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Les paradoxes de l’aventure irakienne : des moyens – la puissance des armes – qui ont pris le pas sur les finalités.

Projet – Le projet des « néoconservateurs » américains d’exporter la démocratie par les armes a été qualifié par Pierre Hassner de « wilsonisme botté ». Est-il possible de retracer la généalogie d’un tel projet dans les traditions politiques des Etats-Unis ?

Justin Vaïsse – Cette question appelle deux réponses, situées à des niveaux d’analyse différents. On peut d’abord voir dans l’attitude des « néoconservateurs » un nouvel épisode de l’alternance maintes fois décrite, dans la vie politique américaine, entre une ligne isolationniste et une ligne interventionniste et missionnaire.

Toutes deux représentent des manières opposées de traduire une même tendance, celle de l’« exceptionnalisme » américain, cette très ancienne conviction des Américains que leur modèle de société constitue une expérience unique dans l’histoire de l’humanité, une exception. Dans un cas, on veut préserver ce modèle de toute interférence du monde extérieur, qui ne pourrait que l’abâtardir. Dans l’autre, on veut le projeter sur le monde extérieur : ce qui est bon pour l’Amérique est bon pour le monde. Selon cette dernière ligne, incarnée par Wilson, si les États-Unis ne peuvent rester à l’écart des turbulences du monde et sont en quelque sorte forcés d’intervenir, autant le faire sur les bases de ce qui a fait le succès de leur modèle : la démocratie libérale, le libre marché, l’ouverture des frontières. Wilson y ajoutait un point très important à ses yeux : le droit, les institutions. Passionné de droit constitutionnel, il avait l’ambition de remplacer les rapports de force par des rapports de droit. Ce projet, on le sait, il n’a pu le réaliser en raison de l’opposition du Sénat américain, mais aussi de l’attitude des Européens.

Tout au long du siècle, on a constaté une alternance entre ces deux lignes : préserver le modèle ou l’exporter. À la fin des années 70, c’est l’isolationnisme qui domine, à la suite du syndrome vietnamien, mais aussi, on l’ignore trop, de l’affaire du Watergate ; celle-ci fournit en effet un argument supplémentaire aux partisans du retrait : « vous voyez bien, disent-ils, que notre République ne peut se transformer en Empire qu’au prix de graves atteintes, à l’intérieur, aux libertés et à l’équilibre constitutionnel ».

Ce premier niveau d’analyse permet de comprendre pourquoi les Américains sont tantôt isolationnistes (même s’ils ne peuvent plus pratiquer un isolationnisme comparable à celui de l’entre-deux-guerres), tantôt interventionnistes. Il permet d’identifier l’idéologie néoconservatrice comme une nouvelle version de l’idée naïve et ethnocentrique selon laquelle ce qui a marché aux États-Unis doit marcher ailleurs. Leur volonté d’attaquer l’Irak est un exemple éloquent de l’ignorance de l’épaisseur anthropologique des sociétés qui caractérise ce courant. On trouverait dans le livre de Stanley Hoffmann, Gulliver empêtré, plusieurs réflexions sur l’aventure du Vietnam directement transposables à l’expérience irakienne : même ignorance des conditions locales, des cultures, mêmes raccourcis simplificateurs dans la présentation des situations, même goût pour les slogans plus que pour l’analyse réaliste…

Les raisons de l’aventure irakienne

Mais on peut aussi s’interroger, non plus sur la généalogie des idées néoconservatrices, mais plus largement sur ce qui a rendu possible l’aventure irakienne. Pour quelles raisons l’opposition à cette aventure a-t-elle été si faible ? On repère alors tout un ensemble de facteurs hétérogènes, parmi lesquels on ne trouve pas seulement l’influence des néoconservateurs et des hégémonistes, mais aussi l’attitude de bon nombre de ceux qu’on appelle les « libéraux », au sens américain du terme. Dans les bouleversements qui ont suivi la chute du Mur et la première guerre du Golfe, les années 1990 ont été marquées, aux États-Unis comme en Europe, par des courants d’idées relativisant la souveraineté des États. Des réflexions autour du « droit d’ingérence » ont été développées, s’appuyant sur l’exemple de la protection accordée aux populations kurdes, sur les conflits dans les Balkans. On est passé du « droit » au « devoir d’ingérence », puis, plus récemment, à la « responsabilité de protéger ».

Le climat intellectuel, dans les milieux « libéraux », a ainsi été marqué par des idées qui prennent acte de l’affaiblissement d’une vision qu’on pouvait dire « westphalienne » des relations internationales. On se félicite de voir les souverainetés étatiques relativisées par la prise en compte des valeurs universelles et des textes qui les incarnent : la Déclaration universelle des droits de l’homme, la Convention sur le génocide, la Convention sur les droits civils et politiques, etc. On peut relever aussi l’influence, dans les milieux libéraux universitaires américains, de la théorie dite « de la paix démocratique », selon laquelle les démocraties ne se font pas la guerre. Cette conviction fournit une motivation non plus morale, mais pragmatique, pour justifier le projet d’exporter la démocratie. Pour avoir un monde de paix, il suffit de rendre tous les pays démocratiques.

Le problème, c’est que cette théorie – même si elle est effectivement corroborée par les observations quantitatives – comporte une exception ! Elle ne vaut pas pour les périodes de transition vers la démocratie. Certes, les démocraties bien installées ne se font pas la guerre entre elles, mais les jeunes démocraties, en train de s’installer, sont moins pacifiques. Le passage d’un régime politique à un autre est souvent cause de guerres. Donc, paradoxalement, le moment du plus grand danger, c’est le moment de la démocratisation. Ce paradoxe a été occulté par les partisans de la théorie de la « paix démocratique ».

Mais du coup, avec de tels soubassements idéologiques, on comprend mieux la réaction relativement passive, voire positive, de beaucoup d’intellectuels libéraux face au projet d’attaquer l’Irak, comme le fait remarquer Tony Smith dans son tout dernier livre qui paraît ce printemps ( A Pact with the Devil : Washington’s Bid for World Supremacy and the Betrayal of the American Promise). Assez peu sensibles aux arguments de Bush sur les armes de destruction massive, beaucoup d’intellectuels ont estimé que renverser Saddam Hussein n’était que la pointe extrême de la « responsabilité de protéger », et que le changement de régime en faveur de l’installation d’une démocratie pouvait servir la cause de la paix.

Tels sont les principaux traits du contexte intellectuel de 2003 expliquant la faiblesse de l’opposition aux décisions de l’administration Bush vis-à-vis de l’Irak. Il faudrait, bien sûr, y ajouter le facteur psychologique (l’impact des attentats). Pour beaucoup, conservateurs ou libéraux, le projet d’exporter la démocratie, y compris par les armes, n’était plus un repoussoir.

La tendance à militariser

Projet – Vous dites : « y compris par les armes ». N’est-ce pas justement là que se situe la grande différence entre Américains et Européens ? Beaucoup, en Europe, croient aussi qu’il est bon d’exporter la démocratie, mais considèrent qu’un tel objectif peut justifier toutes formes de pression, à l’exception du recours aux armes.

Justin Vaïsse – En effet, Européens et Américains n’ont pas le même rapport à l’outil militaire. D’abord en raison de l’importance même qu’a prise cet outil aux États-Unis. Lorsque l’on jouit d’une position de puissance, il est plus que tentant d’utiliser cette puissance. Ce phénomène est bien résumé par ce mot de Tom Friedman : « Quand on a un gros marteau, on a l’impression que tous les problèmes à régler sont des clous à enfoncer ». Au lieu d’ajuster les moyens aux fins, on est instrumentalisé par ses moyens, le regard change à mesure que les capacités croissent, l’appétit vient en mangeant : autrement dit, les moyens déterminent les fins et non l’inverse. D’où la tendance à « militariser » bien des problèmes dont la solution n’a pourtant rien de militaire : lutte contre la drogue, contre le terrorisme, promotion de la démocratie, etc.

Cela dit, je crois que la différence entre Européens et Américains est plus profonde. Le désaccord porte sur les moyens, certes, mais aussi sur le projet même d’exporter la démocratie. La favoriser, oui. Mais l’exporter ? Les Européens demeurent plus sceptiques à cet égard. Ils veulent bien créer un cadre bilatéral ou multilatéral dans lequel les oppositions démocratiques seraient soutenues dans leurs luttes contre les pouvoirs autocrates, mais ils ne pensent pas que la démocratie puisse s’exporter à proprement parler. Encore moins par les baïonnettes, évidemment.

Cette attitude est récente, fruit de l’histoire du XXe siècle. La France de la Révolution et de la IIIe République était tout à fait acquise à l’idée d’exporter ses valeurs par les baïonnettes ! Mais les deux guerres mondiales (surtout la première, en fait) ont donné aux Européens une vision tragique de l’Histoire. Les États-Unis, eux, n’ont pas de vision tragique de l’Histoire. Ils n’ont connu qu’une seule expérience vraiment tragique, celle de la guerre civile. Pour le reste, ils ont traversé les guerres mondiales sans en souffrir beaucoup. Ils n’ont jamais eu à choisir entre le beurre et les canons. Et la population a connu moins de privations pendant la deuxième guerre mondiale que pendant la grande dépression des années 30.

Lorsque le néoconservateur Robert Kagan affirme que « l’Europe est kantienne » (qu’elle se représente le monde en marche vers la paix perpétuelle, de façon idéalisée) et que « l’Amérique est hobbesienne » (qu’elle se représente le monde comme un système anarchique et dangereux, où dominent les rapports de force), il se trompe. En fait, l’Europe est surtout « post-hobbesienne », comme Joshka Fischer l’a fait remarquer. En d’autres termes, si l’Amérique vient de Mars, l’Europe, elle, ne vient pas de Vénus : elle est une martienne repentie, qui a absorbé trop de guerre pour ne pas tenter sérieusement une autre voie. Ce qui ne veut pas dire qu’elle voit le monde de façon irréaliste.

Projet – Comment expliquer que les États-Unis soient sortis si vite du syndrome vietnamien ? De loin, on comprend mal que, moins de trente ans après l’échec au Vietnam, la société américaine ait accepté si aisément cette nouvelle aventure militaire.

Justin Vaïsse – Le syndrome vietnamien a été exorcisé en plusieurs étapes. Il y a d’abord eu l’invasion de La Grenade sous Reagan. Ce fut la première opération militaire réussie, aussi modeste fût-elle. Puis la victoire dans la guerre froide : la chute de l’Empire soviétique a rendu aux Américains une grande confiance dans la force de leurs valeurs démocratiques. Ils se sont mis à regarder le monde autrement. Ensuite et surtout, ils ont connu une victoire rapide et facile dans la première guerre du Golfe, pour laquelle ils ont dépêché 500 000 hommes (alors que pour l’intervention en Irak de 2003, il n’y en avait que 250 000). Désormais, le Vietnam était vraiment derrière eux. De même, la victoire fut rapide en Afghanistan, alors que les observateurs les avaient mis en garde, au vu des déboires anglais et russe, annonçant que ce serait long et difficile. Ces succès ont développé une sorte d’ hubris, la conviction qu’on peut tout faire avec l’outil militaire, pourvu qu’on y mette les moyens.

Une puissance militaire croissante

Plus profondément, les mauvais souvenirs du Vietnam ont été effacés par la montée en puissance des Etats-Unis : ce sont, pour une part, les variations de la puissance qui expliquent les perspectives des nations – on retrouve là la dialectique des moyens et des fins. Or la puissance militaire américaine connaissait dans le même temps une croissance considérable, résultant des investissements militaires colossaux consentis dans les années Reagan. Comme les programmes mettent une vingtaine d’années à parvenir au stade opérationnel, c’est dans les années 2000 qu’on en récolte les fruits, impressionnants, au moment où l’Amérique bénéficie de nombreuses années de vive croissance économique.

Rappelons aussi un point important : au Vietnam, il s’agissait d’une armée de conscription, avec beaucoup d’injustices et d’exemptions, puisqu’il y avait un recrutement par loterie. Aujourd’hui, c’est une armée de métier. D’où un impact bien moindre sur l’opinion publique.

Projet – Le président Bush n’est pas lui-même issu de la mouvance des néoconservateurs. Comment donc est-il devenu leur protecteur, le réalisateur de leurs idées ?

Justin Vaïsse – Le président Bush, par ses origines, s’inscrirait plutôt dans la ligne du pragmatisme pétrolier que dans une idéologie quelconque. Pour comprendre son évolution, une approche psychologique n’est pas sans pertinence. Des éléments de son histoire personnelle permettent de penser que, s’il n’était pas prédisposé à devenir « néoconservateur », il y avait une certaine logique à ce qu’il les rencontre sur son chemin. Son expérience d’ancien alcoolique, notamment, a certainement joué dans le sens d’un volontarisme obstiné : quand on a pris une décision, on doit s’y tenir. Il ne faut jamais dévier de la ligne qu’on s’est fixée, quelles que soient les circonstances. Avec un corollaire simple : si on veut, on peut.

Cette mission, en outre, il croit l’avoir reçue de Dieu. Il pense qu’il est l’instrument d’un dessein divin. Cette conception renforce sa rigidité. On le voit bien maintenant, quand presque tout le pays est pour le retrait des troupes. Lui, il s’obstine, toujours persuadé qu’il a eu raison. A ses yeux, peu importe l’échec du moment ; ce qui compte c’est de rester dans l’Histoire comme l’homme par qui le statu quo au Moyen-Orient aura été enfin bouleversé. Celui qui aura donné l’impulsion décisive. Si cela n’aboutit qu’en 2010 ou en 2025, peu importe ! Les coûts de la guerre sont à ses yeux moins élevés que ceux du statu quo. La situation au Moyen-Orient, croit-il, ne bougera que quand on aura donné un coup de pied dans la fourmilière, en commençant par Saddam Hussein.

Naturellement, il faut aussi tenir compte des contingences. Le 11 septembre a été un événement tellement bouleversant que les esprits étaient ouverts à tout nouveau paradigme : les néoconservateurs sont arrivés au bon moment pour pousser leurs idées et influencer les esprits, dont celui du Président.

Projet – Depuis la victoire du Parti démocrate, bien des choses ont changé. Que pouvez-vous éventuellement prédire pour la fin du mandat de l’actuel Président ?

Justin Vaïsse – Il y a évidemment un retour en grâce des partisans du pragmatisme. Le peuple américain, dans sa majorité, veut mettre un terme à l’aventure irakienne. De toutes façons – les sondages le montrent bien – les citoyens n’ont jamais considéré la promotion de la démocratie comme un objectif important à leurs yeux dans cette opération.

Le paradoxe, c’est que maintenant, malgré l’échec de l’opération militaire, l’objectif de « promouvoir la démocratie » est légitimé dans la société civile. On ne compte plus les Ong, les fondations, qui ont lancé des programmes de soutien à la démocratie à travers le monde. On assiste à une sorte de contre-pied intéressant.

Toutefois, ce qui compte, c’est que le Président ne va pas dévier de sa ligne en Irak. Il restera ferme et constant, jusqu’à laisser le problème à son successeur. Va-t-il s’en prendre à l’Iran ? Ce n’est pas impossible. La question, en effet, n’est pas de savoir où en est le programme iranien d’enrichissement de l’énergie, mais où en sont les connaissances des Iraniens quant à la manière de réaliser une arme atomique. On va sans doute atteindre très prochainement un « point de non retour », au delà duquel, même si on détruit des centrales et des centres de recherche, les Iraniens seront toujours capables de reconstituer ces installations et de faire la bombe. Une intervention n’aurait de sens que dans les mois qui viennent, non pas dans un an ou deux… On ne peut exclure que Bush tente l’opération. Il a dit qu’il ne laisserait pas ce problème à son successeur, et il fait en général ce qu’il annonce. Pourtant, en d’autres occasions, il semble résigné à ce que l’Iran accède à l’arme nucléaire…

5 avril 2007



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