Le développement est pensé comme un processus universel, une dimension de l’homme même. Question urgente, qui appelle des transformations audacieuses. Mais il faut aussi en considérer davantage aujourd’hui les effets ravageurs.

Le développement fut le grand sujet de tout le monde dans les années 60. Populorum Progressio, quant à elle, fut l’« encyclique du développement »[1], ou « l’encyclique de la Résurrection », résurrection des peuples, selon l’économiste F. Perroux. Elle fut publiée en effet par Paul VI « en la fête de Pâques (Résurrection) », le 26 mars 1967. Sur le plan de la doctrine sociale de l’Église, la question était celle de la « disparité », d’une flagrante inégalité quant au développement. Une inégalité en correspondance, hier, avec celle des peuples colonisateurs et colonisés. On venait d’abolir le système colonial, il fallait s’attaquer sans retard à la semblable hiérarchie du développement qui n’avait pas plus de raison d’être considérée comme « naturelle » que la situation coloniale : le Concile Vatican II, en 1965, s’y engagea avec vigueur… Certains, cependant, plus que tous le père Lebret, expert au Concile, estimèrent que la grande assemblée n’était pas en condition de donner à la question toute l’attention qu’elle méritait. Ils préparèrent dès ce moment (et surtout le père Lebret) un document qui fut à la base du texte de Paul VI.

L’encyclique ne serait pas née sans le père Lebret. Dominicain, ancien officier de marine marchande, hanté par une idée d’économie « humaine », répondant aux besoins et non à la seule demande solvable et quantifiable, il fut le fondateur d’Économie et Humanisme d’abord, puis l’auteur encore d’une deuxième fondation, l’Institut de Recherche et de Formation à l’Économie du Développement (Irfed) en 1959. Dans cette deuxième partie de sa vie, et déjà assez tôt, Lebret courut le monde, prodiguant des conseils de développement (humain, intégral, solidaire), au Sénégal, en Amérique latine. Cela le conduisit à être expert au Concile. Il y ferrailla, peut-on dire, voulant davantage que Gaudium et spes dans la critique de la propriété et celle du capitalisme. Il fut déçu en partie par la rédaction ultime (début 1965). Déjà malade et ne pouvant plus participer aux travaux, il eut cependant le temps de remettre à Paul VI une ébauche sur la question du développement avec plus de détail. Il mourut en 1966 avant que soit publiée l’encyclique, mais elle porte sa marque.

Portée de la question

La nouveauté, avec le Concile et surtout Populorum Progressio, est que le développement soit compris comme un processus universel, une dimension de l’homme même. L’économie avait pu être envisagée comme une réalité, non pas tellement statique, du moins répétitive ; en parlant de développement, on la voyait comme historique. Marx, à sa façon, avait compris l’économie comme en développement, passage de formation sociale à formation sociale. Et Max Weber avait aperçu le passage de sociétés hiérarchiques à des sociétés dominées par l’organisation rationnelle, susceptibles il est vrai de passer, encore au-delà, à des sociétés charismatiques. Avec Populorum Progressio, l’Église allait au fond plus loin, donnant au terme développement une portée anthropologique et théologique, pas simplement économique : « Dans le dessein de Dieu, chaque homme est appelé à se développer, car toute vie est vocation […] ». « Cette croissance n’est pas facultative », continuait le pape. Elle est « individuelle », d’autre part, mais « collective » aussi, elle est même affaire de « toute l’humanité », historique au sens le plus complet du terme. Elle n’est bien entendu pas purement quantitative ou matérielle (PP 14-19).

Certes, l’encyclique aurait souci des mesures à prendre pour accroître la production et la bien distribuer – il s’agissait de développement économique – mais elle inscrirait toutes choses dans le déroulement de la destinée humaine et de la destinée des peuples, dans l’évolution des systèmes sociaux aussi, et ce n’était pas sans des aspects très délicats, auxquels Paul VI se montrerait attentif : « Le heurt entre les civilisations traditionnelles et les nouveautés de la civilisation industrielle brise, écrivit-il, les structures qui ne s’adaptent pas aux conditions nouvelles. Leur cadre, parfois rigide, était l’indispensable appui de la vie personnelle et familiale, et les anciens y restent attachés, cependant que les jeunes s’en évadent, comme d’un obstacle inutile, pour se tourner avidement vers de nouvelles formes de vie sociale […]» (PP 10).

Révolution ou « audacieuses réformes »

La situation était révolutionnaire – très clairement en de nombreux pays d’Amérique latine dans les années 60. Peut-être faut-il reconnaître qu’elle le demeure fondamentalement aujourd’hui. Sans doute davantage dans le Proche et Moyen Orient désormais. Dans Populorum Progressio en tout cas, le pape Paul VI était conduit à discuter, longuement, les tentations qui se présentent dans des situations de telle urgence. « Il faut se hâter, disait-il : trop d’hommes souffrent, et la distance s’accroît qui sépare le progrès des uns, et la stagnation, voire la régression des autres. Encore faut-il que l’œuvre à accomplir progresse harmonieusement, sous peine de rompre d’indispensables équilibres. Une réforme agraire improvisée peut manquer son but. Une industrialisation brusquée peut disloquer les structures encore nécessaires ». « Il est, certes, des situations dont l’injustice crie vers le ciel. On le sait pourtant, disait le pape, phrase décisive, l’insurrection révolutionnaire – sauf dans le cas de tyrannie évidente et prolongée qui porterait gravement atteinte aux droits fondamentaux de la personne et nuirait dangereusement au bien commun du pays – engendre de nouvelles injustices, introduit de nouveaux déséquilibres, et provoque de nouvelles ruines. On ne saurait combattre un mal réel au prix d’un plus grand malheur » (PP 31). Tant l’incise que la proposition principale étaient ici importantes. Au total, terminait Paul VI, « qu’on nous entende bien : le développement exige des transformations audacieuses, profondément novatrices » (PP 32).

Sur le libre-échange, sur la « dette »

Deux conseils de Paul VI furent des plus remarqués : sa formule touchant l’exacte mesure dans laquelle le libre-échange peut servir à la justice ; ses recommandations sur la dette des pays en développement. Voici la déclaration touchant le libre-échange dans les relations internationales – susceptible de toucher aussi d’autres domaines : « Les avantages de la règle de libre-échange sont évidents quand les partenaires ne se trouvent pas en conditions trop inégales de puissance économique : elle est un stimulant au progrès et récompense l’effort [...] Il n’en est plus de même quand les conditions deviennent trop inégales de pays à pays : les prix qui se forment librement sur le marché peuvent entraîner des résultats iniques » (PP 58-61). Ces phrases sont d’une grande netteté.

Et voici comment Paul VI approchait la question de la dette des pays en développement, très tôt remarquons-le (dès 1967), alors que la première explosion à cet égard a été la crise mexicaine de 1982 : « Il est indispensable que s’établisse entre toutes les parties prenantes [avant même les malheurs] ce dialogue que nous appelions de nos vœux dans notre première encyclique, Ecclesiam suam : le dialogue, entre ceux qui apportent les moyens et ceux qui en bénéficient, permettra de mesurer les apports, non seulement selon la générosité et les disponibilités des uns, mais aussi en fonction des besoins réels et des possibilités d’emploi des autres. Les pays en voie de développement ne risqueront plus dès lors d’être accablés de dettes dont le service absorbe le plus clair de leurs gains. Taux d’intérêt et durée des prêts pourront être aménagés de manière supportable pour les uns et les autres, en équilibrant dons gratuits, prêts sans intérêt ou à intérêt minime, et durée des amortissements. Des garanties pourront être données à ceux qui fournissent les moyens financiers, sur l’emploi qui en sera fait selon le plan convenu et avec une efficacité raisonnable car il ne s’agit pas de favoriser paresseux et parasites. Les bénéficiaires pourront, eux, exiger qu’on ne s’ingère pas dans leur politique, qu’on ne perturbe pas leur structure sociale »[2].

Quarante ans après

Que dire quarante ans après ? Que nous avons accompli ce que proposait l’encyclique ? Ou… que nous n’avons rien fait ? Vingt ans après Populorum Progressio, en 1988, Jean Paul II inclinait plutôt à souligner que le fossé s’était approfondi et il en rendait responsables les deux grands de la guerre froide, gaspillant des ressources qui manquaient du coup au développement. Aujourd’hui, nous ne doutons guère que « du » développement s’est produit, dans maintes parties du monde : petits dragons d’Asie, d’abord, un plus gros dragon, ensuite, la Corée du sud, puis la Malaisie, voire les Philippines, et se pressent aujourd’hui les très grands comme la Chine (en partie), l’Inde (en partie aussi), le Vietnam à son tour, sans doute le Brésil. Il s’est produit du développement de manière toutefois plus sauvage, moins organisée certainement que ne l’espérait Paul VI. Mais d’autres pays, tout un continent faut-il plus ou moins dire, restent en panne faute, sans doute, de l’entreprise méthodique à laquelle avait pensé le pape. Les idées économiques se sont d’autre part infléchies en un sens qu’il n’envisageait ni ne recommandait : à savoir d’un libéralisme radical – avec l’espérance, largement fallacieuse, que le développement se répande comme se répand un liquide, ou comme une eau qui goutte (le fameux trickle down de nombre d’économistes). Il existe nombre de déséquilibres, d’inégalités, de la misère et des violences à côté des succès. Le quintile supérieur ne cesse de se séparer du quintile inférieur dans la croissance des revenus.

Les conseils naguère prodigués ne sont pas devenus caducs du fait des événements, ils valent dêtre repris, sous quelque étiquette que l’on parle du nécessaire développement. Comme valent d’être repris les conseils du pape quant aux dimensions culturelles du problème. Ainsi : « [Les experts] doivent apprendre à travailler en étroite collaboration avec tous. Ils savent que leur compétence ne leur confère pas une supériorité dans tous les domaines. La civilisation qui les a formés contient certes des éléments d’humanisme universel, mais elle n’est ni unique ni exclusive, et ne peut être importée sans adaptation. Les agents des missions [expertes] auront à cœur de découvrir, avec son histoire, les composantes et les richesses culturelles du pays qui les accueille. Un rapprochement s’établira qui fécondera l’une et l’autre civilisations » (PP 72). On peut se demander si l’on s’est souvent situé dans une telle démarche !

Manques

Mais, faisant ce bilan, il faut indiscutablement aussi indiquer des manques que l’on constate aujourd’hui dans le traitement de la question par Populorum Progressio[3]. Le premier consiste en l’absence, tout au long, d’une vraie discussion de la question financière – hormis ce qui a pu être dit sur la dette. Le financement du développement a trop souvent été accidentel ou annexe à la grande spéculation. On a mis de l’argent en Amérique latine quand il est apparu qu’on pouvait y gagner beaucoup, très vite : et on s’est fait des illusions. À un moment, on s’est précipité vers les (entreprises) privatisées quand les activités industrielles étatiques, trop lourdes, trop bureaucratiques, avaient fait faillite. Tout a commencé, en vérité, dans les années 80, coïncidant avec la redémocratisation comme avec les disponibilités financières issues des ressources pétrolières qu’on s’empressait de « balancer » en direction de l’Amérique latine – mais aussi de la Corée du sud, puis, bientôt, de la Russie[4]. La doctrine de l’Église ne s’est guère investie dans ces problèmes.

Une autre carence de la doctrine issue de Populorum Progressio est, me semble-t-il, qu’elle laisse désormais dans l’incertitude sur la bonne méthode de développement ou sur ce qui est réellement praticable. L’opportunité était affirmée, avec assez d’assurance, dans Populorum progressio, d’une harmonieuse combinaison d’intervention étatique et de liberté, d’une assez forte dose en fait d’intervention étatique : on ne dit guère aujourd’hui si cela vaut toujours. Centesimus annus (1991) a plutôt suggéré que cela ne vaut plus… Mais surtout : où a-t-on assez insisté sur l’encadrement nécessaire si l’on veut des économies de marché efficaces et justes, et pas seulement des foires d’empoigne sauvages ? Il est peut-être plus difficile d’organiser un tel encadrement que d’intervenir autoritairement d’en haut. Cela mériterait en tout cas une sérieuse discussion, qui n’a pas été reprise depuis longtemps. Par le conseil Justice et Paix par exemple.

Un silence demeure aussi sur des accords qui permettraient un certain équilibre dans le recours par le capital (occidental) au travail (oriental) à bon marché, exploité au contraire sans vergogne aujourd’hui. Il faudrait des accords sur l’échange entre un certain freinage dans l’invasion des marchés occidentaux par les produits orientaux et une aide aux pays orientaux pour contribuer à l’élévation des salaires et surtout à l’amélioration de la protection sociale dont ils ne sont pas capables autrement. Il est nécessaire de débattre et négocier cela avec bonne volonté et précision.

La doctrine catholique est restée discrète aussi sur les problèmes d’organisation politique, de démocratie donc et de gouvernance, en rapport avec le développement. On en a peu parlé avec Paul VI comme avec Jean Paul II. Il est souvent question de recours à « l’État », mais sans beaucoup s’interroger sur ce qui fait qu’il y a ou qu’il n’y a pas « État », supposant plutôt qu’il est donné partout, comme tombant du ciel au juste moment. Il n’en est rien en vérité[5].

Sur l’environnement et l’écologie, questions postérieures à Populorum Progressio, en revanche, bien des choses ont été dites, en particulier par Jean Paul II, dans ses dernières années[6], y compris sur la nécessité d’organiser à l’échelle du monde et à l’avantage de tous la disposition des énergies non renouvelables en cours d’épuisement. Mais on ne prend pas assez garde à ce que les pays de développement sont les moins capables de contribuer à éliminer les dangers. À leur avantage, ou pour les excuser, rappelons qu’ils sont en général les plus petits pollueurs parce que les plus petits utilisateurs des ressources. Mais cela ne dure pas toujours. Il faudra prévoir des règles pour le jour où le développement commence réellement, comme en Chine désormais[7].

Au total, la question elle-même du « développement » serait à reprendre : car l’Église a, avec Paul VI et Jean Paul II, et nous tous, tendu à y voir une dimension de l’homme même (l’homme est « vocation », l’homme est un être appelé, un être qui foncièrement sort de soi, se forme, se cultive, se déploie). Cela correspond à l’urgence de lutter contre les disparités issues du temps colonial, urgence de rattrapages. On peut, aujourd’hui, demeurer fidèle à l’idée dynamique de cette anthropologie, mais en la confondant moins avec la croissance ravageuse, consommatrice, accumulatrice, qu’on a connue. L’Église est déjà plus inclinée à prêcher de nouveaux styles de vie, la sobriété, la solidarité autant que le développement à tout va ! Faut-il continuer de tellement employer le mot même, tout en visant assurément le dépassement des injustes disparités ?[8] Ou bien changer de langage ? Les problèmes pour demain ne sont pas moins amples, aussi riche qu’ait été la moisson de Populorum Progressio.



[1] Bien qu’il y en ait eu une autre, de bilan, en 1988, par Jean-Paul II, Sollicitudo rei socialis.

[2] PP 54. La Commission Justice et Paix reprit ceci vingt ans plus tard, y ajoutant seulement : « Pour certains pays en développement, le montant des dettes contractées, et surtout les remboursements exigibles chaque année, sont d’un niveau tel par rapport à leurs ressources financières disponibles qu’ils ne peuvent y faire face sans de graves dommages pour leur économie et pour les niveaux de vie de leurs populations, surtout les plus pauvres […]. La solidarité internationale conduit à des mesures d’urgence pour assurer la survie de ces pays […] Une éthique de survie doit guider alors comportements et décisions ».

[3] Manques qui n’ont pas été comblés dans l’encyclique de Jean Paul II, Sollicitudo rei socialis.

[4] L’Afrique ne recevra en général pas beaucoup de ces grandes pluies financières ; du coup, sa dette sera surtout dette d’Etat à Etat, appelée par l’incapacité des Etats à faire rentrer les impôts indispensables pour payer les fonctionnaires.

[5] Du moins on a pu compter bien davantage sur l’Etat en Amérique latine qu’en Afrique, où son institution même était trop récente.

[6] On peut le lire, résumé, dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise, Cerf, 2005.

[7] Où, dans telle grande ville, les chiens, dit-on, aboient quand on aperçoit par chance le soleil !

[8] Dans ce contexte, Paul VI lançait un appel aux jeunes, fameux et efficace : « Nombreux sont [les jeunes] qui se sont spontanément mis à la disposition d’organismes officiels ou privés de collaboration avec les peuples en voie de développement. Nous nous réjouissons d’apprendre que, dans certaines nations, le service militaire peut devenir en partie un service social, un service tout court. Nous bénissons ces initiatives et les bonnes volontés qui y répondent. […] Personne ne peut demeurer indifférent au sort de ses frères encore plongés dans la misère, en proie à l’ignorance, victimes de l’insécurité » (n. 74).

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