la progression de l’abstention et des scores électoraux de l’extrême droite. Par capillarité, les « relais » ont fonctionné, dans les deux sens, entre élus, militant et habitants. Cependant les formes d’engagement deviennent labiles, tiennent du réflexe et ne passent pas par une organisation très structurée.

L’importance de manifester « la présence du politique sur le terrain » prenait sens à l’aune de l’écart de plus en plus large entre institutions et citoyens, en particulier les jeunes. Il s’agissait d’éviter de produire l’image d’un « abandon total », et d’une délégation complète aux forces de l’ordre pour intervenir dans l’espace public, mais aussi de tenter de désamorcer l’effet potentiellement provocateur d’un déploiement policier extraordinaire par son ampleur et son équipement.

En fait, ces mobilisations d’acteurs intermédiaires participent de la production de l’émeute comme événement politique. En effet, les incidents attendus, observés et commentés, suscitent cette activité d’interprétation, et ces scènes permettent de reconfigurer l’espace des relations, produisant des effets de reconnaissance entre acteurs, que l’on peut décrire sur deux plans. D’une part, la logique propre des mobilisations structure davantage l’entrelacement de ces réseaux de « militants de la ville », et celles-ci fournissent une occasion de se compter. D’autre part, les discussions rapportées avec de jeunes « badauds » reflètent, pour partie, le sentiment de découverte d’une expérience juvénile des rapports avec les institutions (éducation et police nationale) caractérisée par l’humiliation et la défiance.

Pour des raisons historiques et politiques, l’exemple de Saint-Denis est certes particulier. Il prend néanmoins toute sa signification par comparaison à d’autres cas de figure où est apparue une coupure entre les jeunes et les institutions. Sans doute, cette mobilisation citoyenne a peu de prises sur la diffusion des émeutes, mais lorsqu’elle est ouverte sur la reconnaissance de la situation des jeunes et la pluralité des cultures, elle peut en abréger la durée et construire des alternatives à la violence de rue [11].

Les émeutes ont donné à voir les tensions qui règnent dans les quartiers populaires et les transformations sociales qu’elles révèlent. En arrière-plan, il y a d’abord la spirale de la dégradation sociale qui s’est accentuée dans de nombreux quartiers en proie aux effets de la désaffiliation et de la stigmatisation lors de ces dernières années. Il y a ensuite une racialisation des rapports sociaux, se traduisant par une accentuation des clivages entre « blancs » et « non blancs ». Point de convergence des deux processus, un fossé s’est creusé entre les populations qui vivent dans ces territoires et les institutions ressenties de plus en plus comme lointaines et méprisantes. Le climat de tensions et de provocations – souvent réciproques – entre non seulement la police et les jeunes, mais aussi une part plus large des familles, en est la traduction inquiétante. L’émeute possède sa logique propre dont la dimension protestataire est fondamentale. Brûler des voitures, c’est aussi se faire entendre des pouvoirs et accéder à un espace public, faute d’autres ressources. Comme le souligne Robert Castel, c’est parce qu’ils sont citoyens mais confrontés chaque jour à un déni de citoyenneté, « que beaucoup de ces jeunes auraient adopté des conduites destructrices et, en somme, ils se seraient faits délinquants au nom du droit. (...) C’est en ce sens que l’on peut penser que ces violences ont porté une signification politique » [12]. Faute d’en reconnaître les éléments constitutifs, on s’expose sinon à des désordres plus graves encore, du moins à renforcer les phénomènes que l’on s’efforce de maîtriser. C’est bien cela que nous ne devrions pas oublier.

Michel Kokoreff


1 / . Sur la morphologie des émeutes, voir Hugues Lagrange et Marco Oberti, (éd.), Emeutes urbaines et protestation. Une exception française ? Presses de Sciences-Po, 2006.
2 / . Eric Macé, « Le traitement médiatique de la sécurité », in Laurent Mucchielli, P. Robert (éd.), Crime et sécurité, l’état des savoirs, La Découverte, 2002.
3 / . Voir notamment Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Violences urbaines, violence sociale. Genèse des nouvelles classes dangereuses, Fayard, 2004.
4 / . Didier Fassin et Eric Fassin (éd.) De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, La Découverte, 2006.
5 / . Hugues Lagrange « La structure et l’accident », in Hugues Lagrange et Marco Oberti (éd.), Émeutes urbaines et protestation, op. cit.
6 / . Comme le montre Didier Lapeyronnie, « Révolte primitive dans les banlieues françaises. Essai sur les émeutes de l’automne 2005 », Déviance et société, Vol. 30, n° 4, 2006.
7 / . Pour une première formulation de cette hypothèse, voir notre article « Comprendre le sens des émeutes de l’automne 2005 », Regards sur l’actualité n°319, La Documentation française, mars 2006.
8 / . Véronique le Goaziou, « La classe politique et les émeutes : une victoire de plus pour l’extrême droite », in Véronique Le Goaziou, Laurent Mucchielli (éd.), Quand les banlieues brûlent… Retour sur les émeutes de novembre 2005, La Découverte, 2006.
9 / . Voir les travaux d’Alain Battegay, notamment « La médiatisation de l’immigration en France dans les années 1980 », Annales de la recherche urbaine, n°57-58, mars 1993.
10 / . Michel Kokoreff, P. Barron, O. Steinauer, Comprendre les émeutes de novembre 2005. L’exemple de Saint-Denis, Cesames, 2006.
11 / . Hugues Lagrange, « La structure et l’accident », op. cit, pp.124-129.
12 / . Robert Castel, « La discrimination négative. Le déficit de citoyenneté des jeunes de banlieues,» Annales, juillet-août 2006, n°4.


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