Au lendemain de la deuxième guerre, la « question sociale » est devenue mondiale. Paul VI plaide pour un développement partagé, permettant à tous les peuples de participer dans la dignité au concert des nations.

L’encyclique de Paul VI sur « le développement des peuples » – Populorum Progressio – aura quarante ans à Pâques. Cet anniversaire mérite d’être célébré. Dans l’enseignement de l’Église, c’est un texte capital. Il a marqué la prise en compte d’une réalité absolument nouvelle, qui reste d’une actualité brûlante : « Le fait majeur dont chacun doit prendre conscience est que la question sociale est devenue mondiale. »

En 1892, Rerum Novarum avait inauguré l’intervention du magistère catholique dans le domaine social. Mais les « choses nouvelles » que Léon XIII y abordait n’avaient de neuf que l’intérêt sans précédent que l’Église leur portait. Cinquante ans plus tôt, Marx et Proudhon s’étaient déjà penchés sur la condition ouvrière. En 1966, le développement était un sujet vraiment nouveau. C’est vers 1960 seulement qu’on a commencé à employer ce mot dans son sens actuel.

Un commentateur de la formule de Saint-Just – « Le bonheur est une idée neuve en Europe » – a noté que « La recherche du bonheur est aussi vieille que le monde. Mais c’est à l’époque de la Révolution que les gens osent dire qu’ils sont malheureux, qu’ils ont le droit de réclamer leur bonheur » On pourrait en dire autant du développement. La misère qui accablait depuis des siècles les habitants des pays pauvres s’était encore accrue pendant la seconde guerre mondiale ; elle était aggravée par l’explosion démographique ; elle contrastait avec ce que la radio et le cinéma révélaient partout de la vie dans les pays riches. Au lendemain de la guerre, les peuples pauvres se sont mis à revendiquer le « droit au développement ». Leur situation n’était plus seulement un fait à déplorer mais un problème à résoudre, celui du développement dont les économistes commençaient à comprendre le mécanisme.

L’encyclique a donné sa pleine portée à la notion de développement qui « ne se réduit pas à la simple croissance économique » et concerne « tout homme, tout l’homme et tous les hommes ». Le Pape a appelé toutes les personnes de bonne volonté, qui qu’elles soient, où qu’elles se trouvent, à s’en faire les apôtres.

Le « nouveau nom de la paix »

J’ai découvert cette problématique au Vietnam du nord en 1956. La population, en majorité rurale, y vivait tant bien que mal d’une agriculture de subsistance, mais son état sanitaire était déplorable. Les infrastructures avaient pâti de l’occupation japonaise et de la guerre d’Indochine tout juste terminée. La République démocratique du Vietnam n’était pas réellement un « pays de la faim ». Elle n’appartenait pas au « tiers monde » d’Alfred Sauvy puisqu’elle adhérait au bloc soviétique. Mais c’était, de toute évidence, un pays « sous-développé ».

Les Vietnamiens aspiraient, selon la formule de l’encyclique, à « faire, connaître, et avoir plus, pour être plus ». La suite du texte s’applique bien à eux : « les peuples parvenus depuis peu à l’indépendance nationale éprouvent la nécessité d’ajouter à cette liberté politique une croissance autonome et digne, sociale non moins qu’économique, afin d’assurer à leurs citoyens leur plein épanouissement humain et de prendre la place qui leur revient dans le concert des nations. »

Malheureusement, le régime de type stalinien mis en place à Hanoï tournait le dos à ces objectifs. Sous prétexte de réforme agraire, inutile en l’absence de grandes propriétés, on a établi dans les campagnes la dictature tatillonne des cadres du parti, prélude à une collectivisation à la soviétique évidemment vouée à l’échec. Toute institution étrangère était bannie, même l’Institut Pasteur, un des « fruits heureux » hérités du passé que Paul VI saluait en même temps qu’il dénonçait les méfaits du colonialisme. Les rapports économiques avec l’extérieur ont été limités à quelques accords de troc bilatéraux. La réunification du pays, coupé en deux par les accords de Genève, a été poursuivie par les armes. Les souffrances des Vietnamiens au cours des décennies suivantes confirment la pertinence des mises en garde de Populorum Progressio contre « les messianismes prometteurs mais bâtisseurs d’illusions » et contre « la tentation de la violence ».

À mon retour à Paris, j’ai été affecté au service chargé de mettre au point le régime des relations financières entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique noire. De ce dossier complexe, je retiendrai ici un seul aspect. Les nouveaux États avaient le choix entre la rupture ou le maintien de certains des liens ayant existé avec la métropole. Applaudi par les idéologues, Sekou Touré a choisi pour la Guinée l’indépendance totale, à l’instar de Fidel Castro, avec les mêmes conséquences économiques désastreuses (pour ne pas parler de l’absence de démocratie). La Côte-d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny s’est bien trouvée, dans l’ensemble, d’être restée dans la zone Franc. Paul VI notait avec raison que « Le nationalisme isole les peuples contre leur bien véritable ».

C’est à cette époque que j’ai rencontré le P. Bernard Lalande. Délégué international du mouvement Pax Christi, qui était alors la seule organisation catholique mandatée pour les problèmes internationaux, il avait fait écho à la campagne de la Fao contre la faim dans le monde. Le P. Lebret, dominicain, pour qui le sous-développement était « le drame du siècle » et le P. Laurent, jésuite, du Ceras, lui ont montré que la faim est liée au sous-développement. Il avait une conception dynamique de la paix, qu’il voyait non pas comme un retour à « la tranquillité de l’ordre » momentanément interrompue par la guerre, mais comme la marche de l’humanité vers plus de solidarité, de justice et de liberté. Le développement, a-t-il appris, était « le passage, pour chacun et pour tous, de conditions moins humaines à des conditions plus humaines » – définition reprise dans Populorum Progressio. Le développement s’identifiait ainsi à la paix, telle qu’il la concevait. C’est pourquoi il a fait dire au cardinal Feltin, président international de Pax Christi, dans un discours prononcé à Genève en 1960 devant un congrès du Mouvement, que « le développement est le nouveau nom de la paix ».

Six ans plus tard, Paul VI a placé cette formule, sans en citer la source, au cœur de l’appel qui conclut Populorum Progressio : « Si le développement est le nouveau nom de la paix, qui ne voudrait y œuvrer de toutes ses forces ? » Elle a été utilisée ensuite par U Thant, secrétaire général des Nations unies, à qui elle est souvent attribuée sans qu’on mesure suffisamment le contenu sociologique et théologique que le P. Lalande lui avait donné.

L’importance de la gouvernance

Le P. Lalande m’a chargé de mettre en forme une brochure de vulgarisation sur le développement à l’usage des militants de Pax Christi. J’ai collaboré ensuite avec Mgr Larrain, évêque de Talca au Chili et président du Conseil épiscopal latino-américain, dans la préparation d’une lettre pastorale sur le même sujet. Le texte de Mgr Larrain a circulé au Concile et compte certainement parmi les sources des passages pertinents de Gaudium et Spes comme aussi de Populorum Progressio. Ces travaux ont beaucoup enrichi ma compréhension du développement et accru mon désir de le promouvoir, à Pax Christi et dans la suite de ma vie professionnelle. J’étais heureux d’aider les pasteurs et les militants à comprendre les faits à propos desquels s’exerçait leur désir de prophétisme. En sens inverse, j’ai senti combien l’action pratique gagne à s’inscrire dans une vision du bien commun éclairée par l’évangile.

La pensée de Mgr Larrain était à la fois ferme et nuancée. Contrairement aux préjugés idéologiques de l’époque, il incluait des facteurs propres à l’Amérique latine dans les causes du sous-développement de ce continent. Il invitait les États de la région à rejeter l’autarcie et à organiser leur intégration. Il affirmait que la société nouvelle à construire devait être « à base de participation démocratique et, en même temps, dotée d’une autorité publique vraiment au service du bien commun ». C’était préfigurer l’importance accordée aujourd’hui à la bonne « gouvernance » des pays en développement. Populorum Progressio dit bien que « ouvriers de leur propre développement, les peuples en sont les premiers responsables », mais l’accent est mis surtout sur le devoir qu’ont les nations plus favorisées de leur en donner la possibilité. De nombreuses missions en Afrique dans les années 1980 m’ont malheureusement fourni bien des exemples d’efforts de solidarité intelligents et généreux échouant quand l’incompétence, l’incurie ou la corruption sévissaient localement.

Organisations internationales

En 1972, j’ai été nommé pour cinq ans conseiller économique et financier de la mission permanente de la France auprès des Nations unies. À ce titre, j’occupais le siège de notre pays dans divers organes ayant à voir avec le développement. J’ai pu vérifier le bien-fondé de ce que dit Populorum Progressio du rôle des organisations internationales dans le « développement solidaire de l’humanité », objet de toute la seconde moitié de l’encyclique. J’ai constaté aussi que leur efficacité est plus grande qu’on ne le croit en général. Elles ne sont pas pour rien dans le fait que, depuis cinquante ans, le nombre des affamés n’a pas suivi, comme on pouvait le craindre, l’accroissement massif de la population mondiale.

Les débats de caractère politique étaient encore dominés par l’opposition entre l’Est et l’Ouest. Les pays « non-alignés » manœuvraient entre les deux blocs. En matière économique, au contraire, l’essentiel des discussions se déroulait entre le « groupe B » – pays industrialisés à économie de marché –, et le « groupe des 77 », rassemblant les pays en développement d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. Le groupe des États socialistes réunis autour de l’Union soviétique était marginalisé du fait de la médiocre contribution de ces pays aux efforts de solidarité internationale, et parce que le modèle d’économie planifiée qu’ils continuaient à proposer avait déjà prouvé son inefficacité.

Dans les organisations internationales que j’ai connues, les problèmes sont étudiés sérieusement, sur la base de documents de qualité préparés dans les secrétariats internationaux. Les représentants des États et les observateurs, notamment celui du Saint-Siège, présentent en public la position de leur gouvernement. Ils font donc tout leur possible pour que leurs interventions aient une chance d’être bien reçues. Les conclusions adoptées par « consensus » sont le résultat des discussions qu’ils mènent ensuite en privé, en recherchant des compromis qui marquent souvent un progrès d’une session à l’autre.

Populorum Progressio souhaite que la mise en œuvre des solidarités requises par le développement soit confiée à une « autorité mondiale en mesure d’agir efficacement sur le plan juridique et politique ». Pour une programmation concertée capable de « donner sens et valeur à l’œuvre à réaliser », comme le demande le paragraphe 20, il serait nécessaire – et peut-être suffisant – que les gouvernements fassent un meilleur usage des pouvoirs que la Charte des Nations unies confère au Conseil économique et social. On s’appuierait sur les organisations existantes ayant chacune son champ d’action – l’alimentation, la santé, la culture, le commerce, la monnaie… – en veillant à ce que leurs activités soient convenablement coordonnées. Il faudrait évidemment que les États, soutenus par leur opinion publique, veuillent bien subordonner partout à des préoccupations globales la défense d’intérêts nationaux sectoriels.

Entrée dans la mondialisation

J’ai passé ensuite une dizaine d’années à Paris, au cours desquelles j’ai participé aux travaux du Comité d’aide au développement de l’Ocde et aux réunions de la Cnuced. Je m’occupais aussi des relations économiques et financières de la France avec l’Afrique. Puis j’ai achevé ma carrière à Manille, à la Banque asiatique de développement, puis à Tokyo. J’ai pu observer sur place la métamorphose de la Chine après Mao. J’avais connu l’époque des « fourmis bleues ». L’essor de ce pays de vieille civilisation était bloqué par les rigidités de la doctrine marxiste-léniniste. La pauvreté était encore aggravée par l’« utopie meurtrière » de la Révolution culturelle. La croissance a démarré quand les paysans ont été autorisés à cultiver un lopin individuel et à vendre en ville, pour leur propre compte, des légumes apportés à bicyclette. Comme trente ans plus tôt à Hongkong, à Singapour, à Taiwan et en Corée du Sud, grâce au rétablissement de la liberté d’entreprise, on a vu se développer spontanément ou par l’investissement privé étranger le textile, la petite mécanique et d’autres industries exigeant beaucoup de main-d’œuvre qui travaillaient pour l’exportation comme pour la consommation intérieure. On est passé de là à des productions techniquement plus complexes permettant une élévation incontestable du niveau de vie qui a commencé dans les grandes villes industrielles des provinces côtières de l’Est et tend peu à peu à faire tache d’huile dans le reste du pays sous l’effet de la délocalisation de la première génération d’usines. Bien entendu, tout n’est pas réglé. La Chine doit encore faire des progrès, notamment en matière de droits de l’homme et pour l’environnement.

Cette évolution, qui se retrouve mutatis mutandis dans la plupart des autres pays d’Asie, dément les analyses de Populorum Progressio. Le chapitre sur « l’équité dans les relations commerciales » soutient que « les économies peu développées n’ont à vendre que des produits agricoles et des matières premières ». Le prix de ces exportations, qui est soumis à de brusques variations, tendrait à diminuer, en longue période, alors que les produits fabriqués dans les pays industrialisés obtenus en échange deviendraient de plus en plus chers. Il en résulterait que « les pauvres restent toujours pauvres et les riches deviennent toujours plus riches ». Cette détérioration des termes de l’échange aboutirait à un fossé de plus en plus large entre pays riches et pays pauvres. L’Inde, la Chine et d’autres pays d’Asie, dont la croissance économique rapide est fondée sur l’exportation de produits industriels concurrençant la production des nations développées, ont tourné le dos à ce scénario. Il ne s’applique, en fait, qu’aux quelques pays très pauvres d’Afrique noire et de l’Amérique andine auxquels ses tenants se référaient implicitement. On doit surtout retenir des propositions détaillées de Populorum Progressio en cette matière l’idée « d’établir entre partenaires une certaine égalité de chances », mandat, précisément, de l’Omc dont l’action mérite d’être encouragée. Les pays du Sud auraient tout à perdre à la rupture des flux internationaux de marchandises et de capitaux préconisée par des militants oublieux des leçons de l’histoire. Rejeter la mondialisation n’est ni possible ni souhaitable. Elle doit seulement être aménagée, d’un commun accord, dans l’intérêt de tous.

Les pays d’Asie qui sont réellement en voie de développement ont tiré un excellent parti de leur ouverture au commerce mondial. Ils témoignent aussi des avantages irremplaçables de l’économie de marché. Paul VI a eu raison de ne condamner radicalement que « le profit vu comme le motif essentiel du progrès économique, la concurrence comme loi suprême de l’économie, la propriété privée des biens de production comme un droit absolu, sans limite ni obligations sociales… » autrement dit « le libéralisme sans frein ». Dans le passage relatif à la planification, il préconise seulement des programmes propres à « encourager, stimuler, coordonner, suppléer et intégrer », et il met justement en garde contre « le péril de la collectivisation intégrale ».

La maîtrise des marchés, que beaucoup jugent souhaitable, est difficile à établir au sein d’un État. Elle peut se retourner contre les intérêts des groupes sociaux qu’elle entendait servir. Au niveau mondial, elle est irréalisable, comme je l’ai constaté au Conseil du Fonds commun des Produits de base. Il est exact que la libre formation des prix des biens et des services, des salaires, des loyers, du coût du crédit, etc. peut produire des effets profondément injustes si les acheteurs ou les vendeurs abusent d’une position de force. Mais ils peuvent aussi adopter des attitudes responsables, comme le montre l’expérience contrastée des pays d’Asie. Aux Philippines, la rapacité d’un petit nombre de possédants aboutit à maintenir dans l’indigence la masse de la population et à freiner la croissance. Au contraire, dans les pays de culture chinoise, y compris le Japon, la Thaïlande et le Vietnam, la classe dirigeante conserve une tradition de frugalité qui facilite l’amélioration du sort des pauvres et donne sa chance au développement. Tout en réclamant d’indispensables réformes de structure, Populorum Progressio ne craint donc pas de faire aussi appel au sens social des responsables du monde des affaires.

Relisant l’encyclique quarante ans après sa publication, j’admire une fois de plus l’intelligence et la richesse d’inspiration qui s’y déploient. L’évolution du monde a fait que certaines suggestions ont vieilli, mais l’essentiel demeure : un appel éloquent et solidement argumenté à poursuivre de la façon la plus concrète un idéal où figurent « la victoire sur les fléaux sociaux, (...) l’acquisition de la culture, (...) la considération accrue de la dignité d’autrui, l’orientation vers l’esprit de pauvreté, la coopération au bien commun, la volonté de paix… ».

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