Qu’est-ce qui justifie le fait d’avoir le souci de l’étranger, de l’accueil, de l’hospitalité ? À travers la question de l’étranger, la justice est profondément troublée. Car elle ne peut faire l’économie de la question du bien, même si toute notre tradition juridique, philosophique marquée par Kant est formaliste – aujourd’hui on dit procédurale. La justice européenne émergente est un monde de procédures et le problème n’est jamais de savoir quel est le bien en termes de contenu car il y a plusieurs conceptions du bien possibles. Pour faire le lien entre la justice et les questions afférentes à l’immigration, je voudrais rappeler la tradition de la ville-refuge et m’arrêter sur trois figures en lien avec ce que Paul Ricœur appelle l’épreuve de l’étranger : celles du visiteur, de l’immigré et du réfugié.

La ville refuge

La « ville refuge » est une tradition de la Bible hébraïque, remise en avant par deux philosophes, Emmanuel Lévinas, et Jacques Derrida qui se préoccupait des sans papiers. Cette tradition issue de la Torah nous dit que dans le désert proche-oriental, un meurtrier involontaire, demi-coupable et demi-innocent, a le droit de demander l’hospitalité. Il peut venir frapper aux portes de la ville pour demander qu’on le protège de la vengeance. Dans cette tradition biblique, on ne va pas chercher un exilé parfait qu’on accueillerait avec bonheur, mais un meurtrier involontaire, ce qui lui donne le droit d’être jugé. Il a le droit d’être jugé. Il est jugé au seuil de la ville, à la frontière, sous une arcade, là où se trouvent les tribunaux. « Aux portes de Jérusalem se tenaient des tribunaux. Leur fonction n’était pas précisément de sanctionner. Sanctionner, c’est un échec pour un tribunal, la conséquence que son enseignement (la Torah) n’était pas suffisant ». L’actualité en est très forte : la ville refuge nous apprend que quelqu’un, qui n’est pas un bon, a toujours le droit de venir demander justice. L’accueil ici, n’est rien d’autre que la possibilité de rendre justice à quelqu’un. On est loin de la réalité de l’accueil des étrangers en France.

Hannah Arendt parlait du droit d’avoir des droits. On se contente trop souvent d’une justice formelle qui n’a pas à s’occuper du bien. Le meilleur serait de faire preuve du souci d’accueillir. L’amour contre la justice ? Non, l’accueil est simplement la capacité de rendre justice. Cette tradition nous donne une capacité de rendre justice et, pour l’autre, de recevoir la justice. Le problème des droits aujourd’hui, c’est de les exercer, comme le dit Amartya Sen pour qui la question décisive est celle de la capacité. Celui qui demande à entrer dans la ville refuge, demande qu’on lui reconnaisse le droit d’avoir des droits, et le droit qu’on lui rende justice. La justice est donc déjà au centre de cette réflexion : à l’entrée de la ville refuge, on n’accueille pas par amour, mais pour rendre justice à un homme qui a du sang sur les mains. Il n’est pas étonnant qu’aujourd’hui, religieux et laïcs essaient de reprendre cette tradition de réflexion à propos des réfugiés et des clandestins.

L’épreuve de l’étranger

Venons-en à la situation contemporaine. La souveraineté territoriale des États reste le fondement du droit international, et cela même si on a un droit européen. En parlant de ces problèmes qui paraissent transnationaux, liés à des diasporas et à des flux migratoires, nous ne devons pas oublier que la Déclaration des droits de l’homme de 1948 affirme : « tout individu a droit à une nationalité ». Aujourd’hui, des États souverains déterminent le droit qui va permettre d’accueillir et de répondre aux problèmes posés. Dans notre monde, le national reste déterminant. Comme le disait Paul Ricœur, si on examine la réflexion sur le national, un seul terme est toujours marqué, la qualité de membre du corps national. Jamais l’étranger ne sera identifié, et, d’une certaine manière, il n’a pas besoin de l’être puisque le corps national est clos sur lui-même et ne vit que par rapport à ce qui lui est étranger. « Dans l’état actuel du droit en France, écrit Paul Ricœur, est citoyen le national considéré en tant que titulaire des droits civiques et d’une parcelle de la souveraineté nationale. Dès lors qu’aucun principe de droit international n’impose aux États d’accorder des droits politiques aux étrangers, l’incapacité politique des étrangers résidant en France reste, pour reprendre une expression juridique, « une règle absolue qui ne souffre d’aucune exception. » [1]

Mais il y a un non-dit à cette analyse purement juridique de la condition d’étranger : « C’est, continue Ricœur, la nature de la compréhension que nous avons de nous-mêmes en tant que membres appartenant à telle communauté nationale. Nous ne pouvons avancer dans la compréhension que nous avons de notre « chez nous » sans nous faire une représentation quelconque de ce que peut signifier pour l’étranger d’être « chez lui ». Le corps national vit en effet sur ce « non-dit » qui, surtout dans le cas où il y a des crises, l’oblige à se comparer à d’autres, à marquer des différences, à s’opposer, à saisir ce qui démarque l’étranger de nous, « eux et nous ». Le corps national, si violent soit-il vis-à-vis de celui qui demande accueil, est lui-même « l’étranger d’un étranger ». Il y a donc une épreuve de l’étranger à laquelle même le plus nationaliste d’entre nous ne peut échapper que fictivement. Nous sommes tous des étrangers pour ceux que nous considérons comme des étrangers. Tel est le sens de l’épreuve de l’étranger : l’impossibilité de se soustraire au fait qu’il y a des étrangers et que nous sommes nous-mêmes des étrangers pour les autres. « C’est à ce niveau que la mémoire d’avoir été soi-même étranger, comme y conviennent les textes fameux de la Bible hébraïque, vient auréoler de bienveillance la déclaration selon laquelle nous sommes tous des étrangers les uns par rapport aux autres. » Le comprendre est une invitation à saisir les figures de l’étranger et non pas à le rejeter au dehors.

Figures de l’hospitalité

En lien avec cette « épreuve de l’étranger », je voudrais évoquer, toujours à la suite de Paul Ricœur, trois situations où est mis à l’épreuve le devoir d’hospitalité. Le philosophe avait eu l’idée de les classer dans ce qu’il appelle un ordre tragique croissant, qui va du simple visiteur au demandeur d’asile. Ce qui nous montre que, plus la situation est tragique, moins la justice est capable de répondre.

La figure du visiteur, à connotation évangélique, est permanente car le visiteur n’est pas simplement le touriste. Le protestant victime des guerres de religion pouvait demander un accueil provisoire, puisqu’il était considéré comme visiteur. Le droit de visite a donné lieu au droit cosmopolite – pas assez valorisé dans nos traditions aujourd’hui –, argumenté par Kant dans Le Projet de paix perpétuelle. Qu’est-ce que ce droit du XVIIIe ? Pour Kant, très clair et concret, accueillir le visiteur, c’est rendre possible une paix perpétuelle à l’échelle mondiale. « Il est ici question non pas de philanthropie mais du droit. Hospitalité signifie donc ici le droit qu’a l’étranger, à son arrivée dans le territoire d’autrui, de ne pas y être traité en ennemi ». Toute cette philosophie, qui fut très motrice au temps de la guerre froide, est une philosophie de la guerre et de la paix. L’étranger n’y est pas un ennemi : « L’étranger est un membre de la société en vertu du droit de commune possession de la surface de la terre ». Lui accorder l’hospitalité met en jeu une certaine violence.

Deuxième figure, l’immigré. Alors que le visiteur peut l’être de son plein gré, l’étranger immigré est le visiteur forcé qui répond à un besoin de main-d’œuvre peu qualifiée, même s’il y a aujourd’hui une évolution avec les élites immigrées. L’étranger comme immigré répond à une demande en termes de travail et sa situation risque de se dégrader. L’étranger comme immigré est un étranger – qu’il s’intègre ou non, qu’il demande la nationalité ou non –, il demande plus que de l’hospitalité comme visiteur. Il serait peut-être temps de penser une admission de premier degré en deçà de la naturalisation, ce qui renvoie aux débats sur la participation aux élections locales, etc. Le même droit des gens, qui régissait jadis la guerre et la paix entre les nations et permettait que le visiteur bénéficie de l’hospitalité, ne devrait-il pas régir de nos jours les rapports entre les pays hôtes et les visiteurs malgré eux que sont les immigrés au travail ? Ce qui est frappant, c’est que cette deuxième figure correspond à quelqu’un qui ne vient pas de son plein gré et que le droit répond mal à cette situation.

Troisième figure, l’étranger comme réfugié. C’est la situation la plus tragique, comme le rappelle ici Frédéric Tiberghien, avec un problème très épineux pour le réfugié : le témoignage par rapport au droit. On demande aux réfugiés d’apporter les preuves qui justifient leur demande de refuge. En général, ces gens viennent de pays où les preuves peuvent avoir disparu. D’où la proposition du Haut-commissariat des nations unies pour les réfugiés de faire en sorte que les États susceptibles d’accueillir participent eux-mêmes au travail de la preuve. On le voit bien, plus l’étranger est en situation tragique, moins le droit est capable de répondre. Cette vision peut paraître un peu caricaturale mais elle est très importante.

Réoccuper le terrain de la justice

Je voudrais, pour terminer, évoquer le contexte historique avec deux auteurs qui réagissent différemment à quinze ans de distance. La mondialisation (qui n’est pas un simple phénomène économique mais un phénomène historique redoutable, en train de modifier notre relation à l’histoire, le lien entre l’Europe et les autres continents…), ne va-t-elle pas changer les données ? Pierre Hassner, spécialiste des relations internationales, parlait pour sa part, après la chute du mur de Berlin, de deux triangles magiques. La critique du totalitarisme nous oblige à avoir une vision de la démocratie plus riche et élargie : il n’y a pas que la souveraineté au sens où l’origine est dans le peuple. À l’époque gaullienne on ne parlait ni d’État de droit, ni de droits de l’homme. Tel est le premier triangle magique : la démocratie c’est la souveraineté, plus les droits de l’homme, plus l’État de droit. Tout cela allant de pair et se renforçant. C’est une responsabilisation plus forte pour les individus. Mais Hassner ajoute un autre triangle magique qu’il appelle le triangle kantien (projet de paix perpétuelle), dont les trois piliers sont : la Constitution civile de chaque État, qui doit être républicaine ; le droit des gens, qui doit être fondé sur une fédération d’États libres ; le droit cosmopolitique, qui doit se border aux conditions d’une hospitalité universelle. Ce discours du début des années 90 est porteur d’une vision plus heureuse et responsable d’une démocratie, qui pouvait avoir un effet à l’échelle mondiale. Or, aujourd’hui, le sociologue Zygmunt Bauman, le deuxième auteur que je veux évoquer, essaie de montrer, à distance de 1989 et de la chute du mur, qu’on est désormais dans un monde de plus en plus liquide (aléatoire et lié à l’argent), porté par des flux, et cela même si les États n’ont pas disparu [2]. Un monde plus trouble et plus inquiétant, où les individus eux-mêmes se trouvent désorientés et déresponsabilisés.

La ville refuge était une exception à la règle. Mais il ne faut surtout pas que cette exception apparaisse à côté de la règle. On peut réagir par amour, mais il faut réoccuper le terrain de la justice, laquelle est très défaillante aujourd’hui.

Olivier Mongin


1 / .Voir Esprit, spécial Paul Ricœur, mars-avril 2005
2 / . Zygmunt Bauman, La vie liquide, Le Rouergue éditeur, 2006.



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