Resumé Les programmes d’aide aux sociétés civiles, exportation d’un modèle ou partenariat aux expériences d’une démocratie « par le bas » ?


Bamako (Mali), forum social mondial polycentrique, janvier 2006 :
La démocratie, c’est pas seulement le vote. C’est la vigilance. Qu’est-ce que la démocratie quand on change la Constitution en un claquement de doigt avec la bienveillance des capitales européennes ?

Mohammed Seck, sénégalais, membre de l’association Solidarité immigré No Vox [1]

Une démocratie ne se construit pas comme un Meccano. Elle ne s’importe pas non plus » remarquait Georges Balandier en octobre 2003 à propos de l’Irak [2]. Une évidence qui prend tout son sens chez l’inventeur, avec Alfred Sauvy, du concept de tiers-monde en 1956 [3]. L’idée de « démocratie » semble en effet occuper dans les décennies 1990-2000 de post-guerre froide la même place que l’idée de « développement » dans les décennies 1960-1970 de post-décolonisation : l’alibi de toutes sortes de politiques pour le meilleur et pour le pire.

Il est évident que le concept moderne de démocratie, en tant que pouvoir du peuple pour le peuple et par le peuple, ne se limite ni aux élections libres, permettant de définir une majorité, ni au règne sans partage de cette majorité. La démocratie, comme projet sans cesse à construire, implique la liberté d’opinion, le respect des droits des minorités, la confrontation pacifique des intérêts et donc la liberté d’organisation et l’État de droit, la responsabilité des gouvernants, etc. Cela suppose pouvoirs et contre-pouvoirs et donc un espace libre, celui de la société civile forte, indépendante du pouvoir de l’État, de celui de l’économie (de l’argent), de la tradition (clans, etc.). L’édification de cette société civile est donc au cœur de tout processus de démocratisation. Et certaines formes de coopération et de solidarité internationale y contribuent, comme l’illustrent les exemples développés dans ce texte, y compris des expériences auxquelles l’auteur a personnellement participé [4].

À qui servent les programmes d’aide ?

La « démocratie importée » proposée par Georges W. Bush pour l’Irak n’est évidemment pas un exemple d’une telle coopération. Imposés par les chars M1 Abrams et les bombardiers B3 furtifs, ses résultats ne sont guère probants sur le terrain. Une fois de plus, une opération au service d’intérêts géopolitiques est présentée comme une action désintéressée, « civilisatrice » disait-on du temps des colonies, « démocratisatrice » dit-on aujourd’hui. Pourtant, la « démocratisation » voulue par les néoconservateurs américains se présentait comme favorable aux peuples « de Marrakech au Bangladesh ». Et Condoleezza Rice précisait au Caire en juin 2005, avec même un brin d’autocritique « Maintenant nous avons pris une voie différente, nous soutenons les aspirations démocratiques de tous les peuples » [5]. Mais si la chute de la dictature de Saddam Hussein ou de l’État taliban d’Afghanistan ne pouvait que réjouir les démocrates, la politique bushienne ne peut que les consterner.

Cependant, et contrairement à l’administration Bush, les États-Unis de l’administration Clinton, l’Union européenne et des États occidentaux, ou des fondations non-gouvernementales, ont proposé des programmes pacifiques, n’ayant pas pour objectif d’imposer la démocratie mais de la propager. Une autre forme de « démocratie importée », ou un véritable soutien aux sociétés civiles des pays « en voie de démocratisation » ?

De nombreux mouvements constitutifs des sociétés civiles ont, de par le monde, bénéficié de l’aide de programmes gouvernementaux ou non gouvernementaux occidentaux pour la démocratie et la paix. Cela permet-il d’en conclure que ces programmes ont vraiment contribué à la démocratie et à la paix ? Quel bilan faut-il tirer de l’activité publique développée par les programmes européens de soutien à la société civile, à la démocratie et à la paix « Phare » et « Tacis » en Europe centrale et orientale ou « Meda » en Méditerranée, de la coopération canadienne ACDI, de l’Usaid ? Quel a été le rôle des fondations allemandes ou néerlandaises, des fondations privées américaines (Ford, Mac Arthur, etc.) ? Le soutien aux facteurs de démocratisation et de paix réellement existant sur le terrain ? Sans aucun doute assez souvent. La perversion de ces mouvements et l’exportation de modèles démocratiques non pertinents ? Hélas très fréquemment, et le financement de réseaux autoritaires étatiques, voire mafieux, au nom de la démocratisation n’a pas été exceptionnel. De manière plus insidieuse « l’achat » de cadres associatifs locaux par certaines grandes Ong et la plupart des instances officielles d’aide, pour servir de fait d’employés de leurs bureaucraties, a souvent contribué à l’étouffement des initiatives civiques locales et non à leur développement.

Bref, une certaine coopération démocratique verticale, instrumentale et exportatrice ne contribue guère au développement démocratique, et peut même l’entraver. À l’inverse, une coopération partenariale, horizontale et réciproque contribue au développement de la démocratie et de la paix.

Les expériences concrètes le confirment, du moins celles qui prennent au sérieux les mécanismes endogènes de développement des sociétés civiles. Il est de ce point de vue nécessaire de rappeler que ce concept de société civile, souvent galvaudé, a d’abord été porté par les mouvements sociaux et politiques des années de l’après 68 dans le monde et pas seulement en Occident. Dans les pays d’Europe orientale communiste au sein de mouvements cherchant à construire la « société en dissidence » décrite par le polonais Adam Michnik, le « pouvoir des sans pouvoirs » dont parlait le tchèque Vaclav Havel, ou « l’antipolitique » du hongrois Giörgy Konrad [6]. Au même moment, du côté de Recife et de Santiago du Chili, une autre forme de société en dissidence était en construction, puissante notamment là où l’influence de la théologie de la libération catholique était la plus sensible. Une synthèse des expériences de la gauche révolutionnaire et des mouvements chrétiens, qui a irrigué les communautés de bases dans les quartiers pauvres, les mouvements indigénistes et a influencé à la fin des années 80 aussi bien le Parti des Travailleurs au Brésil que les Zapatistes au Mexique. Dans d’autres parties du monde, des problématiques voisines ont été élaborées un temps en Irlande du Nord, et avec force dans les « civics » des townships sud-africains. En Europe occidentale, et singulièrement en France, au sein des mouvements qui se réclamaient du « socialisme autogestionnaire » et plus tard de l’écologie. Il faut avoir tout ce contexte en mémoire pour comprendre ce qui va cheminer dans les années 80 et apparaître à la fin des années 90, notamment dans le mouvement altermondialiste puissant dans plusieurs régions du monde (Amériques, Europe occidentale, Sous continent indien, Afrique subsaharienne). C’est ce que le Belge François Houtart appelle « la société civile d’en bas » [7].

Un bon exemple de cette dynamique nous est fourni par certaines expériences européennes des années 80 et 90. Et notamment la dialectique de la « détente par en bas » de la fin de la guerre froide, celle des nouveaux mouvements de paix indépendants qui se sont développés en Europe Occidentale au moment de l’affaire des euromissiles (1979-1986). Ces mouvements ne luttaient pas seulement contre le surarmement nucléaire, le risque de guerre, mais aussi contre les mécanismes politiques qui les alimentaient [8]. Ils se fixaient pour objectif d’agir « comme si l’Europe unifiée, neutre et pacifique, existait déjà », et « d’apprendre à orienter » leur « allégeance non pas vers l’Est ou vers l’Ouest, mais les uns vers les autres et négliger les interdictions et les limitations imposées par un Etat-nation quel qu’il soit» [9]. Il ne s’agissait pas de rhétorique mais d’un véritable programme d’action effectivement mis en œuvre par toute une mouvance dite de l’Appel Russell ou END (European Nuclear Disarmament). Très vite cette mouvance a développé un dialogue avec une partie de la dissidence démocratique de l’Est en Hongrie, en Pologne, et en Allemagne de l’Est, en Russie, dans les pays baltes et, dans un contexte différent, en Yougoslavie [10]. Ces militants préparaient déjà l’après chute du mur de Berlin. Beaucoup ont poursuivi ensuite leurs actions sous diverses formes. Par exemple au sein du réseau Helsinki Citizens’ Assembly [11], crée en 1990, notamment dans la lutte contre la guerre au sein de la guerre elle-même (en ex-Yougoslavie, dans le Caucase, au Moyen-Orient, etc.). La lutte pour la paix et la démocratie se sont développées au travers de l’allégeance des uns envers les autres, et non par l’exportation de modèles prêts à porter. Une manière d’agir illustrée aussi par les activités de certaines organisations non gouvernementales du Nord comme du Sud, rendues visibles à l’occasion des contre-sommets organisés en parallèle des grandes conférences de l’Onu des années 90 (sur l’environnement à Rio, les femmes à Pékin, l’habitat à Istanbul, etc.), et surtout dans les Forums sociaux mondiaux qui commencent à Porto Alegre en 2001.

Formes d’organisations et réalités historiques et culturelles

Dans la période actuelle, il est très intéressant d’observer ces révolutions « colorées » dont la révolution ukrainienne est l’emblème. Un phénomène commencé en Serbie, avorté en Biélorussie, effectif en Géorgie (révolution des roses) et en Ukraine (révolution orange), et dans une certaine mesure au Kirghizistan (révolution des tulipes), et qui a été revendiqué comme modèle au Liban (révolution du cèdre). Dans ces mouvements populaires protestant contre des élections truquées, des mouvements de jeunes ont joué un rôle important : Otpor en Serbie, Kmara en Géorgie, Pora en Ukraine, etc. On a beaucoup parlé du rôle de la Fondation pour une société ouverte de l’américain George Soros dans la genèse de tels mouvements, et donc dans leur caractère artificiel. Pourtant en terme de soutien effectif aux mouvements démocratiques locaux réels, le bilan de Georges Soros est certainement meilleur que celui de bien des agences étatiques ou européennes. Et ces mouvements de jeunes n’ont pas été des inventions de laboratoires, même si leur rôle a été médiatiquement exagéré. En fait, ces révolutions colorées, tout à la fois mouvements sociaux et coups politiciens, ne sont que la partie émergée d’icebergs de diverses tailles. Si la révolution géorgienne a correspondu à un changement de la génération au pouvoir, elle n’a pas signifié une progression très significative de l’auto-organisation démocratique et donc du renforcement de la société civile. En Ukraine par contre, quoique les résultats politiques de la révolution orange demeurent limités (en gros, les mêmes restant au pouvoir), le mouvement a révélé une société civile en plein développement endogène, développement qui se poursuit depuis.

La progression de la démocratie ne se mesure donc pas seulement dans l’existence et la qualité d’élections libres, ni même de la couleur d’une révolution pour les imposer. Les élections sont évidemment une condition nécessaire à toute démocratie. Si on en galvaude la signification, comme l’ont fait les pays occidentaux en récusant les élections palestiniennes libres et honnêtes de 2006 au seul motif que le résultat ne les satisfaisait pas, on discrédite l’idée même de démocratie. Mais au-delà des élections, nous avons vu à quel point il est important de prendre en considération le rôle des sociétés civiles et le cadre juridique et politique dans lequel elles peuvent s’épanouir – un aspect très sous-estimé par les observateurs dans le cas de la société civile palestinienne. Le fait que ce cadre soit à l’évidence plus développé dans les pays de vieilles démocraties que dans ceux issus de la colonisation ou qui sortent de dictatures est une évidence. Ce qui ne signifie pas que les formes d’organisation doivent prendre les mêmes contours d’une société à l’autre indépendamment des réalités historiques et culturelles, ni qu’a fortiori, ces formes d’organisation soient « exportables ». Mais par contre il est possible, « people to people », de bénéficier des expériences et éventuellement du soutien matériel des uns pour les autres, dans une logique de réciprocité. C’était le principe de la « détente par en bas » des années 80. C’est celui mis en pratique par exemple aujourd’hui par le réseau des No Vox qui regroupe des mouvements de sans droits, des sans terre brésiliens aux sans abri européens ou aux dalits (intouchables) indiens et burakumin (parias) japonais. L’allégeance des uns envers les autres est possible et nécessaire malgré les différences de situation et autour des communautés d’objectifs. C’est ce qui fonde l’esprit démocratique à l’intérieur des cadres nationaux comme au niveau mondial.

Ce cheminement démocratique doit affronter plusieurs obstacles. Bien sûr d’abord les actions des forces antidémocratiques, autoritaires ou totalitaires. Mais aussi celles des agents de « l’empire » pour reprendre le terme de Toni Negri et Michael Hardt [12] qui parlent de démocratie pour asseoir une puissance par essence non démocratique. Enfin, et cela mérite un peu d’explication, les discours de ceux qui, de manière plus insidieuse, rêvent d’une oligarchie des sachants, d’une technocratie au service des élites et au détriment de la démocratie. Parce qu’il faudrait préserver l’avenir des méfaits du peuple ? Cette manière a ses adeptes nombreux en France, notamment du côté des ex-nouveaux philosophes. Jacques Rancière remarque à ce sujet « Hier encore, le discours officiel opposait les vertus de la démocratie à l’horreur totalitaire, tandis que les révolutionnaires récusaient ses apparences au nom d’une démocratie réelle à venir. Ces temps sont révolus. Alors même que certains gouvernements s’emploient à exporter la démocratie par la force des armes, notre intelligentsia n’en finit pas de déceler, dans tous les aspects de la vie publique et privée, les symptômes funestes de l’« individualisme démocratique » et les ravages de l’« égalitarisme » détruisant les valeurs collectives, forgeant un nouveau totalitarisme et conduisant l’humanité au suicide » [13]. Ces intellectuels inquiets mais influents ne voient dans la société civile que l’expression de « communautarisme » et « d’individualisme », l’un ou l’autre ou l’un et l’autre c’est selon. Ils ne cessent de pourfendre une idéologie « droit de l’hommiste » portée par les mouvements associatifs et les nouvelles formes d’engagements individuels. Ils s’inquiètent en fait de « la puissance subversive toujours neuve et toujours menacée de l’idée démocratique » [14]. L’idée que veulent incarner ceux qui savent exercer leur allégeance les uns envers les autres, ici et là-bas, dans les banlieues proches et les campagnes lointaines, au travers de toutes sortes de mouvements et d’associations.

Les Libanais Ghassan Salamé et Aziz al Azmeh voyaient venir en 1994 l’époque des « démocraties sans démocrates » et le croate Predrag Matvejevitch, à peu près à la même époque, parlait de « démocrature » [15], pour décrire ces régimes de l’après guerre froide qui ont l’apparence plus ou moins lointaine de la démocratie, et la réalité de la confiscation autoritaire ou mafieuse du pouvoir. De tels régimes sont toujours là, mais ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est avant tout d’aider la lutte des démocrates sans démocratie plutôt que de monter des démocraties meccano.

Bernard Dréano


1 / . Propos recueillis par Christian Losson, Libération, 19 et 20 janvier 2006.
2 / . Entretien avec Georges Balandier, « On n’importe pas la démocratie », l’Express, 9 oct. 2003.
3 / . Alfred Sauvy a utilisé le concept de tiers monde, dans le sens d’un nouveau tiers état de la planète dans un article publié le 14 août 1952 par l’Observateur. Le concept deviendra célèbre après la publication de Tiers monde, sous développement et développement par Alfred Sauvy et Georges Balandier en 1956.
4 / . Cf. Bernard Dreano, « Citoyens sans frontières », Projet n° 235, septembre 1993.
5 / . BBC NEWS, 20 juin 2005
6 / . György Konrad, L’ Antipolitique, La Découverte, 1987 ; Vaclav Havel, Essais politiques, Seuil, 1990.
7 / . François Houtart est un des animateurs du Centre Tricontinental (CETRI, Belgique) et du forum Mondial des Alternatives. Cf. la revue Alternatives Sud, Vol V, 1998, « Société civile : enjeu de luttes sociales », éd. l’Harmattan, Bruxelles.
8 / . Bernard Dreano, « Les mouvements de paix dans les années 80 », Alternatives Non Violentes n° 121, Les luttes non violentes au xxe siècle, Tome II, hiver 2001/2002.
9 / . Appel Russel pour une zone européenne sans armes nucléaires, dans « Le nouveau mouvement de paix », Alternatives Non Violentes, n° 43, hiver 1982.
10 / . Cf. « La paix vue de l’Est », Alternatives Non Violentes n° 67, mars 1988.
11 / . Helsinki Citizens’ Assembly (HCA), dont la branche française, également créée en 1990, est l’Assemblée Européenne des Citoyens (AEC). Cf. Actes de l’assemblée fondatrice HCA, éd. AEC Paris.
12 / . Toni Negri et Michael Hardt, Empire, éd. 10/18, 2004.
13 / . Jacques Rancière, La haine de la démocratie, éd. La Fabrique ; cf. aussi sur ce thème, du philosophe slovène Slavoj Zizek, Vous avez dit totalitarisme, Cinq interventions sur les (més)usages d’une notion, éd. Amsterdam, Paris, 2004.
14 / . Jacques Rancière, op. cit
15 / . Aziz al-Azmeh, Ghassan Salamé, Démocraties sans démocrates, Fayard, 1994, et Predrag Matvejevitch, Épistolaire de l’Autre Europe, Fayard, 1993.



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