Pour les salariés immigrés de Renault dont j’étais depuis 1971, la victoire de Mitterrand en 1981 suscita les plus grands espoirs, encore éclairés par l’effervescence pourtant finissante de mai 68. En juin 1982, un conflit d’une grande intensité éclate dans l’usine automobile Talbot de Poissy. Il s’inscrit dans un vaste mouvement qui affecte les ouvriers spécialisés de la branche. Un second affrontement culmine au cours de l’hiver 1983-1984, atteignant la puissante maison-mère, PSA, et ses instances syndicales. Sous la houlette du gouvernement de l’époque, ces drames concrétisent le passage des derniers élans de l’expansion au redéploiement douloureux des années de rigueur. Chez Renault, la modernisation des chaînes de l’usine de montage de Billancourt et les plans de suppressions d’effectifs de salariés OS sont eux aussi rythmés par une suite de conflits, jusqu’à la fermeture du site en avril 1992.

Notre déconvenue fut à la mesure de notre espérance. Une nouvelle marâtre de l’économie de marché, la mondialisation – vêtue de tous les atours de la modernité –, laissait entrevoir dans l’industrie automobile sa voracité anthropophage et sacrificielle. Durant cette période, les plans « sociaux » concernaient majoritairement des ouvriers immigrés dits « non qualifiés », voire « analphabètes ». Les affubler d’un statut prétendument professionnel, celui d’ouvrier spécialisé (OS), a permis, aux yeux de l’opinion – mais aussi de l’élite, y compris syndicale –, de légitimer leur licenciement en le métamorphosant en « incitation » au retour au pays d’origine. Vaines furent les tentatives de faire entendre à nos responsables syndicaux d’alors que la seule alternative était de prendre conscience que nous étions,  salariés de toutes origines et de tous statuts, inscrits dans un destin inéluctablement partagé. Au mieux, nous récoltions des moues d’incompréhension. Et l’écrasante majorité nous voyait déjà en route vers l’autre berge de la Méditerranée.

Si j’évoque ces faits, c’est pour tenter d’expliquer le désarroi dans lequel nous nous trouvions. Cette situation m’amena à rechercher des réponses à ma déception au-delà du syndicat auquel j’appartenais. C’est ainsi que je rendis visite au journal Sans Frontières, vivier prémonitoire des enjeux migratoires d’aujourd’hui. C’est dans ses locaux que je connus d’abord André Costes [1] puis, un peu plus tard, Jean Weydert. D’abord intimidé par ces personnalités qui, à ma grande surprise, agissaient à contre-courant des vents dominants, je retirai toujours de nos rencontres cette sensation d’apaisement, adossée à l’exigeante nécessité d’agir pour les démunis. Avec Jean, nous parlions beaucoup de la situation chez Renault. Le sort des salariés le préoccupait, surtout celui des plus démunis, les OS, face aux enjeux de la modernisation de l’usine.

Après mon licenciement en 1987, avec quelques amis syndicalistes nous primes la décision de créer l’association « Starter » pour le reclassement et la reconversion des OS licenciés de Billancourt. Jean en suivit pas à pas l’évolution, les difficultés, et je puis dire aujourd’hui que son accompagnement fut décisif. Il nous protégea du scepticisme qui visait la fiabilité d’une telle initiative et surtout son objectif principal : permettre aux OS licenciés et à leurs familles d’acquérir la légitimité de concevoir et de construire leur avenir en France. Or, à l’époque, en dépit de nos explications, nous étions perçus par la plupart de nos interlocuteurs comme censés agir pour leur « retour au pays ».

Jean mit à ma disposition – car nous avions très peu de moyens – des locaux pour nos réunions. Avec André Costes, il m’invita à venir témoigner dans un groupe de travail du Ceras de cette solitude des salariés immigrés et de la nécessité de les accompagner, de les soutenir. Il me faut rappeler avec force que, dans ce contexte, ce qui s’imposait naturellement à nous était une politique de rupture : rupture avec l’usine par le licenciement, rupture avec le pays d’accueil par l’incitation au retour et souvent, pour les salariés licenciés dont les familles étaient installées en France, séparation douloureuse dès lors que l’épouse et les enfants choisissaient de rester en France.

Ce qui m’émeut encore aujourd’hui et continuera toujours à m’émouvoir, c’est que, sans que nous en parlions explicitement et dès le début de notre rencontre, j’ai été absolument sûr de son adhésion. J’ai été « saisi » par la profondeur de son soutien à notre démarche, accompagnement non pas dans la séparation mais au contraire dans la réparation de ce lien meurtri, reconnaissance et respect des plus faibles. Cette conviction profonde, j’ai encore pu la vivre par sa présence et son engagement dans l’association « Génériques » créée pour la sauvegarde et la préservation des archives de l’immigration. Puis, lors de la création de l’association écologique « Espaces » en 1994, dans le Val de Seine, à l’initiative de Yann Fradin. Il s’agit d’insérer socialement des personnes sans domicile fixe ou en grande difficulté, certains d’entre eux – anciens OS licenciés – squattant les berges de Seine aux abords de l’île Seguin, par le biais d’une proposition d’aménagement durable de cette friche industrielle. Lors d’un repas avec Jean et André au local de cette association, suivi d’une visite des chantiers d’insertion sur les berges de Seine, l’idée que les plus démunis puissent servir d’ambassadeurs écologiques les avait totalement enthousiasmés.

Pour le non croyant que je suis, le dialogue avec Jean était un refuge où j’avais la certitude d’être écouté et entendu. Cette certitude, je la puisais dans la limpidité de son regard sur la destinée irrévocablement solidaire des hommes. Infiniment merci, Jean.

Farouk Belkeddar


1 / . Lire dans Projet l’article de Driss El Yazami, publié à l’occasion du décès d’André Costes, «Avec André Costes, compagnon et disciple», n° 288, septembre 2005.



Article également accessible sur Cairn.info 

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