Alice Januel est présidente de l’association nationale des gens du voyage catholiques, et membre de la Commission nationale consultative des gens du voyage.

Projet – Vous êtes d’une famille de « voyageurs ». Pouvez-vous nous dire d’où vous venez, et comment vous vivez concrètement le voyage ?

Alice Januel – Ma famille a toujours voyagé. Du côté de mon père, l’origine est italienne, et du côté de ma mère, elle est allemande : cela représente un joli croisement ! Ils s’étaient bien sûr rencontrés sur une fête foraine. J’ai un fils de 35 ans, marié, puis deux filles, et un petit dernier de 17 ans. Le plus important à faire comprendre aux lecteurs, c’est que nous n’avons pas de point d’attache : depuis quelque temps, ma famille est plutôt dans le sud de la France. Nous autres voyageurs apprécions bien sûr les pays chauds, tout en étant amenés à circuler dans toutes les régions. Autrefois, nous faisions les fêtes foraines, aujourd’hui, les marchés. L’habitude est désormais de se déplacer en famille, c’est-à-dire à quatre ou cinq caravanes au maximum (nous et nos enfants). Mais en arrivant dans un village ou une ville, nous nous installons bien sûr avec d’autres, auxquels nous nous mêlons. Il n’existe pas de ségrégation entre groupes.

Là où je suis, là où j’habite, je me suis toujours impliquée dans la défense du mode de vie des voyageurs. C’est comme ça que je suis rentrée dans la vie associative. Un temps avec l’Unisat, plus récemment avec l’Angvc, dont j’ai été élue présidente en 2005.

Projet – Vous parlez de groupes. Quels sont ces groupes et quelles différences existent entre eux ?

Alice Januel – Il y a les Manouches, les Sintés, les Yéniches, les Roms, les Gitans. Les Yéniches sont allemands ; les Roms, qui sont venus de Roumanie récemment, ne voyagent pratiquement pas avec nous. Quant aux Gitans, ils se déplacent très peu et sont sédentarisés principalement à Perpignan et Montpellier. Je ne suis pas attentive aux différences entre tous ces groupes, cela ne me gêne pas pour vivre ensemble, quand nous nous retrouvons ici ou là, en bonne intelligence avec chacun.

Projet – En arrivant dans une ville, où vous installez-vous ?

Alice Januel – En principe, depuis la loi Besson du 5 juillet 2000, toute commune de plus de 5000 habitants doit nous réserver un terrain aménagé, une « aire de stationnement ». Très peu d’emplacements méritent ce nom, surtout dans le sud de la France : il s’agit souvent de terrains-alibis, coincés le long de la voie ferrée, avec juste une arrivée d’eau ! Et dans 80 % des cas, notre arrivée suscite de l’hostilité : nous sommes considérés comme des envahisseurs, même si la police municipale est parfois accommodante et si la population n’a plus les mêmes a priori qu’il y a cinquante ans, à condition qu’on soit correct. En principe, nous ne restons jamais plus de deux mois au même endroit ; les familles qui ont des enfants jeunes s’arrêtent en général tout l’hiver à cause de l’école, mais cela ne dure pas. Mes propres enfants ont suivi l’enseignement du Cned dès le primaire, en plus de l’école quand c’était possible !

Bien sûr, la scolarité des enfants est exceptionnellement à l’origine d’une sédentarisation totale de la famille – c’est arrivé à ma sœur dont la fille est devenue avocate. Je dis exceptionnellement, car la scolarisation des petits voyageurs demeure un véritable problème. Ils peuvent rester trois mois dans une école sans rien apprendre ; on les abandonne au fond de la classe, l’enseignant refusant de s’investir pour des enfants qui repartiront. Et comme les parents sont hélas souvent illettrés, ils ne peuvent en rien contrôler ce qui est fait ni aider leurs enfants. Ils baissent les bras, et quand les gamins savent lire et écrire, ils ne vont plus à l’école. C’est dommage, car je suis sûre que les études sont un bienfait nécessaire, même quand on veut continuer à voyager.

Des solutions alternatives existent dans certains endroits, mais je n’y suis pas favorable : à Dijon par exemple, il y a une école sur l’aire de stationnement, qui n’accueille que les enfants du voyage. Ce n’est pas ainsi qu’ils apprendront à vivre ensemble avec les petits sédentaires, chose primordiale pour nous. De même, il existe des camions-écoles ; eux aussi conduisent à une séparation non souhaitable entre les gamins.

Projet – Que représente le voyage dans votre vie ? Est-ce simplement un mode de vie et de travail, ou une culture ? La sédentarisation est-elle un phénomène massif ?

Alice Januel – Je ne me suis jamais posé la question de ne pas voyager ! Dans notre désir de partir, il y a un fort aspect de découverte : on aime aller vers l’inconnu, on rechigne à revenir chaque année dans la même ville. Mais je dirais aussi que nous avons la « bougeotte » : comment expliquer que nous voulions absolument repartir lorsque nous sommes bien à un endroit ? La sédentarisation demeure un phénomène minime : certains d’entre nous achètent une maison ou stationnent pour la période de scolarisation des enfants, mais cela ne les empêche pas de repartir dès que possible…

Ce besoin de bouger est relié à tout notre mode de vie : nous sommes tout le temps dehors – certains même l’hiver –, à côtoyer les autres. La rencontre fait partie de notre quotidien. Nous étendons le linge à sécher dehors, nous cuisinons souvent dehors, d’abord pour éviter d’abîmer la caravane. Il est vrai que la télévision a remplacé en partie les discussions du soir chez les uns et les autres ; les enfants ont leur console de jeux comme les petits sédentaires. Mais c’est surtout la climatisation qui transforme le mode de vie des voyageurs : quand il fait très chaud, la journée, plus personne n’est dehors ! En revanche, on ressort le soir et les rencontres ont lieu quand il fait meilleur.

Ces changements dans notre mode de vie cependant n’ont pas affecté la solidarité et l’échange qui existent entre nous. Chacun fait toujours son possible pour aider ceux qui en ont besoin. Cette solidarité se transmet naturellement. Nous poussons nos enfants à garder leurs racines, à ne pas se renier. Mon fils de 17 ans a vécu plus de temps dans son enfance avec des sédentaires ou des forains qu’avec des voyageurs, et il prend un peu de leur mentalité (les forains sont des gens qui travaillent avec nous sur les fêtes foraines mais ne sont pas d’origine voyageuse). Mais je ne voulais pas que mon fils ignore ses racines. Le voyageur est quelqu’un qui ignore les conjugaisons, qui est fier de ses ancêtres, même s’il suit la mode et qu’il possède un lave-vaisselle.

Il y a 50 ans, on pouvait s’arrêter dans un champ n’importe où et allumer la lampe à pétrole ! Aujourd’hui il n’en est plus question. A chaque génération, des progrès sont intervenus et je ne peux plus accepter ce que ma mère acceptait, de même que mes filles n’acceptent pas ce que j’ai accepté. Jamais ma mère, par exemple, n’aurait pu prendre le TGV le matin pour participer à une réunion à Paris comme je le fais… Le mari n’est plus le seigneur et maître, il ne décide plus tout seul, même si un certain poids des traditions demeure… Le mien, par exemple, n’apprécierait pas que je reste à Paris après une réunion. Cependant, je crois que l’évolution des mentalités est la même que chez les sédentaires.

Projet – Que reste-t-il pour fédérer les jeunes, pour ressouder la communauté dans sa fierté ? De grands moments de fête ?

Alice Januel – Il y a d’abord les grands pèlerinages : les Saintes Maries de la Mer, au mois de mai, Paray le Monial, Lourdes, Ars. Tous les jeunes s’y retrouvent. Les messes sont célébrées au milieu des caravanes et, quelle que soit la religion de chacun, le pèlerinage est un très grand moment de resserrement des liens et de maintien de la tradition. Notre histoire aussi, qui n’est pas écrite dans les livres officiels, est l’objet de la transmission par les parents : j’ai moi-même raconté à mes enfants le rôle joué par mes oncles tués à la colline des baïonnettes à Verdun.

J’ai trouvé récemment un article de 1940 rapportant qu’un préfet demandait au gouvernement qu’on assigne les voyageurs à résidence dans un village ; en raison de leur itinérance, ils auraient pu, selon lui, passer des renseignements à l’ennemi. J’avais de la famille dans les camps, dans la Résistance, et on nous traitait comme ça ! Mais cette histoire des gens du voyage dans l’Histoire de la France, personne ne l’écrit. Exceptionnellement, à Arles, une exposition a été réalisée avec des photos et des documents comme les carnets anthropométriques, à l’occasion de l’inauguration d’un monument rappelant le camp de Saliers. Les voyageurs y avaient été enfermés pendant la guerre, et des enfants y avaient été enlevés à leurs parents et donnés à l’adoption : une page d’histoire a été ouverte à cette occasion.

Projet – Les carnets anthropométriques, cela n’existe plus !

Alice Januel – Cela n’existe plus depuis 1969, mais la réalité n’a pas beaucoup changé ! Nous avons un livret spécial de circulation, qu’il faut faire tamponner tous les cinq ans, si nous sommes commerçants ambulants, inscrits au registre du commerce. Sinon, nous avons un « carnet de circulation » qui doit quant à lui être visé tous les trois mois à la gendarmerie. Et jusqu’à il y a peu, nous étions reçus, dans les préfectures, au bureau de l’immigration. Ce document est un permis de circuler, et non une pièce d’identité : vous n’imaginez pas les problèmes quand vous présentez ce permis dans les magasins... Et il faut savoir que de nombreux voyageurs n’ont pas de carte d’identité, car certaines préfectures refusent de la délivrer s’il n’y a pas de domicile. La solution adoptée de plus en plus souvent par les gens du voyage est la domiciliation agréée auprès d’associations, à cause des caisses d’allocations, de la Sécurité sociale. Ce système très contraignant est dépassé et honteux, et je me bats pour sa suppression.

Projet – Vous dites « je me bats ». Comment en êtes-vous venue à vous engager ainsi et à prendre des responsabilités locales puis nationales ?

Alice Januel – Nous en avons tellement vu sur le voyage ! Mon fils aîné a 35 ans, il en avait 9 quand j’ai lancé ma première procédure. A l’époque, il existait des carnets de scolarité : au-delà de cinq journées et demi d’absence à l’école par mois, on nous retirait nos allocations. Quand un maire de Haute-Garonne m’a interdit de mettre mes enfants à l’école, je lui ai fait un procès (avec le soutien d’une association), car je ne voulais pas perdre mes allocations. A partir de là, je n’ai plus cessé de me battre pour faire respecter nos droits. Il y a tellement d’injustices et de discrimination qu’on est obligé de se préoccuper de faire évoluer les choses. Aujourd’hui encore, quand on arrive dans un endroit où il n’y a pas d’aire d’accueil, on voit une place, on s’arrête. Dans la demi-heure qui suit, les gendarmes sont là. A l’époque quand on demandait une place, neuf fois sur dix, on vous renvoyait chez le voisin. Alors, on téléphonait à une association pour demander quoi faire. Il m’est arrivé de tenir tête et de rester exprès dans un village dont on voulait que je reparte. On nous a arrêtés au milieu de la route en nous disant : « Vous ne pouvez pas rester. Allez à côté, il y a un terrain intercommunal ». Ce qui était faux. Les gendarmes sont venus et se sont rangés du côté de ceux qui souhaitaient notre départ. Nous y sommes restés cinq jours, sans eau et sans électricité, pour leur montrer qu’ils étaient en tort.

En 2003, lors de la canicule, j’étais dans l’Hérault avec mon beau-père dont l’état de santé nécessitait l’aide d’appareils respiratoires. Une seule commune nous avait donné l’autorisation de nous arrêter, nous y sommes restés quinze jours. La commune d’à côté n’a pas honoré sa promesse de nous accueillir ensuite. Ne sachant plus quoi faire, car mon beau-père ne pouvait rester sans que son respirateur soit branché, j’ai même téléphoné au ministère de la Santé. J’avais donné ma parole de partir et j’ai dû la reprendre par la force des choses ; le maire de la commune que nous ne voulions plus quitter m’a mise en référé. Je suis allée au tribunal contre ma volonté. J’ai gagné, ce qui m’a permis d’avoir une localisation. C’est à cette époque que j’ai adhéré à l’Angvc. De fil en aiguille, j’en suis devenue secrétaire puis présidente.

L’important est d’apprendre aux gens à se défendre. C’est bien le problème principal : les voyageurs ont peur que, de toutes façons, la justice leur soit contraire. Les associations sont là pour aider les voyageurs à s’expliquer, à dialoguer avec un maire, à défendre leurs droits. Ensuite, nous essayons de faire évoluer les choses à l’échelon départemental, dans le cadre d’une commission consultative dont les membres sont nommés par le préfet : refusant les « terrains ghettos » coincés entre route nationale et chemin de fer, j’ai réussi à en faire annuler plusieurs dans l’Hérault.

Depuis cette année, je participe aussi à la Commission nationale consultative des gens du voyage, installée auprès de Madame Catherine Vautrin, ministre déléguée à la Cohésion sociale et à la Parité, et présidée par M. Hérisson, sénateur maire de Sevrier. C’est un lieu important déjà sur le plan symbolique car il permet une prise de conscience. J’en attends beaucoup pour avancer sur la question du livret et sur celle de la gestion des terrains d’accueil. Un autre point important est celui de la reconnaissance de la caravane comme habitat, qui donne accès aux mêmes droits que les sédentaires. Naturellement, il faudra du temps pour aboutir, plus que ce que l’on souhaiterait. J’ai aussi saisi la Commission du problème de notre présence sur les marchés : le principe est de 30 % de places pour les passagers, mais souvent on nous dit qu’il n’y a pas de place, et nous ne pouvons pas travailler alors que nous payons la taxe professionnelle et les cotisations afférentes à notre activité.

Projet – Vous animez aussi des sessions de formation ?

Alice Januel – Animer, c’est un bien grand mot ! J’ai rencontré, à l’occasion d’une affaire judiciaire contre une mairie, une médiatrice de préfecture qui est aussi membre de l’association Sésame, organisatrice de formations. Elle m’a demandé de venir témoigner auprès de stagiaires, des jeunes magistrats et des policiers, qui ne connaissaient rien à la vie des gens du voyage ! Je l’ai fait volontiers car expliquer permet aux gens de se rapprocher. Du coup, on m’a demandé aussi de participer à un colloque contre la discrimination. Toutes les occasions sont bonnes pour moi d’aller parler, dans la mesure où les interlocuteurs sont de bonne volonté. Mais tout aussi importante à mon sens est la formation interne aux gens du voyage, car tous doivent comprendre que leur vie va continuer de changer et qu’ils doivent être capables de s’adapter : savoir lire et écrire ne suffit plus quand il n’y a plus ni annuaires ni minitel dans les bureaux de poste et qu’il faut se connecter sur internet pour le moindre renseignement. L’illettrisme n’est plus acceptable parmi nous. Il faut aussi que les voyageurs mettent de la bonne volonté pour ne plus être considérés comme des envahisseurs quand ils arrivent dans un village : par exemple éviter de parler notre dialecte en public, ou d’aller faire les courses en pantoufles, sortir de notre vase clos. De simples gestes favorisent l’accueil. En face, bien sûr il faut encore que les mentalités changent, que les municipalités ne nous accueillent plus dans un trou ou entre des murs pour qu’on ne nous voie pas ! Le respect mutuel est indispensable.

Propos recueillis par Bertrand Cassaigne et Françoise Terrel-Salmon



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