Le temps des associations, c’est d’abord leur actualité, leur pertinence aujourd’hui, pour répondre aux enjeux d’une société qui cherche comment refonder les formes de sa solidarité.

Les institutions et les lieux traditionnels de solidarité sont fragilisés. Le travail lui-même est devenu terrain d’autonomie et de compétition, perdant une part de sa fonction d’intégration. Les inscriptions collectives ne sont plus portées avec la même évidence par la volonté de construire un bien commun, fût-ce dans l’affrontement. Les responsables politiques sont contestés dans la conduite de programmes par des citoyens qui jugent que ceux-ci s’élaborent en les ignorant…

Il est temps

Or, précisément, l’association est peut-être le lieu qui résiste le mieux à cet ébranlement, né du décalage entre les médiations collectives d’autrefois et la volonté d’individualisation des personnes, à la fois richesse et fragilité. En effet, on met désormais en avant les valeurs de l’efficacité et de la responsabilité, formes modernes du lien de chacun à la société; on parle des chances à donner à chacun pour trouver sa place selon ses mérites plutôt que de sa participation à des communautés de coopération – soupçonnées d’être enfermantes. Ce faisant, on a oublié que les individus ne développent cette capacité d’utiliser leurs chances, leur « capital », qu’avec d’autres [1], qui les reconnaissent concrètement comme porteurs d’une parole intéressante, comme partenaires de réalisations communes. Le développement des personnes, en tant qu’acteurs dans la société, se conjugue avec un développement d’actions partagées.

On n’a jamais eu autant besoin des associations qu’aujourd’hui, à la fois expression des libertés et apprentissage de liens collectifs. Un besoin différent que jadis, sans doute, quand leur émergence dans l’espace public permettait de compenser la faiblesse des individus par le regroupement. Ce fut le cas, il y a encore 25 ans, quand ce droit fut reconnu aux immigrés. Aujourd’hui, l’engagement durable ne s’impose plus de la même manière. Mais l’association demeure ce lieu de médiation essentiel, entre l’espace privé et l’espace public, qui donne à chacun d’autres leviers.

La vitalité associative demeure forte, même si ses terrains et ses modes d’action évoluent. Avec plus de vingt millions d’adhérents et quelque dix millions de bénévoles, comment ignorer son importance ? Les Français connaissent les transformations nées de l’action des associations. Ils savent qu’elles sont, à leur manière, plus que d’autres acteurs collectifs, en prise avec la réalité économique et sociale. L’actualité invite à mieux prendre en compte cette pertinence. Au nom d’une approche technique des réponses à apporter aux problèmes sociaux, les politiques sont tentés de ne pas les reconnaître dans leur rôle propre, de leviers pour que les personnes mettent en route des projets correspondant mieux à leurs attentes. Les associations de proximité ont été négligées, sauf si elles se cantonnaient à contribuer à des programmes décidés d’en haut.

Mais « Que serait la vie sans les associations ? » Cette plateforme de la campagne lancée par la Conférence des coordinations associatives insiste sur le « troisième pilier » de la démocratie (à côté de la démocratie représentative et du dialogue des partenaires sociaux). Sans la présence d’associations sur le terrain, on assisterait sans doute à de plus graves déflagrations que celles qu’ont connues un certain nombre de cités. Que ce soit par l’accès au sport, à la culture, par l’accompagnement social, le développement de la vie des quartiers, l’intégration… elles tiennent une place essentielle. Les politiques ont-ils compris que le temps requiert une attention nouvelle à leur présence, pour les soutenir dans leur vocation paradoxale : ni simples lieux de consommation (comme des entreprises de loisirs), ni simples relais de dispositifs publics ? Veulent-ils en faire des partenaires et non des sous-traitants ? Quelle fonction leur est accordée, dans la manière d’organiser et de consolider le dynamisme des territoires pour lesquels elles donnent tant ?

Les politiques savent bien que les associations sont des révélateurs des besoins. Elles sont à l’écoute des hommes et des femmes, des jeunes et des plus âgés, qui ne sont pas seulement des usagers mais des acteurs possibles de nouvelles propositions. On soupçonne les associations de n’être la voix que de quelques-uns, alors que les élus et les institutions sont en charge de l’intérêt général. Mais la recherche de celui-ci peut-elle se dispenser de la contribution d’« intérêts généraux particuliers », mûris grâce à la médiation des associations ? « Les associations sont de plus en plus incontournables, pourtant on refuse leur légitimité quand elles posent la question du décalage entre les besoins et les dispositifs » [2].

L’amont et l’aval

Le temps des associations est un temps mobile, incertain, mais de longue durée. Celui de leurs partenaires, en revanche, traduit le souci, bien normal, de programmes annuels ou pluriannuels : ceux des mandats électoraux, ceux des contrats au terme desquels ils devront rendre compte des résultats.

Les associations s’inscrivent, elles aussi, dans des projets et des conventions, mais leur vision les déborde. Tout en se conformant aux évolutions des attentes et des outils qu’elles peuvent utiliser, leur temps est celui d’un enracinement, d’une présence.

Ce rapport au temps leur donne de se situer à la fois en amont et en aval des réponses politiques. Quand elles sont à l’écoute de la réalité, en prise avec des préoccupations, même mal entendues ou exprimées, elles sont des « veilleurs » face aux dysfonctionnements et aux fractures nouvelles. Les administrations les plus performantes, malgré tous leurs rapports et leurs tableaux de chiffres – qui bien sûr éclairent les décisions – ne peuvent jouer le même rôle. Car l’association est confrontée quotidiennement aux questions « en train de naître ». Elles sont témoins des difficultés mais aussi des mobilisations et de l’inventivité des gens de leur quartier, de leur ville, de l’établissement où elles agissent.

Alors que les programmes publics sont souvent du côté des remèdes, de la « rénovation », de la réinsertion, sinon de la répression [3], le temps des associations est celui d’une présence qui précède, qui prévient. Et ce temps-là aussi doit être reconnu. Un temps long de construction avec des adhérents, des bénévoles, des militants, pour passer de la plainte individuelle à l’expression collective des problèmes – certains ignorés, ou mal cernés, d’autres récurrents mais qui risquent de s’aggraver.

Quand on n’a pas permis aux associations de donner une visibilité publique à ces fractures latentes, seul un séisme social comme dans les banlieues ou une résignation tout aussi destructrice en sont les révélateurs. Les associations ont joué un rôle essentiel dans la Politique de la ville. Elles étaient pour les habitants des balises, une des rares formes de lien social maintenu en direction de tous ceux pour qui les autres modalités faisaient défaut. Mais le temps de cette proximité en amont a été minoré. Il était nécessaire pourtant pour anticiper, mieux ancrer les choix des dispositifs publics Les pouvoirs publics, après les « événements » de la fin 2005, ont reconnu que ce fut une erreur de négliger cette présence. Ils ont promis de rétablir leur soutien. Au-delà de l’affichage, voire du clientélisme, sont-ils prêts à considérer les associations comme des partenaires esentiels, celles qui, dans la patience, rassemblent sur le terrain locataires, habitants, jeunes, parents, groupes divers ? Les opérations de rénovation urbaine, par exemple, devront aller au-delà des programmes d’aménagement et être préparées avec les acteurs de terrain, dont les associations, pour que la dimension sociale n’y soit pas secondaire [4]. Faute de quoi on se retrouverait dans quelques années avec de nouvelles dégradations dans les quartiers rénovés.

Dans la durée

Bien sûr, le temps des associations est bousculé par la succession de dispositifs, qui se remplacent et parfois s’entassent, au gré de changements de ministres ou d’urgences qui s’imposent [5]. Leur propre projet est certes évolutif, pour demeurer attentif aux questions nouvelles, mais il veut rester une réponse qui appelle ceux qui y sont affrontés à en être aussi porteurs. Que ce soit dans le domaine culturel, face au chômage, pour l’animation d’une mixité sociale, l’association est dans la perspective d’une construction collective permanente, en partenariat avec les acteurs institutionnels. Dès lors, le temps est pour elle un défi, celui de la confrontation à la durée, qui peut être source d’immobilisme, de sclérose ou fluctuation selon les vents du moment.

Le projet demeure mais doit se transformer, parce que les besoins ont changé, d’autres investissements sont nécessaires. Et ceux qui ont contribué à lui donner sa première figure l’ont façonnée ensuite différemment en même temps que de nouveaux adhérents s’y rapportent. Le projet a pris une autre ampleur. Une question particulière, par exemple celle du logement, a ouvert d’autres champs sociaux ou économiques, voire politiques. Pourtant, quand le projet s’installe et cherche des partenaires pour déboucher sur des réalisations, il rencontre des demandes qui sont moins portées par la dynamique collective première, plus individuelles peut-être. Faut-il s’en inquiéter ? Le projet tel qu’il était défini ne peut être définitif, et exiger des nouveaux venus de s’y intégrer sans le modifier. Le risque serait celui d’une répétition par ceux qui se veulent « d’avance » porteurs du dynamisme commun, de solutions qui dépassent les points de vue particuliers.

Or le projet associatif est toujours du côté d’un « se faisant ». Il n’est pas dans la réitération d’une prestation assurée. Il a ses propositions mais il les confronte à de nouveaux lieux, de participation, aux innovations que portent les membres de l’association. Faute de quoi, il serait la « chose » de quelques-uns, des notables associatifs consacrés. Les dynamiques nouvelles qu’il peut recéler seraient ignorées.

Deux risques se présentent pour les associations dans la durée. Celui que le projet se réduise à un service rendu à des membres devenus « clients ». Celui de courir après des financements qui soutiendront la poursuite d’actions partielles, correspondant aux programmes publics. Le projet devient alors secondaire et ce ne sont plus des participants mais des assistés auxquels il s’adresse. Pour durer, l’association qui a décliné son projet à travers de multiples actions a besoin d’être reconnue, avec l’originalité de son apport. Le dialogue avec les partenaires institutionnels est plus que jamais nécessaire. Car chacun se situe dans son ordre, celui de l’institution, de « l’ordre public », et celui partiel, malléable, subversif parfois, de la créativité appliquée. Mais ce dialogue devient d’autant plus difficile que les nouvelles règles budgétaires le transforment. Il n’est plus question de concéder facilement un rôle de service public : la règle est celle d’une mise en concurrence entre tous les acteurs possibles, dont les associations. « Avec la transposition de la directive Services européenne, pourra-t-on échapper ici aussi au jeu du marché ? Dans le nouveau code des marchés publics, les collectivités territoriales n’ont plus le droit de passer des délégations sans appel d’offre public » [6]. Le « supplément » qu’apporte une association fera-t-il le poids pour la formation, l’accompagnement, contre d’autres propositions plus prometteuses « en chiffres » mais peu soucieuses de mobilisation et de participation ? Les associations doivent dès lors passer plus de temps à interpeller les décideurs qu’à déployer leur inventivité au bénéfice de la société. Les politiques leur rappellent qu’elles vivent de subventions, qu’ils ont la responsabilité d’encadrer et d’évaluer. Ils les engagent à trouver d’autres ressources. Mais si elles le font, elles sont soupçonnées de perdre leur âme ! Les subventions accordées portent volontiers sur des projets délimités, moins souvent sur un projet global d’utilité collective.

Le défi des associations est d’être au carrefour d’espaces privés, ceux d’individus mobiles mais capables de devenir acteurs, et d’espaces publics dans lesquels leurs actions doivent s’inscrire dans la durée. En reconnaissant la légitimité des exigences d’évaluation et de concertation de leurs partenaires, les associations devront aussi continuer à faire vivre et revivre le sens de leur propre dynamisme, celui d’un projet citoyen.

Bertrand Cassaigne


1 / . Sur cette déclinaison du capital social, cf. Jean-Pierre Worms, « La triple fonction des associations », dans le n° hors-série de Projet « Associations de terrain », pp 16-17. Ce numéro, paru en mai 2006, est encore disponible à la vente (tél 08 70 40 63 89).
2 / . Mustapha Bourras, président du Cefir, au colloque sur les associations de terrain.
3 / . Georges Gontcharoff, « Les sept terrains capitaux », Territoires, décembre 2006.
4 / . Voir, dans ce même numéro, l’article de Sylvaine Le Garrec, « Rénovation urbaine et développement social », pp 12-19.
5 / . Pierre Martinot-Lagarde, « Banlieues en urgence, des territoires à relier », Projet n° 291, 2006.
6 / . Michel David, directeur général «ville renouvelée et culture», Roubaix, au colloque sur les associations de terrain.



Article également accessible sur Cairn.info 

Fonctionnalit\E9 r\E9serv\E9e aux abonn\E9s